Ces choix une fois faits chaque commission se rendit, sous la conduite

du président de son corps, chez le prince archichancelier. La

commission du Sénat fut admise la première, c'est-à-dire le 23

décembre. Elle reçut les communications de M. de Caulaincourt

lui-même, écouta tout, ne dit rien, et après avoir entendu la lecture

des lettres du 16 novembre et du 2 décembre, ne conserva pas un doute

sur la faute qu'on avait commise en n'acceptant pas purement et

simplement, et tout de suite, les propositions de Francfort. En effet

des esprits tels que MM. de Talleyrand et de Fontanes voyaient bien

que c'était la lettre du 2 décembre qu'il aurait fallu écrire le 16

novembre. M. de Fontanes fut chargé de présenter au Sénat le rapport

sur les opérations de la commission sénatoriale. Chose bizarre! la

communication adressée aux hommes les plus sérieux était justement la

moins sérieuse, parce qu'elle était purement d'apparat. Le 24 eut lieu

la seconde communication, celle qui, destinée à des personnages moins

importants, devait avoir cependant une importance beaucoup plus

grande.

[En marge: Curiosité et avidité de savoir dans la commission du Corps

législatif.]

[En marge: Cette commission, sans apercevoir la faute d'avoir

tardivement accepté les propositions de Francfort, est étonnée

d'apprendre qu'en ce moment Napoléon désire la paix.]

[En marge: Idée d'une déclaration publique, énonciative des conditions

auxquelles la France est prête à accepter la paix.]

Comme si on eût voulu en rapetisser encore le caractère, on avait

chargé non pas le ministre lui-même, mais l'un de ses subordonnés, M.

d'Hauterive, homme d'un véritable mérite du reste, de s'aboucher avec

les membres du Corps législatif, et de leur exposer la marche des

négociations. La conférence se tint également chez le prince

archichancelier. Au lieu de grands personnages, connus et froidement

attentifs, on eut devant soi des hommes à visage nouveau, curieux,

passionnés, écoutant ce qu'on leur disait, mais désirant et demandant

encore davantage. Le rapport lu, ils en réclamèrent une nouvelle

lecture, et on ne la leur refusa pas. Leur première impression fut une

sorte d'étonnement. Quelques minutes avant cette lecture ils étaient

tous convaincus que si on avait encore la guerre on le devait à

l'entêtement de Napoléon, et cependant, n'ayant pas sous les yeux les

pièces de la négociation de Prague, n'ayant que les actes de

Francfort, la proposition confiée à M. de Saint-Aignan, la réponse de

M. de Bassano du 16 novembre, celle de M. de Caulaincourt du 2

décembre, ils étaient obligés de reconnaître que dans cette dernière

occasion Napoléon avait voulu la paix. S'ils avaient eu un peu plus

l'habitude des transactions diplomatiques, et s'ils avaient pu savoir

ce qui s'était passé en Europe du 16 novembre au 2 décembre, et

combien ce temps perdu par nous avait été activement employé par nos

ennemis, ils auraient aperçu la faute qu'on avait commise en ne liant

pas dès le premier moment les puissances coalisées par une acceptation

pure et simple de leurs propositions. Toutefois, reconnaissant entre

la lettre du 16 novembre et celle du 2 décembre un progrès véritable

sous le rapport des intentions pacifiques, ils désiraient en obtenir

un nouveau; ils voulaient que l'on prît l'engagement solennel de faire

à la paix les sacrifices nécessaires, que cette base des frontières

naturelles laissant encore beaucoup de vague, car en Hollande, sur le

Rhin, en Italie même, il pouvait y avoir bien des points à contester,

on déclarât hautement à la commission ce qu'on entendait céder, que

la commission le déclarât ensuite au Corps législatif, c'est-à-dire à

l'Europe, qu'ainsi tout le monde se trouvât lié, et Napoléon et la

coalition elle-même. C'était, suivant eux, le seul moyen d'agir sur

l'esprit public, et de le ramener en lui prouvant que les efforts

demandés au peuple français n'avaient pas pour but de folles

conquêtes, mais la conservation des frontières naturelles de la

France. M. Raynouard, avec son imagination méridionale, proposait la

forme suivante: «Sire, voulait-il dire, vous avez juré à l'époque du

sacre de maintenir les limites naturelles et nécessaires de la France,

le Rhin, les Alpes, les Pyrénées; nous vous sommons d'être fidèle à

votre serment, et nous vous offrons tout notre sang pour vous aider à

le tenir. Mais votre serment tenu, nos frontières assurées, la France

et vous n'aurez plus de motif, ni d'honneur ni de grandeur, qui vous

lie, et vous pourrez tout sacrifier à l'intérêt de la paix et de

l'humanité.»--Cette tournure originale, qui était une sommation de

paix sous la forme d'une sommation de guerre, plut beaucoup aux

assistants, mais pour le moment on se retira afin de donner un peu de

temps à la réflexion, et de chercher à loisir la meilleure manière de

s'adresser au Corps législatif, à la France, à l'Europe.

M. d'Hauterive, qui sous des dehors graves, même un peu pédantesques,

cachait infiniment d'adresse, s'efforça de gagner l'un après l'autre

les divers membres de la commission, et de les disposer à se renfermer

dans les bornes d'une extrême réserve. Mais quand on a recours à la

publicité, il faut savoir la subir tout entière, et se fier pleinement

au bon sens national. Toutefois on ne le peut avec sûreté que lorsque

ce bon sens a été formé par une longue participation aux affaires

publiques, et il faut convenir que s'adresser à lui pour la première

fois dans des circonstances délicates et périlleuses, c'est donner

beaucoup au hasard. On comprend donc que le gouvernement ne voulût ni

tout dire, ni tout laisser dire à cette commission; mais alors il

aurait fallu ne pas la réunir, et cependant, comment imposer à la

France de si grands sacrifices sans lui adresser une seule parole? Ce

n'est pas en gardant le silence qu'on a le droit d'exiger d'une nation

déjà épuisée son dernier écu et son dernier homme. Ceux qui prennent

l'habitude de marchander à un pays la connaissance de ses affaires,

devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra les lui

révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui où il

faudrait avoir le moins d'aveux pénibles à faire.

[En marge: M. d'Hauterive chargé de s'aboucher avec la commission du

Corps législatif, la dissuade de faire une déclaration publique des

conditions de la paix.]

M. d'Hauterive s'appliqua surtout à persuader M. Lainé, qui paraissait

l'homme le plus influent de la commission, et rencontra en lui non pas

un royaliste partisan secret et impatient de la maison de Bourbon

(ainsi qu'on serait porté à le supposer d'après la conduite

postérieure de cet illustre personnage), cherchant dès lors à

embarrasser le pouvoir actuel au profit du pouvoir futur, mais un

homme sincère et profondément affecté des malheurs de la France, et de

l'arbitraire sous lequel elle était condamnée à vivre. À l'égard de la

politique extérieure M. d'Hauterive le trouva, comme ses collègues,

disposé à réclamer une déclaration explicite des sacrifices qu'on

était résolu de faire à la paix, car c'était, selon lui, le seul moyen

d'obtenir de la France un dernier effort, si même à ce prix elle en

était capable, tant ses forces étaient épuisées. M. d'Hauterive,

profitant de l'avantage qu'offre toujours le tête-à-tête avec un homme

d'esprit et de bonne foi, tâcha de persuader à M. Lainé qu'il était

impossible de donner à la tribune le plan d'une négociation, qu'ainsi

on ne pouvait pas déclarer tout haut ce qu'on céderait ou ce qu'on ne

céderait pas, car c'était dire son secret à un ennemi qui ne disait

pas le sien, ou bien présenter un _ultimatum_, sorte de sommation

qu'on n'employait qu'au terme d'une négociation, lorsqu'il était

urgent de mettre fin à des lenteurs calculées, et qu'on avait la force

de soutenir le langage péremptoire auquel on avait recours.

[En marge: La commission s'étant laissé convaincre relativement aux

affaires étrangères, s'anime fort au sujet du gouvernement intérieur

de l'Empire.]

[En marge: Griefs nombreux allégués dans le sein de la commission.]

Éclairé par ces observations pratiques, M. Lainé promit de faire

entendre raison à ses collègues sur ce point, et tint parole. En

effet, après des discussions fort vives, la commission renonça à

insister sur l'énumération détaillée des sacrifices qu'on ferait à la

paix, mais elle eut soin de bien spécifier que la France s'arrêtait

irrévocablement à ses frontières naturelles, sans rien prétendre au

delà, et que ce sacrifice étant sincèrement proclamé, c'était

maintenant à l'Europe à s'expliquer définitivement sur les bases de

Francfort proposées par elle, et formellement acceptées par M. de

Caulaincourt dans sa lettre du 2 décembre. Ce point une fois convenu,

on passa à la politique intérieure, et toutes les passions éclatèrent

à l'occasion de l'arbitraire sous lequel on gémissait dans le sein de

l'Empire. Là-dessus chacun avait des griefs sérieux à alléguer: impôts

levés sans loi, vexations horribles dans l'application des lois sur la

conscription, abus insupportable des réquisitions en nature,

arrestations illégales, détentions arbitraires, etc.... Sous tous ces

rapports, les faits étaient aussi nombreux que variés, et dans un

moment où le gouvernement demandait qu'on se dévouât pour lui, c'était

bien le cas de lui dire que pour le citoyen patriote il y avait deux

choses également sacrées, le sol et les lois: le sol, qui est la place

que l'homme occupe sur la terre, et qu'il doit défendre contre tout

envahisseur; les lois, à l'abri desquelles il vit, selon lesquelles

l'autorité publique peut se faire sentir à lui, et dont il a le droit

de réclamer l'observation rigoureuse. Le sol et les lois sont les deux

objets sacrés du vrai patriotisme. Tout citoyen en se dévouant à l'un,

est fondé à exiger l'autre; tout citoyen a le droit de dire à un

gouvernement qui lui demande de grands sacrifices: Je ne vous aide pas

à chasser l'ennemi du territoire, pour trouver la tyrannie en y

rentrant.--

[En marge: La commission veut faire une manifestation au sujet du

gouvernement intérieur de l'Empire.]

[En marge: Projet de rapport rédigé par M. Lainé.]

Sur ce point les assistants furent unanimes, et on forma le projet

d'une manifestation modérée mais expresse. Comme conclusion de ces

communications on devait présenter un rapport au Corps législatif,

dans lequel on lui dirait tout ce qu'on avait appris, et à la suite

duquel on proposerait une adresse à l'Empereur. M. Lainé fut chargé de

ce rapport, et il le rédigea dans l'esprit que nous venons

d'indiquer. Il constatait qu'à Francfort on avait fait à la France une

ouverture fondée sur la base des frontières naturelles, que le 16

novembre la France avait accueilli cette ouverture, en proposant un

congrès à Manheim; que sur une nouvelle interpellation de M. de

Metternich, qui trouvait l'acceptation des frontières naturelles trop

peu explicite, la France les avait formellement acceptées le 2

décembre, que c'étaient là désormais les bases sur lesquelles on avait

à traiter. Le rapport disait que les puissances alliées devaient à la

France, et se devaient à elles-mêmes, de s'en tenir à ce qu'elles

avaient proposé, et que la France de son côté devait sacrifier tout

son sang pour le maintien de conditions posées de la sorte. Le rapport

ajoutait qu'il y avait pour un pays deux biens suprêmes, l'intégrité

du sol et le maintien des lois, et à ce sujet il faisait en termes

respectueux pour l'Empereur, et avec une entière confiance dans sa

justice, un exposé de quelques-uns des actes dont on avait à se

plaindre de la part des autorités publiques. Le langage du reste était

sincère, mais grave et réservé.

On se réunit le 28 pour soumettre ce projet de rapport, car ce n'était

qu'un projet, au prince archichancelier et à M. d'Hauterive.

[En marge: Efforts de l'archichancelier auprès de la commission pour

faire supprimer le rapport de M. Lainé.]

[En marge: L'archichancelier ne parvient qu'à faire modifier le

rapport de M. Lainé.]

L'archichancelier, quoique jugeant très-fondées les observations de la

commission, fut cependant alarmé de l'effet que ce rapport pourrait

produire sur l'Europe, et en particulier sur Napoléon. Aux yeux de

l'Europe il passerait pour un acte d'hostilité sourde, dans une

circonstance où l'union la plus complète entre les pouvoirs était

indispensable; à l'égard de Napoléon, il le blesserait, et

provoquerait de sa part quelque violence regrettable, et plus

regrettable en ce moment que dans aucun autre. Le prudent

archichancelier pouvait avoir raison sur ces deux points, mais

pourquoi n'avoir accordé aux représentants du pays que ce jour, ce

jour si tardif, pour exprimer des vérités indispensables?...

Toutefois, bien qu'ils fussent fondés à élever des plaintes de la

nature la plus grave, différer eût peut-être mieux valu.

L'archichancelier s'efforça de le leur persuader, et sa belle et

pesante figure, bien faite pour conseiller la prudence, produisit sur

les assistants quelque impression. Divers changements furent

consentis. M. d'Hauterive notamment en obtint un très-important, en se

gardant bien d'avouer le motif qu'il avait de le solliciter. On avait

inséré textuellement dans le rapport les deux lettres du 16 novembre

et du 2 décembre, et il craignait que le public, plus avisé que la

commission, ne finît par découvrir la vraie faute, celle de

l'acceptation trop tardive des bases de Francfort. Il donna pour

raison qu'on ne pouvait pas publier sans inconvenance les pièces d'une

négociation à peine commencée. La citation textuelle de ces pièces fut

donc supprimée. Enfin l'archichancelier obtint que tout ce qui était

relatif aux griefs contre le gouvernement intérieur, fût réduit à

quelques phrases excessivement modérées. En effet, après avoir parlé

de la déclaration à faire aux puissances, des mesures de défense à

prendre si cette déclaration n'était pas écoutée, le rapport ajoutait:

«C'est, d'après nos institutions, au gouvernement à proposer les

moyens qu'il croira les plus prompts et les plus sûrs pour repousser

l'ennemi, et asseoir la paix sur des bases durables. Ces moyens seront

efficaces si les Français sont persuadés que le gouvernement n'aspire

plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront si les Français sont

convaincus que leur sang ne sera versé que pour défendre une patrie et

des lois protectrices... Il paraît donc indispensable à votre

commission qu'en même temps que le gouvernement proposera les mesures

les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa Majesté soit suppliée

de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui

garantissent aux Français les droits de la liberté, de la sûreté, de

la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits

politiques. Cette garantie a paru à votre commission le plus efficace

moyen de rendre aux Français l'énergie nécessaire à leur propre

défense, etc...»

Malgré l'extrême modération de ces passages l'archichancelier tenta de

nouveaux efforts pour en obtenir la suppression. M. de Caulaincourt

joignit ses efforts aux siens, mais on ne put décider des gens

indignés contre le régime intérieur du pays à s'abstenir d'une

manifestation aussi mesurée, l'occasion qui s'offrait de la faire

étant peut-être la seule qu'ils fussent fondés à espérer, car il

n'était pas probable que le gouvernement qui s'adressait aujourd'hui à

eux parce qu'il était vaincu, songeât encore à les consulter quand il

serait vainqueur. C'était là leur légitime excuse pour une

manifestation dont l'inopportunité était la faute de ceux qui ne leur

avaient fourni que cette occasion de dire ce qu'ils sentaient, et qui

ne leur en laissaient guère entrevoir une autre. On leur disait bien,

à la vérité, qu'on les écouterait une autre fois sur ce sujet; ils

n'en croyaient rien, et avaient raison de n'en rien croire.

[En marge: Lecture du rapport de M. Lainé, faite à huis clos dans le

sein du Corps législatif.]

Le lendemain 29 décembre, le Corps législatif étant assemblé en comité

secret, M. Lainé lut son rapport qui fut écouté avec une religieuse

attention, et universellement approuvé. M. Lainé l'avait terminé par

le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur conçue dans le même

esprit. On décida à la majorité de 223 suffrages sur 254, que le

rapport de la commission serait imprimé pour les membres seuls du

Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le

projet d'adresse en connaissance de cause. Dès cet instant la

publicité des paroles de M. Lainé était assurée, surtout à l'étranger

où il aurait fallu qu'elles restassent inconnues.

[En marge: Communication de ce rapport à Napoléon, et irritation qu'il

en éprouve.]

[En marge: Grand conseil sur le parti à prendre à l'égard de ce

rapport.]

Elles furent mises immédiatement sous les yeux de Napoléon qui fut

profondément courroucé en les lisant, et s'écria qu'on l'outrageait au

moment même où il avait besoin d'être énergiquement soutenu. Il

assembla sur-le-champ un conseil de gouvernement, auquel furent

appelés les ministres et les grands dignitaires. Il leur soumit, avec

le ton et l'attitude d'un homme dont le parti était arrêté d'avance,

la question de savoir s'il fallait souffrir que le Corps législatif

demeurât réuni. Il signala non-seulement le danger de laisser publier

un rapport tel que celui de M. Lainé, mais le danger plus grand encore

d'avoir près de soi une assemblée qui dans une conjoncture grave, à

l'approche de l'ennemi par exemple, se permettrait peut-être une

manifestation factieuse ou imprudente, et dans tous les cas funeste:

prévoyance désolante et profonde, par laquelle il semblait que

Napoléon, perçant dans l'avenir, lût déjà sa propre histoire dans le

livre du destin, mais prévoyance tardive, et désormais incapable de

créer le remède! Quel moyen en effet de faire que ce rapport n'eût pas

existé, n'eût pas été lu devant quelques centaines d'auditeurs? Quel

moyen d'empêcher que le Corps législatif, dissous ou ajourné, ne

restât à Paris, prêt à se réunir spontanément pour se porter aux

démarches les plus dangereuses? Combien de corps ont été dissous, et

qu'on a retrouvés à l'instant suprême plus redoutables que s'ils

étaient demeurés régulièrement assemblés? Quoi qu'il en soit Napoléon

demanda à tous les assistants s'il ne fallait pas sur-le-champ

ajourner le Corps législatif, premièrement pour empêcher qu'il ne fût

donné suite au rapport de M. Lainé, secondement pour empêcher que ce

corps ne restât en session, pendant une guerre dont le théâtre

pourrait se transporter jusque sous les murs de la capitale.

[En marge: L'archichancelier conseille la modération.]

L'archichancelier Cambacérès combattit cette proposition avec son

ordinaire sagesse. Le rapport, dit-il, était intempestif sans doute,

et même fâcheux, mais il était fait, et rien ne pourrait en prévenir

la publicité. Réussirait-on à interdire cette publicité en France, on

ne parviendrait certainement pas à l'interdire à l'étranger.

L'ajournement du Corps législatif serait un fait plus grave que le

rapport lui-même, car tout le monde s'empresserait de prêter à ce

corps des intentions infiniment plus hostiles que celles dont il était

animé. Quant à l'inconvénient de sa réunion pendant la campagne

prochaine, on ne pouvait sans doute pas affirmer qu'il ne commettrait

point d'imprudence, mais c'était un inconvénient auquel il serait

temps de pourvoir le moment venu, sans le devancer par un éclat

déplorable. Renvoyer en effet le Corps législatif c'était soi-même

proclamer la désunion des pouvoirs, c'était soi-même proclamer une

sorte de rupture entre la France et l'Empereur.--

[Date en marge: Janv. 1814.]

[En marge: Napoléon moins affecté par le rapport que par la crainte

d'avoir le Corps législatif assemblé pendant la guerre, prend le parti

de proroger ce Corps.]

[En marge: Décret du 31 décembre ordonnant la prorogation.]

Chacun modela son langage sur celui de l'archichancelier, chacun

trouva l'ajournement plus fâcheusement significatif que le rapport

lui-même. Mais sur les inconvénients de la réunion du Corps législatif

pendant la campagne, tout le monde hésitait à affirmer quelque chose,

et pourtant c'était sur ce point que la prévoyance de Napoléon se

portait avec le plus de sollicitude, car prenant son parti du mal

accompli, il demandait à se prémunir contre le mal futur, et il

pressait tous les opinants de l'éclairer sur ce sujet. S'apercevant

qu'arrivé à cette partie de son discours chacun balbutiait, Napoléon

interrompit la discussion, et la termina par quelques paroles

tranchantes et décisives.--Vous le voyez bien, dit-il, on est d'accord

pour me conseiller la modération, mais personne n'ose m'assurer que

les législateurs ne saisiront pas un jour malheureux, comme il y en a

tant à la guerre, pour faire spontanément, ou à l'instigation de

quelques meneurs, une tentative factieuse, et je ne puis braver un

pareil doute. Tout est moins dangereux qu'une semblable

éventualité.--Sans plus rien écouter il signa le décret qui

prononçait pour le lendemain 31 décembre l'ajournement du Corps

législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à

l'imprimerie et ailleurs les copies du rapport de M. Lainé, rapport

depuis si célèbre.

[En marge: Grand effet produit par cette mesure.]

Le décret porté au Corps législatif y produisit une profonde

sensation. En un instant il convertit en ennemis deux cent cinquante

personnages, dont le plus grand nombre étaient parfaitement soumis, et

n'avaient voulu qu'exprimer un fait vrai, utile à révéler, c'est que

l'administration locale réglant sa conduite sur celle du chef de

l'Empire, se permettait les actes les plus arbitraires, actes tels

qu'ils constituaient un véritable état de tyrannie. Dans le public ce

fut pis encore. On supposa qu'il s'était dit les choses les plus

graves dans le Corps législatif, et qu'il s'y était produit les

révélations les plus importantes. Les ennemis, qui désiraient la chute

du gouvernement impérial, s'empressèrent de publier partout que

l'Empereur était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on

avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que par

conséquent les torrents de sang qui devaient couler, allaient couler

pour lui seul: vérité dans le passé, calomnie dans le moment, cette

idée était la plus funeste qu'on pût répandre!

[En marge: Napoléon ne s'en tient point à ce premier éclat.]

[En marge: Scène fort vive faite le 1er janvier 1814 à la députation

du Corps législatif.]

[En marge: Langage étrange de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 65 段