l'Italie, à Murat, au Pape. Mécontent du général Decaen à cause de
l'évacuation de Willemstadt, il le remplaça par le général Maison, qui
s'était tant distingué dans les dernières campagnes. Il laissa pour
instruction à ce dernier de s'établir dans un camp retranché en avant
d'Anvers, avec trois brigades de jeune garde, avec les bataillons du
1er corps qu'on aurait eu le temps de former, et de s'attacher à
retenir les ennemis sur l'Escaut par la menace de se jeter sur leurs
derrières s'ils marchaient sur Bruxelles. Il prescrivit à Macdonald
de se replier sur l'Argonne, et de là sur la Marne, avec les 5e et 11e
corps, et le 3e de cavalerie. Il manda au prince Eugène de lui
envoyer, s'il le pouvait sans compromettre la ligne de l'Adige, une
forte division qui, passant par Turin et Chambéry, viendrait renforcer
Augereau. Il s'obstina dans le silence gardé envers Murat, lequel
devenait tous les jours plus pressant, et menaçait de se joindre à la
coalition si on ne lui cédait l'Italie à la droite du Pô. Enfin, ne
sachant que faire du Pape à Fontainebleau, où des coureurs ennemis
pouvaient venir l'enlever, et ne voulant pas encore le rendre de peur
de compliquer les affaires d'Italie, il le fit partir pour Savone,
sous la conduite du colonel Lagorsse, qui avait su en le gardant
allier le respect à la vigilance. Les Autrichiens n'ayant pu
jusqu'alors ni forcer l'Adige, ni approcher de Gênes, Savone était
encore un lieu sûr[3].
[Note 3: M. Fain et d'autres écrivains ont prétendu que
Napoléon fit dès ce jour partir le Pape pour Rome. C'est une
erreur démontrée par des documents certains. Le départ de
Fontainebleau fut bien le commencement du voyage qui ramena
le Pape à Rome, mais ne fut point ordonné avec l'intention
de l'y envoyer actuellement. Ce ne fut que plus tard que
Napoléon donna l'ordre de l'y laisser rentrer, et par des
motifs que nous ferons connaître en leur lieu. Les archives
de la secrétairerie d'État contiennent des instructions de
Napoléon et des lettres du colonel Lagorsse qui ne laissent
de doute sur aucun de ces points.]
[En marge: L'Impératrice chargée de la régence, sous la direction du
prince archichancelier.]
Ces dispositions terminées, Napoléon résolut de partir. L'Impératrice
devait en son absence exercer la régence comme elle l'avait fait
pendant la campagne précédente, en ayant le prince archichancelier
Cambacérès pour conseiller secret. Joseph était chargé de la
seconder, de la remplacer même si elle quittait Paris, car en se
proposant de défendre Paris à outrance, Napoléon n'était pas décidé à
y laisser sa femme et son fils exposés aux bombes et aux boulets,
peut-être même à la captivité, si la coalition parvenait à forcer les
défenses improvisées de la capitale. En cas de retraite de
l'Impératrice dans l'intérieur de l'Empire, Joseph et les autres
frères de Napoléon actuellement réunis à Paris devaient donner
l'exemple du courage à la garde nationale, et mourir s'il le fallait
pour défendre un trône plus important pour eux que ceux d'Espagne, de
Hollande ou de Westphalie, car c'était non-seulement le plus grand,
mais le seul qui restât à leur famille.
[En marge: Appréhensions que M. de Talleyrand inspire à Napoléon.]
[En marge: Fausse conduite tenue à l'égard de ce grand personnage.]
Outre les précautions prises contre l'ennemi extérieur, Napoléon avait
songé aussi à en prendre quelques-unes contre l'ennemi intérieur,
c'est-à-dire contre les menées tendant à rendre à la France ou la
république ou les Bourbons. L'archichancelier Cambacérès, le duc de
Rovigo, avaient reçu ordre d'étendre leur surveillance jusque sur les
princes de la famille impériale, et en particulier sur certains
dignitaires, tels que M. de Talleyrand par exemple, qui ne cessait
d'inspirer à Napoléon les plus singulières appréhensions. Quoique
privé du plus remuant de ses associés, du duc d'Otrante envoyé en
mission auprès de Murat, M. de Talleyrand était fort à craindre.
Napoléon voyait distinctement en lui l'homme autour duquel, dans un
moment de revers, se grouperaient ses ennemis de toute sorte, pour
édifier un nouveau gouvernement sur les débris de l'Empire renversé.
Après avoir ressenti un goût fort vif pour M. de Talleyrand, et lui en
avoir inspiré un pareil, se sentant privé maintenant du plus sûr moyen
de plaire, la prospérité, se rappelant en outre combien il avait
blessé en diverses occasions ce grand personnage, il se disait qu'il
avait fait tout ce qu'il fallait pour en être haï; il s'y attendait
donc, et y comptait. Il le craignait surtout depuis que le nom des
Bourbons était prononcé, car bien qu'engagé par sa vie et ses opinions
dans la Révolution française, l'ancien évêque d'Autun, aujourd'hui
prince et marié, avait une si haute naissance, tant de flexibilité
d'esprit, tant de moyens d'être utile à l'ancienne dynastie, que sa
paix avec elle ne pouvait être difficile. Napoléon voyait donc en lui
un redoutable instrument de contre-révolution. Avec de tels
pressentiments, il aurait dû, ou le réduire à l'impuissance de nuire,
ou se l'attacher, mais malgré sa force d'esprit et de caractère,
Napoléon, comme on fait trop souvent, sommeillant à côté du danger,
tint à l'égard de M. de Talleyrand une conduite incertaine: il le
laissa libre, grand dignitaire, membre du conseil de régence, et au
lieu de le caresser en le laissant si fort, il lui adressa au
contraire de sanglants reproches à la veille de le quitter, tant la
seule vue de ce personnage l'excitait, l'inquiétait, l'irritait. Il
lui dit qu'il le connaissait bien, qu'il n'ignorait pas ce dont il
était capable, qu'il le surveillerait attentivement, et qu'à la
première démarche douteuse il lui ferait sentir le poids de son
autorité. Puis après les plus violentes apostrophes, il s'en tint aux
paroles, et se contenta de prescrire au duc de Rovigo la plus
rigoureuse surveillance, tant sur M. de Talleyrand que sur quelques
autres grands fonctionnaires disgraciés. Le duc de Rovigo n'était pas
homme à hésiter quels que fussent ses ordres, mais que faire contre un
adversaire habile, qui savait comment se conduire pour ne pas donner
prise, qui d'ailleurs était entouré d'une immense renommée, qu'on
devait se garder de frapper légèrement, et qui saurait bien trouver le
moment où il pourrait tout oser contre un ennemi qui ne pourrait
presque plus rien pour sa propre défense?
[En marge: Napoléon, avant de partir, présente son fils à la garde
nationale.]
Napoléon, à la veille de son départ, voulut voir et haranguer les
officiers de la garde nationale à laquelle il allait confier la sûreté
intérieure et extérieure de Paris. On avait composé la garde nationale
non pas de cette classe populaire, courageuse et robuste, aussi
capable de défendre bravement ce qu'on lui confie, que de le renverser
maladroitement, mais de gens aisés, ennemis des révolutions, n'ayant
pas oublié que Napoléon avait sauvé la France de l'anarchie, quoique
lui reprochant de l'avoir précipitée dans une guerre funeste,
détestant la république, et ayant peu d'entraînement pour les
Bourbons. Napoléon, en voulant disputer les dehors de Paris avec ses
soldats, se proposait de laisser à la garde nationale le soin de
préserver sa femme et son fils contre un mouvement anarchiste ou
royaliste, tenté dans l'intérieur de la capitale. Il reçut donc les
officiers de cette garde aux Tuileries, ayant sa femme d'un côté, son
fils de l'autre, puis s'avançant au milieu d'eux, leur montrant cet
enfant appelé naguère à de si hautes destinées, et aujourd'hui voué
peut-être à l'exil, à la mort, il leur dit qu'il allait s'éloigner
pour défendre eux et leurs familles, et rejeter hors du territoire
l'ennemi qui venait de franchir nos frontières, mais qu'en partant il
mettait en dépôt entre leurs mains ce qu'il avait de plus cher après
la France, c'est-à-dire sa femme et son fils, et partait tranquille en
confiant de pareils gages à leur honneur. La vue de ce grand homme,
réduit après tant de merveilles à de telles extrémités, tenant son
fils dans ses bras, le présentant à leur dévouement, produisit sur eux
la plus vive émotion, et ils promirent bien sincèrement de ne pas
livrer à d'autres le glorieux trône de France. Hélas! ils le
croyaient! Lequel d'entre eux, en effet, bien que le champ fût ouvert
alors à toutes les suppositions, lequel pouvait prévoir en ce moment
les scènes si différentes qui se passeraient bientôt dans ces
Tuileries, et confondraient la prévoyance non-seulement de ceux qui
les occupaient, mais de leurs successeurs, et des successeurs de leurs
successeurs!
[En marge: Adieux de Napoléon à sa femme et à son fils, qu'il ne
devait plus revoir.]
Napoléon partit le lendemain pour Châlons, et en partant, sans savoir
qu'il les embrassait pour la dernière fois, serra fortement dans ses
bras sa femme et son fils. Sa femme pleurait et craignait de ne plus
le revoir. Elle était destinée à ne plus le revoir en effet, sans que
les boulets ennemis dussent l'enlever à son affection! On l'eût bien
surprise assurément si on lui eût dit que ce mari, actuellement
l'objet de toutes ses sollicitudes, mourrait dans une île de l'Océan,
prisonnier de l'Europe, et oublié d'elle! Quant à lui, on ne l'eût
point étonné, quoi qu'on lui eût prédit, car, extrême abandon, extrême
dévouement, il s'attendait à tout de la part des hommes, qu'il
connaissait profondément, et avec lesquels il se conduisait néanmoins
comme s'il ne les avait pas connus!
FIN DU LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.
BRIENNE ET MONTMIRAIL.
Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25
janvier. -- Abattement des maréchaux, et assurance de Napoléon. --
Son plan de campagne. -- Son projet de manoeuvrer entre la Seine
et la Marne, dans la conviction que les armées coalisées se
diviseront pour suivre le cours de ces deux rivières. --
Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur l'Aube pour
se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à se jeter
d'abord sur le général prussien. -- Brillant combat de Brienne
livré le 29 janvier. -- Blucher est rejeté sur la Rothière avec
une perte assez notable. -- En ce moment les souverains réunis
autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter
à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre plus loin.
-- Arrivée de lord Castlereagh au camp des alliés. -- Caractère
et influence de ce personnage. -- Les Prussiens par esprit de
vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent pousser la
guerre à outrance. -- Les Autrichiens désirent traiter avec
Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. -- Lord Castlereagh
vient renforcer ces derniers, à condition qu'on obligera la
France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui ôtant la
Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume pour la
maison d'Orange. -- Empressement de tous les partis à satisfaire
l'Angleterre. -- Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il désirait,
décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à Châtillon,
où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le retour de
la France à ses anciennes limites. -- La question politique étant
résolue de la sorte, la question militaire se trouve résolue par
l'engagement survenu entre Blucher et Napoléon. -- Le prince de
Schwarzenberg vient au secours du général prussien, avec toute
l'armée de Bohême. -- Position de Napoléon ayant sa droite à
l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux bois d'Ajou. --
Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1er février 1814,
dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient tête toute
une journée à 100 mille combattants. -- Retraite en bon ordre sur
Troyes le 2 février. -- Position presque désespérée de Napoléon.
-- Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à opposer aux
armées coalisées, qui peuvent en réunir 220 mille. -- En proie
aux sentiments les plus douloureux, il ne perd cependant pas
courage, et fait ses dispositions dans la prévoyance d'une faute
capitale de la part de l'ennemi. -- Ses mesures pour l'évacuation
de l'Italie, et pour l'appel à Paris d'une partie des armées qui
défendent les Pyrénées. -- Ordre de disputer Paris à outrance
pendant qu'il manoeuvrera, et d'en faire sortir sa femme et son
fils. -- Réunion du congrès de Châtillon. -- Propositions
outrageantes faites à M. de Caulaincourt, lesquelles consistent à
ramener la France aux limites de 1790, en l'obligeant en outre de
rester étrangère à tous les arrangements européens. -- Douleur et
désespoir de M. de Caulaincourt. -- Pendant ce temps la faute
militaire que Napoléon prévoyait s'accomplit. -- Les coalisés se
divisent en deux masses: l'une sous Blucher doit suivre la Marne,
et déborder Napoléon par sa gauche, pour l'obliger à se replier
sur Paris, tandis que l'autre, descendant la Seine, le poussera
également sur Paris pour l'y accabler sous les forces réunies de
la coalition. -- Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent
avec la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champ-Aubert.
-- Il y trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. --
Combats de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de
Vauchamp, livrés les 10, 11, 12 et 14 février. -- Napoléon fait
20 mille prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille
hommes, sans presque aucune perte de son côté. -- À peine délivré
de Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait
franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. --
Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. -- Pertes
considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. --
Un retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on
allait prendre tout entier, de se sauver. -- Grands résultats
obtenus en quelques jours par Napoléon. -- Situation complétement
changée. -- Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie,
et sur la frontière d'Espagne. -- Révocation des ordres envoyés
au prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. -- Renvoi de
Ferdinand VII en Espagne, et du Pape en Italie. -- La coalition,
frappée de ses échecs, se décide à demander un armistice. --
Envoi du prince Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. --
Napoléon feint de le bien accueillir, mais résolu à poursuivre
les coalisés sans relâche, se borne à une convention verbale pour
l'occupation pacifique de la ville de Troyes. -- Résultat
inespéré de cette première période de la campagne.
[Date en marge: Janv. 1814.]
[En marge: Départ de Napoléon le 25 janvier au matin.]
[En marge: Son arrivée à Châlons.]
Parti le 25 au matin de Paris, Napoléon arriva le même soir à
Châlons-sur-Marne. Déjà un grand nombre de fuyards, soldats et
paysans, encombraient cette route. Les habitants de Châlons, auxquels
sa présence rendait la confiance, criaient beaucoup: _vive
l'Empereur!_ mais en y ajoutant: _à bas les droits réunis!_ tant la
révolte contre le régime établi commençait à devenir générale. C'était
à vrai dire le cri de l'égoïsme local contre le plus nécessaire des
impôts que tous les flatteurs du peuple, à quelque classe qu'ils
appartiennent, ont également promis d'abolir, sans pouvoir jamais le
remplacer, mais qui dans le moment signifiait en réalité: _à bas le
régime impérial_. Seulement les Châlonnais qualifiaient ce régime par
ce qui les froissait le plus en leur qualité de vignerons de la
Champagne. Napoléon n'y prit garde, se montra doux, serein,
accueillant, et les gagna tous par sa tranquille attitude.
[En marge: Dans quel état d'esprit Napoléon trouve les maréchaux.]
[En marge: Napoléon leur expose la situation avec un rare sang-froid.]
Berthier l'avait précédé à Châlons. Le vieux duc de Valmy, toujours
chargé de l'administration des dépôts, s'y était rendu de son côté.
Marmont, Ney y étaient accourus. Ils étaient fort troublés, quoique
ordinairement le danger les intimidât peu, mais n'ayant dans les mains
que des débris, ils demandaient avec instance des renforts, et se
flattaient en voyant arriver Napoléon que ces renforts allaient
suivre. Malheureusement il ne leur apportait que lui-même; c'était
beaucoup certainement (et on ne tardera pas à en avoir la preuve),
mais ce n'était pas assez pour résister à la masse d'ennemis déchaînés
contre la France. Ses lieutenants lui dirent que sans doute il amenait
des forces à sa suite.--Non, répondit-il avec sang-froid, et après les
avoir consternés par cette réponse, il les ranima bientôt par la
hardiesse et la profondeur des vues qu'il développa devant eux. Il
semblait que, débarrassé des soucis amers qui l'accablaient à Paris,
et redevenu soldat, il retrouvât en rentrant dans sa profession toute
sa sérénité d'âme, au point de découvrir des ressources où personne
n'en voyait. Il parla longuement à ses maréchaux, et leur exposa la
situation à peu près comme il suit.
[En marge: Napoléon leur montre qu'il reste, dans la manière dont se
présente l'ennemi, dans la nature des lieux, d'heureuses combinaisons
à opposer aux coalisés, et que rien n'est encore perdu.]
Ses forces se réduisaient pour ainsi dire à ce que les maréchaux
amenaient avec eux: Victor avait à peu près 7 mille fantassins et
3,500 cavaliers; Marmont 6 mille fantassins et 2,500 cavaliers; Ney 6
mille fantassins. Ces trois maréchaux possédaient en outre 120 bouches
à feu assez bien attelées. À douze lieues de là, c'est-à-dire à
Arcis-sur-Aube, le général Gérard avait une division de réserve de 6
mille hommes; à dix-huit lieues, c'est-à-dire à Troyes, le maréchal
Mortier avait 15 mille soldats de la vieille garde, infanterie et
cavalerie, ce qui portait ces divers rassemblements à 46 ou 47 mille
hommes. Lefebvre-Desnoëttes arrivait avec la cavalerie légère de la
garde, comptant 3 mille chevaux, et avec quelques mille hommes
d'infanterie, soit jeune garde, soit bataillons tirés des dépôts, ce
qui supposait en total cinquante et quelques mille hommes dans la
partie la plus menacée du territoire, non compris, il est vrai, la
seconde division de réserve qui s'organisait sous le général
Hamelinaye à Troyes, la cavalerie qui se formait sur la Seine sous
Pajol, et les rassemblements de gardes nationales. C'était bien peu
assurément contre les 220 ou 230 mille soldats éprouvés qui marchaient
contre la capitale, sans parler de ceux qui devaient survenir bientôt.
À Paris se formaient encore deux divisions de jeune garde, et quelques
nouveaux bataillons de ligne; sur la route de Bordeaux s'avançaient
plusieurs divisions d'Espagne, et Macdonald enfin arrivait par les
Ardennes avec une douzaine de mille hommes. Mais ces renforts devaient
être plus que surpassés par ceux que l'ennemi attendait, et pour le
premier moment, pour le premier choc, on avait 50 mille hommes contre
230 mille. Napoléon ne dit pas toute la vérité à ses lieutenants, de
peur de les décourager, mais il ne s'en éloigna guère. Néanmoins il
n'y avait pas à s'épouvanter selon lui. L'ennemi était nombreux, mais
divisé, et il était impossible qu'il ne commît pas de grandes fautes
dont on se hâterait de tirer parti. Il s'avançait par deux routes,
celle de l'est, de Bâle à Paris, celle du nord-est, de Mayence à
Paris, et il était difficile qu'il fît autrement, ayant à lier ses
opérations avec les troupes agissant dans les Pays-Bas. Indépendamment
de cette séparation obligée entre l'armée de Blucher, ancienne armée
de Silésie, et celle de Schwarzenberg, ancienne armée de Bohême,
l'ennemi s'était encore fractionné par des motifs secondaires. Blucher
avait laissé des troupes au blocus de Mayence et de Metz; les colonnes
de Schwarzenberg étaient fort éloignées les unes des autres; celle de
Bubna avait pris par Genève, celle de Colloredo venait par Auxonne et
la Bourgogne, celle de Giulay et du prince de Wurtemberg par Langres
et la Champagne, celle de de Wrède par l'Alsace. Enfin celle de
Wittgenstein se trouvait aux environs de Strasbourg. Il y avait encore
quelques détachements autour de Besançon, Béfort, Huningue, etc. Il
n'était pas possible que tant de corps épars fussent dirigés avec
assez d'intelligence pour être concentrés à propos sur le point où ils
auraient à combattre. D'ailleurs la configuration des lieux allait les
induire elle-même à commettre les fautes dont on espérait profiter.
Lorsqu'on s'avance vers la capitale de la France soit par le nord-est,
soit par l'est, on arrive, après avoir passé la Meuse ou la Saône, au
bord d'un bassin dont Paris est le centre, et vers lequel coulent la
Marne et la Seine, formant un angle dont les côtés viennent se réunir
à un sommet commun, qui est Paris. (Voir les cartes n{os} 61 et 62.)
Blucher suivait en ce moment un côté de cet angle, en se portant vers
Saint-Dizier sur la Marne; Schwarzenberg suivait l'autre en
poursuivant Mortier le long de la Seine. C'était le cas de se jeter
rapidement sur l'un d'eux, n'importe lequel, avec les forces qu'on
pourrait réunir. Aux 25 mille hommes de Ney, Victor et Marmont,
Napoléon allait ajouter le détachement de Lefebvre-Desnoëttes avec une
immense quantité d'artillerie. Il pouvait, après avoir remonté la
Marne jusqu'à Saint-Dizier, se rabattre promptement sur sa droite,
attirer à lui Gérard et Mortier, et fondre avec 50 mille hommes sur la
colonne de Schwarzenberg. Il était probable qu'on aurait là un succès.
Ce premier avantage arrêterait la marche si confiante des coalisés. Si
la guerre se prolongeait, on pourrait en manoeuvrant bien dans cet
angle formé par la Seine et la Marne, avoir d'autres succès, peut-être
considérables. D'une part, le duc de Valmy allait faire occuper les
divers passages de la Marne, en levant les gardes nationales et en
barricadant tous les ponts; de l'autre Pajol, avec la cavalerie et les
gardes nationales, allait prendre les mêmes précautions sur la Seine,
et pousser ses opérations sur l'Yonne, qui en est pour ainsi dire un
bras détaché. Entre ces deux lignes de la Marne et de la Seine se
trouve une ligne intermédiaire, celle de l'Aube, qui multiplie les
difficultés pour l'attaquant, et les moyens de résistance pour
l'attaqué. L'ennemi amené tantôt par choix, tantôt par nécessité, à se
partager entre ces diverses rivières, n'en possédant pas les passages
que nous occuperions exclusivement, fournirait mille occasions de le
battre, qu'il faudrait promptement saisir, et on pouvait s'en fier de
ce soin à Napoléon. Pendant ce temps arriveraient des troupes
d'Espagne et de l'intérieur, la population ranimée par le succès
reprendrait courage, Augereau remonterait de Lyon sur Besançon, et
inquiéterait l'ennemi sur ses derrières; les commandants de nos places
exécuteraient de fréquentes sorties contre les faibles corps qui les
bloquaient, et si la fortune n'était pas absolument contraire, on
aurait quelque bonne journée, et Caulaincourt, ainsi secondé, finirait
par signer une paix honorable. Tout n'était donc pas perdu! s'écriait
Napoléon. La guerre présentait tant de chances diverses quand on
savait persévérer! Il n'y avait de vaincu que celui qui voulait
l'être! Sans doute on aurait des jours difficiles; il faudrait
quelquefois se battre un contre trois, même un contre quatre; mais on
l'avait fait dans sa jeunesse, il fallait bien savoir le faire dans
son âge mûr. D'ailleurs, de tous les débris de l'ancienne armée, on
avait conservé une excellente et nombreuse artillerie, au point
d'avoir cinq ou six pièces par mille hommes. Les boulets valaient bien
les balles. On avait eu toutes les gloires; il en restait une
dernière à acquérir qui complète toutes les autres et les surpasse,
celle de résister à la mauvaise fortune, et d'en triompher; après quoi
on se reposerait dans ses foyers, et on vieillirait tous ensemble dans
cette France, qui, grâce à ses héroïques soldats, après tant de phases
diverses, aurait sauvé sa vraie grandeur, celle des frontières
naturelles, et de plus une gloire impérissable.
[En marge: La confiance et les vues profondes de Napoléon raniment ses
lieutenants.]
En disant ces nobles choses, Napoléon se montrait serein, caressant,
rajeuni, paraissait croire tout ce qu'il disait (et en croyait en
effet une partie), tant son génie entrevoyait de chances cachées à
d'autres. Il finit ainsi par communiquer à ses lieutenants quelque
chose de sa confiance, et les laissa moins abattus qu'il ne les avait
trouvés. Le plus animé en ce moment, celui qui manifestait les
meilleures dispositions, était Marmont. Ney était triste. Le héros de
la Moskowa semblait ne pas s'être remis encore de la journée de
Dennewitz.