Il songea d'abord à envoyer au camp des alliés M. de Champagny (le duc

de Cadore), qui avait été ministre des relations extérieures, plus

anciennement ambassadeur à Vienne, et qui jouissait de l'estime de

l'empereur François. Pourtant sur la réflexion fort simple que pour

obtenir accès auprès des monarques alliés on ne pouvait pas choisir

un personnage trop important et trop considéré, Napoléon se décida à

envoyer M. de Caulaincourt lui-même. Il lui confia la double mission

de traiter de la paix, et, si on le pouvait sans témoigner trop

d'effroi, de chercher à obtenir un armistice. Quant à la paix, les

conditions étaient toujours celles que nous avons précédemment

indiquées, c'est-à-dire la ligne du Rhin, mais la grande ligne, celle

qui, en suivant le Wahal, enlève à la Hollande le Brabant

septentrional. Toutefois la prétention d'exclure la maison d'Orange

était abandonnée. La prétention de créer en Westphalie un État pour le

roi Jérôme l'était aussi. En Italie la France, cédant une part de

territoire à l'Autriche, sans rien exiger pour elle-même, persistait

néanmoins dans le désir d'une dotation pour le prince Eugène, pour la

princesse Élisa, et, s'il se pouvait même, pour les frères de

Napoléon, Jérôme et Joseph. On voit que la différence avec le projet

de paix conçu par Napoléon le lendemain des propositions de Francfort,

n'était pas très-sensible. Relativement à l'armistice, M. de

Caulaincourt, afin de gagner l'Autriche, devait offrir sous main de

lui livrer immédiatement les places de Venise et de Palma-Nova, ce qui

emportait la concession de la ligne de l'Adige. Celles de Hambourg et

de Magdebourg devaient être aussi livrées immédiatement à la Prusse,

toujours dans la vue d'obtenir une suspension d'armes. La conséquence

naturelle de l'évacuation de ces quatre places en Italie et en

Allemagne eût été la rentrée très-prochaine des garnisons, ce qui

aurait procuré 10 mille hommes au moins à l'armée d'Italie, et 40

mille à celle du Rhin.

[En marge: Langage que doit tenir M. de Caulaincourt.]

La seule objection qu'on pût faire à l'envoi de M. de Caulaincourt,

c'était la difficulté de se présenter aux ministres de la coalition,

quand aucun rendez-vous n'avait été assigné pour négocier, et que

l'indication de Manheim, contenue dans la lettre de M. de Bassano du

16 novembre, n'avait eu aucune suite. Cependant on était dans une

situation à ne pas tenir compte des considérations d'amour-propre, et

les inquiétudes croissant à chaque instant, il fut convenu que M. de

Caulaincourt se rendrait sur-le-champ aux avant-postes français, que

de là il écrirait à M. de Metternich pour lui dire que sur les

assurances apportées en son nom par M. de Saint-Aignan, et sur son

invitation formelle de renouer les négociations, on ne voulait pas

qu'un retard de la France prolongeât d'une heure les maux de

l'humanité, que lui M. de Caulaincourt se transportait donc aux

avant-postes, prêt à se rendre à Manheim, lieu déjà indiqué, ou en

toute autre ville dont il plairait aux monarques alliés de faire

choix.

Si M. de Caulaincourt arrivé aux avant-postes y était laissé dans une

position humiliante, ce qui était possible, il y aurait à cette

humiliation une certaine compensation, ce serait de prouver que

Napoléon voulait la paix, que les difficultés ne venaient plus de son

entêtement, et de lui ramener l'opinion de la France par le spectacle

des traitements auxquels son négociateur serait exposé.

[En marge: Départ de M. de Caulaincourt le 5 janvier, et son arrivée à

Lunéville.]

Toutes choses étant ainsi réglées, M. de Caulaincourt partit le 5

janvier pour les avant-postes français, en laissant à M. de la

Besnardière, le commis le plus habile du département, le soin de le

remplacer aux affaires étrangères. Napoléon se préparait à partir

bientôt lui-même pour appuyer de son épée les négociations que M. de

Caulaincourt allait essayer de rouvrir par son influence.

[En marge: Spectacle qui frappe les yeux de M. de Caulaincourt pendant

son voyage.]

[En marge: Il supplie Napoléon de lui envoyer des conditions plus

acceptables, et annonce sa présence à M. de Metternich.]

M. de Caulaincourt se rendit à Lunéville, lieu fameux par un traité

conclu dans des temps plus heureux, et, en arrivant au pied des

Vosges, rencontra nos armées se retirant précipitamment, et précédées

dans leur retraite de tous les fonctionnaires en fuite. Il entendit

les propos des troupes et des populations, il vit la misère des

officiers, la désertion des jeunes soldats, et l'audace toute nouvelle

du parti royaliste, qui, sans être populaire, se faisait écouter en

parlant de paix, de légalité, de liberté même. Excellent citoyen et

brave militaire, M. de Caulaincourt avait le coeur navré de voir nos

provinces envahies et nos armées dans une sorte de déroute. Aux

chagrins du citoyen se joignaient chez lui les chagrins du père, car

il avait attaché à la fortune de Napoléon sa propre fortune,

c'est-à-dire celle de ses enfants, et il était profondément affligé du

danger qui menaçait le trône impérial. Il se hâta de peindre à

Napoléon les choses telles qu'elles étaient, de lui signaler surtout

l'abattement de certains chefs militaires, qui n'étaient pas

infidèles, mais découragés, et le supplia, après avoir bien réfléchi à

la situation, de lui envoyer des conditions de paix plus acceptables.

En même temps il écrivit à M. de Metternich, pour lui dire qu'étonné

de son silence, fort difficile à expliquer en se référant aux

communications de M. de Saint-Aignan, il venait provoquer une

réponse, et l'attendre aux avant-postes, prêt à se rendre partout où

l'on voudrait négocier.

[En marge: Embarras de M. de Metternich pour répondre.]

[En marge: Opposition de vues dans le sein de la coalition.]

[En marge: Difficulté de prendre un parti aussi grave que celui de la

suspension des opérations.]

Lorsque cette espèce d'interpellation parvint par l'intermédiaire de

M. de Wrède à M. de Metternich, elle embarrassa un peu ce dernier, car

après les démonstrations pacifiques qu'on avait faites, refuser de

traiter eût été une inconséquence choquante, même dangereuse, les deux

partis s'appliquant avec soin à conquérir l'opinion publique, soit en

Europe, soit en France. M. de Metternich et l'empereur François

étaient toujours disposés à négocier, avec un peu plus d'ambition, il

est vrai, du côté de l'Italie, mais chez les autres coalisés, depuis

que sur le désir de l'Angleterre, et par la vive impulsion des

passions allemandes, on avait décidé la continuation des hostilités,

les imaginations s'étaient de nouveau enflammées. Les facilités

inattendues qu'ils avaient rencontrées en pénétrant en Suisse et en

France, leur avaient persuadé qu'il n'y avait plus qu'à marcher en

avant, pour tout terminer conformément à leurs voeux les plus

extrêmes, et à les entendre on eût dit qu'ils n'avaient plus d'autre

ennemi à craindre que leurs propres divisions. Elles étaient grandes

il est vrai. Alexandre toujours mécontent de l'entrée en Suisse, ne

voulait pas qu'on opprimât le parti populaire au profit du parti

aristocratique, tandis que l'Autriche agissait exactement dans un sens

entièrement opposé. L'Autriche ne voulait pas qu'on sacrifiât les

Danois au prince de Suède, le roi de Saxe à la Prusse, et Alexandre

désirait exactement le contraire. Les Tyroliens demandaient à passer

tout de suite sous le sceptre de l'Autriche, et la Bavière demandait à

être préalablement indemnisée. L'Angleterre ne songeait qu'à fonder la

monarchie de la maison d'Orange, pour fermer à la France le chemin de

l'Escaut, et l'Autriche avant d'adhérer à cette prétention, voulait

que l'Angleterre lui promît son influence contre la Russie. Au milieu

de ce chaos, prendre un parti sur quoi que ce soit, et un parti aussi

grave que celui de suspendre les opérations militaires, était fort

difficile, ce sujet étant de tous celui qui devait le plus diviser les

esprits, et irriter les passions.

[En marge: Arrivée de lord Castlereagh au camp des coalisés annoncée

comme prochaine.]

[En marge: Caractère et rôle de ce grand personnage.]

[En marge: Toute négociation remise à la prochaine arrivée de lord

Castlereagh.]

Toutefois on venait d'apprendre une circonstance fort heureuse pour la

coalition, c'était l'arrivée prochaine de lord Castlereagh lui-même,

qui n'avait pas craint de quitter le _Foreign Office_ pour aller

représenter l'Angleterre auprès des monarques alliés. Jusqu'ici

l'Angleterre avait eu pour agents lord Cathcart, brave militaire, peu

diplomate, et lord Aberdeen, esprit sage, mais accusé d'être trop

pacifique. Ce n'était pas assez au milieu de ce conseil de souverains,

où chaque puissance était représentée par des empereurs, des rois, ou

des premiers ministres, que de n'avoir que de simples ambassadeurs,

quel que fût leur mérite. Le cabinet britannique se décida donc à

envoyer le plus éminent de ses membres, lord Castlereagh, auprès du

congrès ambulant de la coalition, pour y modérer les passions, y

maintenir l'accord, y faire prévaloir les principaux voeux de

l'Angleterre, et, ces voeux satisfaits, y voter en toute autre chose

pour les résolutions modérées contre les résolutions extrêmes. Être

sage pour tout le monde excepté pour soi, était par conséquent la

mission, du reste assez naturelle, de lord Castlereagh. Il devait en

outre s'expliquer sur le budget de guerre apporté par le comte Pozzo,

et se servir de la richesse de l'Angleterre pour faire triompher ses

vues, en jetant de temps à autre dans la balance non pas son épée,

mais son or. Aucun homme n'était plus propre que lord Castlereagh à

remplir une pareille mission. Il se nommait Robert Stewart; son frère

Charles Stewart, depuis lord Londonderry, accrédité auprès de

Bernadotte, était un des agents de l'Angleterre les plus actifs et les

plus passionnés. Lord Castlereagh issu d'une famille irlandaise

ardente et énergique, portait en lui cette disposition héréditaire,

mais tempérée par une raison supérieure. Esprit droit et pénétrant,

caractère prudent et ferme, capable tout à la fois de vigueur et de

ménagement, ayant dans ses manières la simplicité fière des Anglais,

il était appelé à exercer, et il exerça en effet la plus grande

influence. Il était sur presque toutes choses muni de pouvoirs

absolus. Avec son caractère, avec ses instructions, on pouvait dire de

lui que c'était l'Angleterre elle-même qui se déplaçait pour se rendre

au camp des coalisés. Parti de Londres à la fin de décembre, ayant

fait un séjour en Hollande pour y donner ses conseils au prince

d'Orange, il n'était attendu à Fribourg que dans la seconde moitié de

janvier. Personne n'eût voulu sans lui prendre un parti, ou donner une

réponse. C'était à qui le verrait, à qui l'entretiendrait le premier,

pour le gagner à sa cause. Alexandre lui avait mandé par lord Cathcart

qu'il voulait lui parler avant qui que ce fût.

[En marge: L'attente de l'arrivée de lord Castlereagh fournit à M. de

Metternich un sujet de réponse dilatoire.]

Cette attente fournissait à M. de Metternich un moyen de répondre au

négociateur français. Il fit dire à M. de Caulaincourt que

l'Angleterre ayant pris le parti d'envoyer son ministre des affaires

étrangères au camp des alliés, on était obligé de l'attendre avant

d'arrêter le lieu, l'objet, et la direction des nouvelles

négociations. Outre cette réponse officielle M. de Metternich écrivit

une lettre particulière pour M. de Caulaincourt, polie et prévenante

quant à sa personne, mais pleine d'embarras quant au fond des choses,

et dont le sens était qu'on désirait toujours la paix, qu'on

l'espérait, qu'il n'y fallait pas renoncer, mais qu'on devait

patienter encore. Du reste pas un mot qui fît allusion à la

possibilité de suspendre les hostilités. À cette lettre en était

jointe une de l'empereur François pour Marie-Louise. Ce prince avait

cru sa fille malade, avait demandé de ses nouvelles, en avait reçu, et

y répondait. Il exprimait à Marie-Louise beaucoup d'affection, un

grand désir de la paix, une moins grande espérance de la conclure, la

résolution d'y travailler sincèrement, et enfin le chagrin de

rencontrer de graves difficultés dans le bouleversement des idées,

résultat de l'immense bouleversement des choses depuis vingt

années[1].

[Note 1: Je cite ici en original cette lettre intéressante

et instructive, qui peint exactement les dispositions

personnelles de l'empereur d'Autriche pour sa fille, pour

son gendre et pour la France.

«Le 26 décembre 1813.

»Chère Louise, j'ai reçu hier ta lettre du 12 décembre, et

j'ai appris avec plaisir que tu te portes bien. Je te

remercie des voeux que tu m'adresses pour la nouvelle année;

ils me sont précieux parce que je te connais. Je t'offre les

miens de tout mon coeur.--Pour ce qui regarde la paix, sois

persuadée que je ne la souhaite pas moins que toi, que toute

la France, et à ce que j'espère que ton mari. Ce n'est que

dans la paix qu'on trouve le bonheur et le salut. Mes vues

sont modérées. Je désire tout ce qui peut assurer la durée

de la paix, mais dans ce monde il ne suffit pas de vouloir.

J'ai de grands devoirs à remplir envers mes alliés, et

malheureusement les questions de la paix future, et qui sera

prochaine, je l'espère, sont très-embrouillées. Ton pays a

bouleversé toutes les idées. Quand on en vient à ces

questions, on a à combattre de justes plaintes ou des

préjugés. La chose n'en est pas moins le voeu le plus ardent

de mon coeur, et j'espère que bientôt nous pourrons

réconcilier nos gens. En Angleterre il n'y a pas de mauvaise

volonté, mais on fait de grands préparatifs. Ceci occasionne

nécessairement du retard jusqu'à ce qu'enfin la chose soit

en train: alors elle ira, s'il plaît à Dieu. Les nouvelles

que tu me donnes de ton fils me réjouissent fort. Tes frères

et soeurs allaient bien d'après les dernières nouvelles que

j'en ai reçues, ainsi que ma femme. Je suis aussi bien

portant. Crois-moi pour toujours,

»Ton tendre père,

»FRANÇOIS.»]

[En marge: M. de Caulaincourt réduit à attendre aux avant-postes.]

M. de Caulaincourt transmit ces diverses réponses à Napoléon, et se

gardant d'attirer sur sa personne l'attention publique, pour ne pas

ajouter à l'humiliation de sa position, il attendit aux avant-postes

que l'arrivée de lord Castlereagh, annoncée comme prochaine, amenât de

plus sérieuses communications.

[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney sur

Saint-Dizier.]

Napoléon avait trop peu d'illusions pour être surpris de l'accueil

fait à M. de Caulaincourt. Chaque jour était marqué par un nouveau

mouvement rétrograde de ses armées, et il ne pouvait pas différer plus

longtemps d'aller se placer à leur tête. Le maréchal Victor de plus en

plus épouvanté de la masse des ennemis, avait fini par repasser les

Vosges, après en avoir abandonné tous les défilés. Son héroïque

cavalerie d'Espagne, ne partageant pas son découragement, fondait

toujours sur les escadrons ennemis, et les sabrait dès qu'ils

s'offraient à ses coups. Il s'était replié successivement sur Épinal

et Chaumont, et était venu prendre position sur la haute Marne près de

Saint-Dizier, ayant perdu par la fatigue et la désertion deux à trois

mille hommes. Dans cet état il avait tout au plus 7 mille fantassins

et 3,500 chevaux. Le maréchal Marmont après avoir essayé de tenir tête

à Blucher sur la Sarre, s'était replié sur Metz, s'y était arrêté un

moment pour y laisser en garnison la division Durutte (celle qui avait

été séparée de Mayence et que le maréchal avait recueillie en route),

et ensuite s'était retiré sur Vitry. Il lui restait environ 6 mille

fantassins et 2,500 chevaux. Ces deux maréchaux avaient été rejoints

sur la haute Marne par le maréchal Ney avec les deux divisions de

jeune garde réorganisées entre Metz et Luxembourg, tandis que le

maréchal Mortier après s'être avancé jusqu'à Langres avec la vieille

garde, rétrogradait vers Bar-sur-Aube, suivi de près par le général

Giulay et par le prince de Wurtemberg.

[En marge: Retraite du maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.]

Napoléon s'était flatté qu'on pourrait, tout en se retirant, recruter

rapidement les corps de Marmont, Victor, Macdonald, et les porter à

quinze mille combattants chacun. On les avait bien renforcés de

quelques hommes, mais la désertion, la nécessité de pourvoir à la

défense des places, les avaient réduits aux faibles proportions que

nous venons d'indiquer. La garde que Napoléon avait cru pouvoir

porter à 80 mille hommes d'infanterie, n'en comprenait pas 30 mille,

dont 7 à 8 mille étaient en Belgique sous les généraux Roguet et

Barrois, 6 mille sous le maréchal Ney près de Saint-Dizier, 12 mille

sous le maréchal Mortier à Bar-sur-Aube. À la vérité on achevait d'en

organiser à Paris environ 10 mille. La garde à cheval sur 10 mille

cavaliers propres au service en avait 6 mille montés, moitié avec

Mortier, moitié avec Lefebvre-Desnoëttes. Ce dernier revenait en toute

hâte de l'Escaut sur la Marne. Des divisions de réserve qu'on formait

à Paris en versant des conscrits dans les dépôts, l'une, forte à peine

de 6 mille hommes, et confiée au général Gérard, était partie avant

d'être au complet pour aller renforcer le maréchal Mortier sur l'Aube;

l'autre s'était rendue à Troyes sous le général Hamelinaye, et

comptait à peine 4 mille conscrits dépourvus de toute instruction. La

réserve de cavalerie formée à Versailles par la réunion de tous les

dépôts de l'arme, avait déjà fourni 3 mille cavaliers, que le général

Pajol, couvert de blessures mal fermées, avait conduits à Auxerre.

Telles étaient les ressources que la rapidité des événements avait

permis de réunir en janvier. Il faut y ajouter les gardes nationales

qui arrivaient de la Picardie à Soissons, de la Normandie à Meaux, de

la Bretagne et de l'Orléanais à Montereau, de la Bourgogne à Troyes.

[En marge: Derniers préparatifs militaires.]

[En marge: Napoléon consacre ses dernières économies aux dépenses de

la guerre.]

Napoléon ne désespéra pas avec ces faibles moyens de tenir tête à

l'orage. Il ordonna de terminer au plus tôt la création des deux

divisions de jeune garde, de continuer au moyen des dépôts et des

conscrits l'organisation des divisions de réserve. Il recommanda de

ne pas laisser les hommes un seul jour à Paris dès qu'ils auraient une

veste, un schako, des souliers, un fusil, et de les faire partir

quelque fût l'état de leur instruction. Il imprima une nouvelle

activité aux ateliers d'habillement établis à Paris, mais il rencontra

quant aux armes à feu plus de difficultés que pour toutes les autres

parties du matériel. Il n'y avait à Vincennes que 6 mille fusils

neufs, et 30 mille fusils vieux qu'on travaillait chaque jour à mettre

en état de servir. C'était à peine de quoi armer les hommes qu'on

versait dans les dépôts au fur et à mesure de leur arrivée.

L'artillerie qu'on avait fait refluer sur Vincennes, après avoir été

attelée avec des chevaux pris partout, devait repartir immédiatement

pour Châlons où se préparait le rassemblement de nos forces. Le trésor

personnel de Napoléon fournissait les fonds que ne pouvait plus

procurer le trésor de l'État. M. Mollien, administrateur excellent

pour les temps calmes, mais surpris par ces circonstances

extraordinaires, n'avait pu malgré les centimes additionnels suffire

aux dépenses de l'armée. Napoléon sur les 63 millions qui lui

restaient de ses économies, en avait donné 17 au général Drouot pour

la garde, environ 10 au Trésor pour les divers services, 8 aux

remontes, à l'habillement, à la fabrication des armes, 1 à ses frères,

aujourd'hui rois sans couronne et sans argent, en avait destiné 4 à le

suivre, et en laissait 23 ou 24 aux Tuileries pour les besoins urgents

et imprévus.

[En marge: Silence des Espagnols relativement au traité de Valençay,

et impossibilité de rappeler les armées d'Espagne.]

[En marge: Napoléon se réduit aux deux détachements déjà demandés aux

maréchaux Soult et Suchet.]

Les troupes d'Espagne si on avait pu les ramener eussent été en ce

moment un bien précieux secours. Mais on était toujours sans nouvelles

de l'accueil fait au duc de San-Carlos et au traité de Valençay.

Ferdinand VII, attendant avec une impatience croissante que sa prison

s'ouvrît, n'avait pas plus de nouvelles que le cabinet français[2]. Ce

silence était de bien mauvais augure, et en tout cas il ne permettait

pas qu'on dégarnît la frontière, avant de savoir si les Espagnols et

les Anglais repasseraient les Pyrénées. Néanmoins, comme on l'a vu,

Napoléon avait ordonné au maréchal Suchet d'acheminer 12 mille hommes

sur Lyon, au maréchal Soult d'en acheminer 15 mille sur Paris, les uns

et les autres en poste. Il y joignit deux des quatre divisions de

réserve formées à Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Nîmes. Les quatre

ne comptaient pas plus de 18 mille conscrits, au lieu de 60 mille

qu'on s'était flatté de réunir, mais elles se composaient de cadres

excellents, empruntés aux armées d'Espagne. Napoléon fit partir pour

Paris celle de Bordeaux, forte d'environ 4 mille hommes, et pour Lyon

celle de Nîmes, forte de 3 mille. Telle était sa détresse, que de

pareilles ressources étaient pour lui d'une véritable importance. Ce

qui était envoyé sur Lyon devait servir à composer l'armée d'Augereau;

ce qui était dirigé sur Paris devait y grossir ce rassemblement de

troupes de toute espèce, jeune garde, bataillons tirés des dépôts,

gardes nationales, vieilles bandes d'Espagne, dans lesquelles il

comptait puiser à mesure qu'elles seraient prêtes, pour soutenir

l'effroyable lutte qui allait s'engager entre la Seine et la Marne.

Enfin, il s'occupa de la défense de la capitale.

[Note 2: L'ouvrage de M. Fain, qui sur ce point contient

plus d'une erreur, bien que rédigé sur les documents du duc

de Bassano, fait arriver Ferdinand VII à Madrid le 6

janvier. Ce prince ne partit de Valençay que le 19 mars.]

[En marge: Projet conçu et toujours négligé de fortifier la capitale.]

[En marge: Préparatifs secrets pour la défendre avec des ouvrages de

campagne.]

Plus d'une fois, même au milieu de ses plus éclatantes prospérités,

Napoléon, par une sorte de prescience qui lui dévoilait les

conséquences de ses fautes sans les lui faire éviter, avait cru

apercevoir les armées de l'Europe au pied de Montmartre, et, à chacune

de ces sinistres visions, il avait songé à fortifier Paris. Puis,

emporté par le torrent de ses pensées et de ses passions, il avait

prodigué les millions à Alexandrie, à Mantoue, à Venise, à Palma-Nova,

à Flessingue, au Texel, à Hambourg, à Dantzig, et n'avait rien

consacré à la capitale de la France. S'il s'en fût occupé dans ces

temps de prospérité, il eût fait sourire les Parisiens, et le mal

n'eût pas été grand: en janvier 1814, il les aurait fait trembler, et

aurait augmenté la mauvaise volonté des uns, la consternation des

autres. Pourtant, dans son opinion, Paris hors d'atteinte aurait

presque garanti le succès de la prochaine campagne, car, si en

manoeuvrant entre l'Aisne, la Marne, l'Aube, la Seine, qui coulent

concentriquement vers Paris, il avait été bien assuré du point commun

où elles viennent se réunir, il aurait acquis une liberté de

mouvements dont il eût pu, avec son génie, avec la parfaite

connaissance des lieux, avec la possession de tous les passages, tirer

un avantage immense contre un ennemi embarrassé de sa marche, toujours

prêt à se repentir de s'être trop avancé, et l'eût probablement

surpris dans quelque fausse position où il l'aurait accablé. Aussi ne

cessait-il de penser à l'armement de Paris, mais il craignait l'effet

moral d'une telle précaution. Il avait demandé à un comité d'officiers

du génie, chargé de s'occuper extraordinairement des places fortes, un

plan pour la défense de la capitale, avec recommandation de garder le

secret. Les plans qu'on lui avait proposés exigeant des travaux

immédiats et très-apparents, il y avait renoncé, et s'était contenté

de choisir d'avance et sans bruit les emplacements où l'on pourrait

élever des redoutes, de préparer de grosses palissades, soit pour

renforcer l'enceinte, soit pour construire des tambours en avant des

portes, de réunir enfin un supplément considérable d'artillerie et de

munitions, se réservant au dernier moment, avec le secours de la

population et des dépôts, d'organiser une défense opiniâtre de la

grande cité qui contenait ses ressources, sa famille, son

gouvernement, et la clef de tout le théâtre de la guerre.

[En marge: Dernières dispositions relatives à la Belgique et à

l'Italie.]

[En marge: Envoi du Pape à Savone.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 65 段