Cet éclat, qui, avec un caractère autre que celui de Napoléon, se

serait borné à un éclat au Moniteur, eut, grâce à sa vivacité

personnelle, des conséquences encore plus regrettables. Le lendemain,

1er janvier 1814, il devait recevoir le Corps législatif avec les

autres corps de l'État, et il mit une sorte d'empressement à le

convoquer, comme s'il avait craint de manquer l'occasion d'exhaler

l'irritation qui le suffoquait. Après avoir entendu de la part du

président le compliment d'usage, il vint brusquement se placer au

milieu des membres du Corps législatif, et avec une voix vibrante, des

yeux enflammés, il leur tint un langage familier jusqu'à la vulgarité,

mais expressif, fier, original, quelquefois vrai, plus souvent

imprudent, comme l'est la colère chez un homme supérieur. Il leur dit

qu'il les avait appelés pour faire le bien et qu'ils avaient fait le

mal, pour manifester l'union de la France avec son chef, et qu'ils

s'étaient hâtés d'en proclamer la désunion; que deux batailles perdues

en Champagne ne seraient pas aussi nuisibles que ce qui venait de se

passer parmi eux. Puis les apostrophant avec véhémence: «Que

voulez-vous, leur dit-il?... vous emparer du pouvoir, mais qu'en

feriez-vous? Qui de vous pourrait l'exercer? Avez-vous oublié la

Constituante, la Législative, la Convention? Seriez-vous plus heureux

qu'elles? N'iriez-vous pas tous finir à l'échafaud comme les Guadet,

les Vergniaud, les Danton? Et d'ailleurs que faut-il à la France en ce

moment? Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est

un général. Y en a-t-il parmi vous? Et puis où est votre mandat? La

France me connaît; vous connaît-elle?... Elle m'a deux fois élu pour

son chef par plusieurs millions de voix, et vous, elle vous a, dans

l'enceinte étroite des départements, désignés par quelques centaines

de suffrages pour venir voter des lois que je fais, et que vous ne

faites point. Je cherche donc vos titres et je ne les trouve pas. _Le

trône en lui-même n'est qu'un assemblage de quelques pièces de bois

recouvertes de velours._ Le trône c'est un homme, et cet homme c'est

moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi qui puis

sauver la France, et ce n'est pas vous. Vous vous plaignez d'abus

commis dans l'administration: dans ce que vous dites il y a un peu de

vrai, et beaucoup de faux. M. Raynouard a prétendu que le maréchal

Masséna avait pris la maison d'un particulier pour y établir son

état-major. (Le fait s'était passé à Marseille, où le maréchal Masséna

avait été envoyé extraordinairement.)» M. Raynouard en a menti. Le

maréchal a occupé temporairement une maison vacante, et en a indemnisé

le propriétaire. On ne traite pas ainsi un maréchal chargé d'ans et de

gloire. Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait attendre une

autre occasion que je vous aurais offerte moi-même, et là, avec

quelques-uns de mes conseillers d'État, peut-être avec moi, vous

auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils

auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous,

_car c'est en famille, ce n'est pas en public qu'on lave son linge

sale_. Loin de là vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je

suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. M.

Lainé est un méchant homme, en correspondance avec les Bourbons par

l'avocat Desèze. J'aurai l'oeil sur lui, et sur ceux que je croirai

capables de machinations criminelles. Du reste je ne me défie pas de

vous en masse. Les onze douzièmes de vous sont excellents, mais ils se

laissent conduire par des meneurs. Retournez dans vos départements,

allez dire à la France que bien qu'on lui en dise, c'est à elle que

l'on fait la guerre autant qu'à moi, et qu'il faut qu'elle défende non

pas ma personne, mais son existence nationale. Bientôt je vais me

mettre à la tête de l'armée, je rejetterai l'ennemi hors du

territoire, je conclurai la paix, quoi qu'il en puisse coûter à ce que

vous appelez mon ambition; je vous rappellerai auprès de moi,

j'ordonnerai alors l'impression de votre rapport, et vous serez tout

étonnés vous-mêmes d'avoir pu me tenir un pareil langage, dans de

telles conjonctures.»--

Ce discours inconvenant, et qui pour quelques traits justes, en

contenait beaucoup plus d'entièrement faux (car s'il était vrai que

Napoléon pouvait seul sauver la France, il était vrai aussi que seul

il l'avait compromise, car si tel grief allégué était inexact ou

exagéré, il y en avait à citer une multitude d'autres odieux et

insupportables), ce discours consterna tous ceux qui l'entendirent, et

eut bientôt un déplorable retentissement. Effectivement chacun le

rapporta à sa façon, et le résultat fut que Napoléon parut à tous les

yeux avoir contre lui les représentants de la France, fort soumis

jusque-là, c'est-à-dire la France elle-même. Jamais le rapport du

Corps législatif publié textuellement n'aurait produit un si

malheureux effet. On y aurait vu qu'il y avait des abus dans

l'administration intérieure, et que le Corps législatif en souhaitait

le redressement, on y aurait vu aussi que le despotisme de Napoléon

commençait à peser à l'universalité des citoyens, mais on y aurait vu

surtout que le Corps législatif voulait la paix, qu'il la voulait sur

la base de nos frontières naturelles, que sur ce terrain il

conseillait au gouvernement de ne pas reculer, et invitait la France à

se lever tout entière. Une telle déclaration valait bien qu'on

supportât quelques critiques, assurément très-ménagées, et fort

au-dessous de ce qu'elles auraient pu être.

[En marge: Sénateurs envoyés en mission extraordinaire.]

Toutefois il fallait s'adresser à la France, il fallait chercher à

exciter son zèle, et Napoléon, à défaut des pouvoirs publics trop peu

pressés de le servir à son gré, avait imaginé de choisir des

commissaires extraordinaires dans le Sénat, de les prendre parmi les

plus grands personnages militaires ou civils de chaque province, de

les envoyer ainsi chez eux, où ils étaient supposés avoir de

l'influence, pour y employer leur autorité à faciliter la levée de la

conscription, la rentrée des impôts, les prestations en nature,

l'instruction et l'organisation des corps, le départ des gardes

nationales, l'action enfin du gouvernement en toutes choses. Ils

devaient avoir pour suffire à cette tâche des pouvoirs extraordinaires

et sans limites.

[En marge: Audience donnée aux sénateurs.]

[En marge: Franchise de Napoléon à leur égard, et aveux faits en un

langage admirable.]

Avant leur départ Napoléon désira les voir et leur parler. Il était

ému, il fut vrai, et trouva pour s'adresser à eux un langage d'une

éloquence saisissante.--Je ne crains pas de l'avouer, leur dit-il,

j'ai trop fait la guerre; j'avais formé d'immenses projets, je voulais

assurer à la France l'empire du monde! Je me trompais, ces projets

n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population.

Il aurait fallu l'appeler tout entière aux armes, et je le reconnais,

les progrès de l'état social, l'adoucissement même des moeurs, ne

permettent pas de convertir toute une nation en un peuple de soldats.

Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, et je

l'expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la commandent les

circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. C'est à

moi qui me suis trompé, c'est à moi à souffrir, ce n'est point à la

France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a prodigué son sang, elle

ne m'a refusé aucun sacrifice!... Qu'elle ait donc la gloire de mes

entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la lui laisse... Quant à

moi, je ne me réserve que l'honneur de montrer un courage bien

difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition qui fut jamais,

et de sacrifier au bonheur de mon peuple des vues de grandeur qui ne

pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne veux plus

demander. Partez donc, messieurs, annoncez à vos départements que je

vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français

pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la

France et pour l'intégrité de ses frontières; que je leur demande

uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du territoire, que

l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont envahis, que

j'appelle les Français au secours des Français; que je veux traiter,

mais sur la frontière, et non au sein de nos provinces désolées par un

essaim de barbares. Je serai avec eux général et soldat. Partez, et

portez à la France l'expression vraie des sentiments qui m'animent.--

À ces nobles excuses du génie avouant ses fautes, une sorte

d'enthousiasme s'empara de ces vieux personnages, qu'on envoyait dans

les provinces pour essayer de réchauffer des coeurs abattus; ils

entourèrent Napoléon, pressèrent ses mains dans les leurs en lui

exprimant la profonde émotion dont ils étaient saisis, et la plupart

le quittèrent pour se mettre immédiatement en route. Hélas! que

n'adressait-il ces belles paroles au Corps législatif lui-même? Il

aurait appris que la vérité est le plus puissant moyen d'agir sur les

hommes, et peut-être loin d'être obligé de congédier ce corps, il

l'aurait vu se lever tout entier pour applaudir à sa voix, pour

appeler la France à le suivre sur les champs de bataille.

[En marge: Brusque invasion du territoire.]

[En marge: Entrée des Autrichiens, des Russes, des Bavarois et des

Wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace.]

[En marge: Passage du Rhin à Manheim, Mayence et Coblentz, par la

colonne prussienne du maréchal Blucher.]

La situation devenait à chaque instant plus menaçante, et il importait

d'envoyer en toute hâte les dernières forces de la nation au-devant de

l'ennemi. Les armées coalisées franchissaient de tous côtés notre

frontière. Le général Bubna, qui avait marché le premier, après avoir

longé le revers du Jura, s'était porté sur Genève, où il y avait à

peine quelques conscrits pour résister aux Autrichiens et contenir une

population malveillante. (Voir la carte nº 61.) Le général Jordy qui

commandait à Genève étant mort subitement, et la défense s'étant

trouvée désorganisée, les Autrichiens étaient entrés dans cette ville

sans coup férir. Les généraux Colloredo et Maurice Liechtenstein avec

les divisions légères et les réserves autrichiennes, après avoir

dépassé Berne, s'étaient acheminés sur Pontarlier, avec l'intention de

marcher par Dôle sur Auxonne. Le corps d'Aloys de Liechtenstein,

passant également par Pontarlier, devait se diriger sur Besançon pour

masquer cette place, tandis que le général Giulay traversant le

Porentruy devait se porter par Montbéliard sur Vesoul. Le maréchal de

Wrède, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, avait jeté des bombes

dans Huningue, attaquait Béfort, et avec sa cavalerie poussait des

reconnaissances sur Colmar. Le prince de Wittgenstein bloquait

Strasbourg et Kehl; les gardes russe et prussienne étaient restées à

Bâle autour des souverains coalisés. Telle était la distribution de

l'armée du prince de Schwarzenberg après le passage du Rhin. Son

projet, lorsqu'il aurait franchi le Jura et tourné toutes nos

défenses, était de s'avancer avec 160 mille hommes de l'ancienne armée

de Bohême à travers la Franche-Comté, et de venir se placer sur les

coteaux élevés de la Bourgogne et de la Champagne, d'où la Seine,

l'Aube, la Marne coulent vers Paris, tandis que l'ancienne armée de

Silésie commandée par Blucher et forte de 60 mille hommes, laquelle

passait en ce moment le Rhin à Mayence, s'avancerait entre nos places

sans les attaquer, laissant le soin de les bloquer aux troupes restées

sur les derrières. Les deux armées envahissantes devaient se réunir

sur la haute Marne, entre Chaumont et Langres, pour se porter ensuite

en masse dans l'angle formé par la Marne et la Seine. Blucher en effet

avait le 1er janvier 1814 franchi le Rhin sur trois points, à Manheim,

à Mayence et à Coblentz, sans trouver plus de résistance que la grande

armée du prince de Schwarzenberg le long du Jura, et le prestige de

l'inviolabilité de notre territoire était ainsi tombé sur tous les

points à la fois.

[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney, et leur

réunion sur le revers des Vosges.]

Effectivement il nous eût été bien difficile, dans l'état actuel de

nos forces, d'opposer une résistance quelconque à cette masse

d'envahisseurs. Le long de la frontière du Jura, où l'attaque était

inattendue, il n'y avait aucun rassemblement de troupes; seulement le

maréchal Mortier, d'abord dirigé sur la Belgique avec la vieille

garde, revenait à marches forcées du nord à l'est, par Reims, Châlons,

Chaumont et Langres. Sur la frontière d'Alsace le maréchal Victor,

avec le 2e corps d'infanterie et le 5e de cavalerie, se trouvait à

Strasbourg, où il avait eu à peine le temps de donner un peu de repos

à ses troupes et d'y incorporer quelques conscrits. Ce corps qui, en

puisant dans tous les dépôts situés en Alsace, aurait dû se reformer à

trente-six bataillons et à trois divisions, ne comptait pas, après

avoir pris à la hâte les premiers conscrits disponibles, plus de 8 à 9

mille hommes d'infanterie, mal armés et mal vêtus. Le déplacement de

nos dépôts qu'on avait été obligé de reporter en arrière, avait

beaucoup ajouté aux difficultés de ce recrutement. Pourtant le

maréchal Victor avait dans le 5e corps de cavalerie près de 4 mille

vieux dragons d'Espagne, cavaliers incomparables, et de plus exaspérés

contre l'ennemi. À l'aspect des masses qui débouchaient par Bâle,

Béfort, Besançon, le maréchal s'était bien gardé de se porter à leur

rencontre dans la direction de Colmar à Bâle, il avait au contraire

rétrogradé sur Saverne, et avait pris position sur la crête des

Vosges, après avoir laissé dans Strasbourg environ 8 mille conscrits

et gardes nationaux, sous le général Broussier, avec des

approvisionnements suffisants. Ce maréchal si brave était visiblement

déconcerté. Pourtant sa belle cavalerie s'était ruée sur les escadrons

russes et bavarois qui étaient venus s'offrir à elle, les avait

culbutés et sabrés.

Du côté de Mayence le duc de Raguse à la nouvelle du passage du Rhin,

opéré le 1er janvier, s'était replié avec le 6e corps d'infanterie et

le 1er de cavalerie, laissant dans Mayence le 4e corps commandé par le

général Morand, et réduit par le typhus de 24 mille hommes à 11 mille.

Il avait recueilli chemin faisant la division Durutte, détachée sur

Coblentz, et séparée de Mayence où elle n'avait pu rentrer. Sa

première pensée avait été de courir en Alsace au secours du maréchal

Victor; mais voyant l'Alsace envahie par l'ennemi et presque

abandonnée par nos troupes qui avaient déjà gagné le sommet des

Vosges, il était venu se placer sur le revers de ces montagnes,

c'est-à-dire sur la Sarre et la Moselle, afin d'opérer sa jonction

avec le maréchal Victor vers Metz, Nancy ou Lunéville. Il avait

rencontré lui aussi de grandes difficultés pour le recrutement de son

corps dans le manque de temps et le déplacement des dépôts. Il

comptait environ 10 mille fantassins, et 3 mille cavaliers composant

le 1er corps de cavalerie, et il devait s'affaiblir encore en laissant

quelques détachements à Metz et à Thionville.

[En marge: Le maréchal Ney se porte à Épinal avec deux divisions de

jeune garde.]

Le maréchal Ney avait deux divisions de jeune garde qu'il concentrait

à Épinal. Nous allions donc avoir sur le revers des Vosges les

maréchaux Victor, Marmont, Ney, entre Metz, Nancy, Épinal, et sur les

coteaux qui séparent la Franche-Comté de la Bourgogne, c'est-à-dire à

Langres, le maréchal Mortier avec la vieille garde, les uns et les

autres faisant face en reculant, d'un côté à Blucher qui s'avançait de

Mayence à Metz à travers nos forteresses, de l'autre à Schwarzenberg

qui les avait tournées en violant la neutralité suisse, et qui se

portait de Bâle et Besançon sur Langres. (Voir la carte nº 61.)

Ainsi la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté étaient envahies.

L'ennemi promettait partout aux populations les plus grands

ménagements, et au début au moins tenait parole, par crainte de

provoquer des soulèvements. L'épouvante régnait dans nos campagnes.

Les paysans de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté,

très-belliqueux par caractère et par tradition, se seraient volontiers

insurgés contre l'ennemi, s'ils avaient eu des armes pour combattre,

et quelques corps de troupes pour les soutenir. Mais les fusils leur

manquaient comme à tous les habitants de la France, et la prompte

retraite des maréchaux les décourageait. Ils se soumettaient donc à

l'ennemi le désespoir dans le coeur.

[En marge: Retraite des fonctionnaires devant l'invasion, ordonnée par

le gouvernement.]

[En marge: Inconvénients de cette résolution.]

À la retraite des armées se joignait la retraite non moins regrettable

des principaux fonctionnaires. Le gouvernement impérial, après bien

des délibérations toutefois, avait pris la fâcheuse résolution

d'ordonner aux préfets, sous-préfets, etc., de se retirer avec les

troupes, afin de laisser à l'ennemi l'embarras, du reste très-réel, de

créer des administrations dans les provinces envahies. C'était le

souvenir des difficultés que nous avions éprouvées dans les pays

conquis, partout où les autorités avaient disparu, qui avait fait

prévaloir cette résolution dans les conseils du gouvernement, malgré

la résistance du duc de Rovigo. On aurait eu raison peut-être d'en

agir ainsi dans un pays où n'auraient pas existé des partis hostiles

au gouvernement, prêts à s'agiter à l'approche des coalisés.

Malheureusement, en France, où vingt-cinq ans de révolution avaient

laissé de nombreux partis que Napoléon vaincu ne pouvait plus

contenir, et entre lesquels il y en avait un, celui de l'ancien

régime, que son analogie de sentiments avec la coalition portait à

tout espérer d'elle, en France l'absence des autorités avait de grands

inconvénients. En effet les malveillants n'étant plus surveillés par

les préfets, sous-préfets, commissaires de police, laissaient éclater

leurs dispositions hostiles à l'approche de l'ennemi, se soulevaient

dès qu'il avait pénétré quelque part, l'aidaient à constituer des

administrations toutes composées dans son intérêt, et se préparaient

même à proclamer les Bourbons. Ce spectacle se voyait peu dans les

campagnes, que l'invasion avec le cortége de ses souffrances irritait

profondément, mais dans les villes, où d'ordinaire l'opinion fermente

davantage, où la haine du gouvernement impérial était générale, où les

maux de l'invasion étaient presque insensibles, il éclatait les

manifestations les plus dangereuses, auxquelles contribuaient

non-seulement les royalistes, mais tous les hommes fatigués du

despotisme et de la guerre. Ainsi pour comble de douleur, la France

était envahie dans un moment où souffrante, épuisée, divisée, elle ne

pouvait plus renouveler le noble exemple de patriotisme qu'elle avait

donné en 1792, et ce n'était pas le moindre des torts du régime

impérial que de l'avoir exposée à se montrer ainsi à la coalition

européenne!

[En marge: Manifestations séditieuses à la suite de la retraite des

fonctionnaires.]

À Langres, à l'approche des soldats du prince de Schwarzenberg,

quelques notables de la ville, aidés par une populace fatiguée de la

conscription et des droits réunis, avaient menacé de s'insurger contre

les troupes du maréchal Mortier. À Nancy, les autorités municipales et

quelques personnages considérables du pays avaient reçu le maréchal

Blucher avec des honneurs infinis, et lui avaient même offert un

banquet. Le général prussien leur avait parlé des bonnes intentions

des alliés, de leur désir de délivrer la France de son tyran, et il

s'était fait écouter par des populations que les misères d'une longue

guerre avaient égarées.

[En marge: Aspect affligeant des province envahies.]

Nos corps d'armée se retiraient donc en laissant derrière eux des

paysans sans défense, dont ils étaient souvent obligés de dévorer les

dernières ressources, et des villes exaspérées contre le régime

impérial, ne prêtant que trop l'oreille aux promesses d'une coalition

qui se présentait non pas comme conquérante mais comme libératrice.

Une circonstance complétait la tristesse de ce tableau. Les rares

survivants de nos glorieuses armées, dégoûtés par la souffrance,

humiliés par une retraite continue, tenaient un mauvais langage, et

répétaient souvent les propos des populations urbaines. Les vieux

soldats ne désertaient pas leurs drapeaux, mais les conscrits, surtout

ceux qui appartenaient aux départements qu'on traversait, ne se

faisaient pas scrupule d'abandonner les rangs, et déjà les maréchaux

Victor et Marmont en avaient ainsi perdu quelques milliers.

[En marge: Les provinces du nord présentent un aspect aussi fâcheux

que les provinces de l'est.]

Témoin oculaire de cette situation désolante, un fidèle aide de camp

de l'Empereur, le général Dejean, lui en avait tracé la vive peinture,

en lui disant que tout était perdu s'il ne venait pas tout sauver par

sa présence. Dans les Pays-Bas les choses n'allaient guère mieux. Le

maréchal Macdonald, en se voyant débordé sur sa droite par la colonne

de Blucher qui avait passé le Rhin entre Mayence et Coblentz, avait

rallié à lui les 11e et 5e corps d'infanterie, le 3e de cavalerie,

plus ce qui restait des troupes revenues de Hollande, et s'était

retiré sur Mézières avec environ 12 mille hommes, en ne laissant que

de très-petites garnisons à Wesel et à Maëstricht. Le général Decaen,

envoyé à Anvers, y avait réuni en marins et en conscrits une garnison

de 7 à 8 mille hommes, en avait de plus jeté 3 mille à Flessingue, 2

mille à Berg-op-Zoom, mais avait abandonné Breda qui ne pouvait être

défendu, et Willemstadt qui aurait pu l'être, et qui était un point

important sur le Wahal. L'abandon de ce dernier point était

regrettable, car après avoir perdu la Hollande, il y aurait eu un

grand intérêt à conserver, entre la Hollande et la Belgique, la ligne

d'eau qui aurait offert la frontière la plus solide. Mais le général

Decaen, ne pouvant suffire qu'à une partie de sa tâche, avait préféré

Anvers et Flessingue à tout le reste. Il s'était placé avec les

troupes de la garde en avant d'Anvers, résolu à défendre

énergiquement ce grand arsenal, objet des haines ardentes de

l'Angleterre et de la sollicitude incessante de Napoléon.

Le péril ne pouvait donc pas être plus alarmant, surtout si on songe

que depuis la lettre du 10 décembre, par laquelle M. de Metternich

accusant réception de la note du 2 décembre, avait déclaré qu'il

allait en référer aux cours alliées, le cabinet français n'avait plus

reçu une seule communication. Ce silence, joint au mouvement offensif

des armées, semblait indiquer que les coalisés ne pensaient plus à

traiter, et qu'ils n'étaient occupés désormais que d'achever notre

destruction.

[En marge: Dans le danger pressant qui le menace, Napoléon tourne ses

espérances vers une suspension d'armes.]

[En marge: Bien qu'il n'y compte guère, Napoléon en fait la tentative,

parce que cette tentative ne peut pas aggraver la situation.]

Quelle que fût l'activité de Napoléon, il ne pouvait être prêt à faire

face à l'ennemi que lorsque déjà une portion notable du territoire

aurait été envahie, et à l'inconvénient de laisser occuper les

provinces matériellement les plus fertiles, moralement les meilleures,

s'ajoutait le danger de permettre dans de grands centres de population

des manifestations séditieuses, et d'y laisser proclamer publiquement

le nom des Bourbons. Dans un pareil état de choses obtenir un

armistice, même à des conditions fort dures, eût été un bonheur au

milieu d'un immense malheur, car la marche de l'invasion eût été

suspendue, et si on n'était pas parvenu à s'entendre avec les

puissances coalisées, on aurait du moins gagné les deux mois

indispensables encore à la création de nos moyens de défense. Napoléon

avait trop de sagacité pour croire que des ennemis que leurs fatigues

et l'hiver le plus rude n'avaient point arrêtés, suspendraient leur

marche devant de simples pourparlers. Il était même convaincu qu'ils

avaient renoncé à traiter, et qu'ils ne voulaient plus conclure la

paix que dans Paris même. Néanmoins essayer ne coûtait rien, et le pis

en cas d'insuccès était de rester dans la situation actuelle.

D'ailleurs, d'après ce qu'avait vu M. de Saint-Aignan, d'après bien

des rapports venus des provinces envahies, il existait entre les

coalisés de graves dissentiments. L'Autriche, à en croire ces

rapports, était offusquée des prétentions de la Russie, et inclinait à

la paix. Effectivement l'empereur François, outre qu'il aimait sa

fille, avait peu de penchant à augmenter l'importance de la Russie, à

satisfaire les jalousies maritimes de l'Angleterre, et si on lui

abandonnait ce qu'il ambitionnait en Italie, était peut-être capable

de s'arrêter. Or l'Autriche s'arrêtant, tout le monde était obligé

d'agir de même. À ces suppositions, qui n'étaient pas dénuées de

vraisemblance, il y en avait une seule à opposer, mais bien plausible,

c'est que, par crainte de se désunir, les coalisés, les Autrichiens

compris, résisteraient à toute satisfaction individuelle, même la plus

complète. Comme entre ces chances diverses, si les bonnes

l'emportaient, on était sauvé, Napoléon n'hésita pas à faire une

dernière tentative de négociation, quelque peu d'espérance qu'il eût

de réussir.

[En marge: M. de Caulaincourt envoyé aux avant-postes avec des

conditions d'armistice et des conditions de paix.]

[En marge: Conditions particulières pour tenter l'Autriche et la

Prusse, et les disposer à un armistice.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 65 段