Les propositions de Francfort, minutées comme elles l'avaient été dans

la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures

de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait

pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en

passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à

Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui

semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands

avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire

l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle

regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la

présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à

Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le

grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu

avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche

n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces voeux

avaient été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des

puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas

le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts

de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les

politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets

subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des

rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets

ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire

rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à

Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une

combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la

Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de

résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la

maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas

autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs

passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la

Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique,

avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages

remportés contre Napoléon.

[En marge: Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui

prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de

la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation

relative au droit maritime.]

Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour

adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes.

Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne

pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui

assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation

de la guerre, la rentrée de la France dans ses limites de 1790, et un

silence absolu dans les futurs traités de paix sur le droit maritime.

On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à détrôner Napoléon,

bien que ce résultat fût celui qui répondait le plus aux sentiments

secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce qu'on s'était

engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et qu'il y aurait

eu une inconséquence choquante à revenir sur l'engagement pris, mais

on déclara d'une manière générale qu'il fallait continuer la guerre

jusqu'à la rentrée de la France dans ses limites de 1790.

[En marge: Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent,

l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles

parviennent à la prendre.]

On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales

par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur

acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui

pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner

l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la

jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de

Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans

l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que

sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on

préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de

certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât

pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui

s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers.

[En marge: Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment

même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de

Saint-Aignan.]

Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation

britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à

accepter purement et simplement les conditions de Francfort. Ainsi le

mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à tout le

monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui, éclairée

par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et le désir

d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers. Évidemment

une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16 novembre eût

placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont ils se

seraient tirés fort difficilement.

[En marge: Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se

raviser.]

[En marge: Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir

les nouvelles vues de l'Angleterre.]

[En marge: Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt,

laissant pressentir un changement de détermination.]

Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles

instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux

qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût

accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne

fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan.

L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par

ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil. Faire dans

Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou

qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant

que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en

France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot

on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours

conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant.

Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait

dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des

dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne

méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y

recueillir. Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour la

maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et pour

leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de continuer la

guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se joignît chez eux

le déplaisir de céder à la prépondérance peu dissimulée des Russes, à

la violence brutale des Prussiens. Mais il y avait dans cette question

une raison décisive pour eux comme pour tout le monde, c'était le voeu

de l'Angleterre qui payait la coalition, qui par ses victoires en

Espagne s'était acquis une importance continentale qu'elle n'avait

jamais eue, qui de plus avait sa toute-puissante marine, qui tenant

enfin la balance entre les ambitions contraires pouvait la faire

pencher vers celle qu'elle favoriserait. On se décida en conséquence à

poursuivre la guerre sans relâche, la Prusse par vengeance, la Russie

par vanité, l'Autriche par condescendance intéressée envers

l'Angleterre, l'Angleterre par les divers motifs se rattachant à

l'Escaut, toutes par l'entraînement des choses qui conduisait à

pousser à sa fin extrême une lutte si ancienne, si acharnée, si

implacable. Le 10 décembre M. de Metternich répondit à la note par

laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré purement et simplement au

message de M. de Saint-Aignan, que la France avait accepté bien tard

les propositions de Francfort, mais qu'il allait néanmoins communiquer

cette tardive acceptation à tous les alliés. Il ne dit pas si à la

suite de ces communications les opérations militaires seraient

interrompues, et comme il n'avait jamais été convenu depuis la

rupture du congrès de Prague que les négociations, dans le cas où on

les reprendrait, seraient suspensives de la guerre, on pouvait, sans

violer aucun engagement, continuer à marcher en avant, pourvu que l'on

continuât les pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse

française aux cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une

trop grande inconséquence.

[En marge: On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les

frais de la nouvelle campagne.]

Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un

intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les

frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements

énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui

demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître

l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui

jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le

comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère

britannique le budget de cette campagne d'hiver.

[En marge: Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de

1813.]

Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan

à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître

de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les

amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux

besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent

que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement

réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore

disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait

fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe,

les corps de Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous avaient

pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte avec les

Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de

Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était

détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui

avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en

suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main

Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au

nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement

de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du

prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du

maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs

rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction

de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux

armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est

vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les

troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but

commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est

vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse,

d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la

frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600

mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et

avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre

en ligne, dont 160 mille Autrichiens, Prussiens, Russes, Bavarois,

sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens, Russes,

Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher. C'était

une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon avec des

forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il n'avait pas

plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas qu'il fût

imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été encore plus

résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de 60 mille à

opposer à une brusque invasion.

[En marge: Plans divers proposés dans le sein de la coalition.]

[En marge: Plan des Prussiens.]

Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour

très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et

on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille

hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire

avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À

cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en

avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est

l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des

forces, et de devenir ainsi le centre des opérations. Les Prussiens

voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille,

on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps

le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte nº 61);

qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette

partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg

en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz

en seconde ligne, qu'on les enlevât brusquement si les Français n'y

avaient laissé que de petites garnisons, que si au contraire pour les

mieux garder ils avaient affaibli l'armée active, on profitât de cet

affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler et la pousser sur

Paris, en négligeant les places qu'on aurait le temps d'assiéger plus

tard avec les corps venus des bords de l'Elbe. L'état-major prussien

regardait cette manière d'opérer comme à la fois plus méthodique et

plus hardie, car dans un cas on aurait les places et on se créerait

des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait peut-être à Paris

en quelques journées.

[En marge: Plan des Autrichiens.]

Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues

particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le

résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce

labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz,

depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était _prendre le

taureau par les cornes_. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour

garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un

coup de main, et qu'on le trouverait lui-même manoeuvrant entre elles

avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée

coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui

pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations

radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux,

n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières,

où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient,

mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la

neutralité suisse, elle n'avait jamais songé à élever des défenses. Il

fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne gèle point en

cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa délivrance à grands

cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui procurerait

plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de la priver des

secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon rappelait le prince

Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce prince qu'il

succomberait par le fait seul de son isolement.

[En marge: Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de

la Suisse.]

[En marge: Vues des partis qui divisaient la Suisse.]

On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce

plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait

pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la

France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la

France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation

extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec

cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français

très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes. Les

cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques

aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas

plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer

les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis

les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à

posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles

aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes

moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis

opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens

maîtres: tristes divisions que Napoléon avait fait cesser par l'acte

de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il

concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait

été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il

avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il

occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui

était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus,

en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude

commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait

descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la

Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux

n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur

indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui

demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y

opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule

contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de

l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte

était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de

l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne

demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui

devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence

aristocratique, l'Italie en l'isolant.

[En marge: Objections faites au plan des Autrichiens.]

Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un

intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route

la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour aller

gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division des masses

agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une armée dans

les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers Coblentz ou

Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui entrerait par

le Jura, et permettrait à Napoléon sa manoeuvre favorite de battre un

ennemi après l'autre.

[En marge: Les Anglais adhèrent à ce plan.]

[En marge: Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.]

Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre

les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire

pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de

l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient

d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se

montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg. L'empereur

Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien

qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de

dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien

qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente

qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on

avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente,

celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à

fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le

Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient

secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité,

éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui,

dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus,

tout en flattant, dans le sein de la coalition, le parti ardent qui

voulait détruire jusqu'à la dernière les oeuvres de la Révolution

française, il flattait en même temps les Polonais, les libéraux

allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire avec les

uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par mobilité;

cependant il penchait alors vers les idées libérales, par opposition

au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son éducation. Élevé

en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu à sa cour pour

l'éducation de ses soeurs des gouvernantes de même origine, il avait

écouté leurs supplications, y avait paru sensible, et avait déclaré

qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une contre-révolution.

[En marge: Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition

de grands ménagements pour la neutralité suisse.]

Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien

de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui

consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle,

et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis

qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se

bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si

elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne

pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui

s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement

contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut

disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti

à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être

énoncées.

[En marge: Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage

du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.]

En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la

marche au delà du Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on poursuivrait

immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter pour négocier,

que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de Langeron, avec les

Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60 mille hommes,

préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et Mayence, et

s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises; qu'en même

temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée des

Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et

russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la

hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville,

ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en

ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de

la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces

principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se

concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se

dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les

souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg.

[En marge: Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa

neutralité.]

La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en

regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la

mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution

ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour

demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître

toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité

illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces

réclamations, avait d'abord fait retirer ses troupes du Tessin, puis

avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse comme un principe

essentiel du droit européen, qu'il s'engageait formellement à le

respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de MÉDIATEUR DE LA

CONFÉDÉRATION SUISSE qu'un titre commémoratif des services rendus par

la France à la Suisse, et nullement un titre contenant en lui-même un

pouvoir réel.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 65 段