la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures
de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait
pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en
passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à
Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui
semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands
avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire
l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle
regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la
présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à
Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le
grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu
avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche
n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces voeux
avaient été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des
puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas
le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts
de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les
politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets
subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des
rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets
ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire
rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à
Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une
combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la
Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de
résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la
maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas
autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs
passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la
Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique,
avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages
remportés contre Napoléon.
[En marge: Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui
prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de
la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation
relative au droit maritime.]
Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour
adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes.
Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne
pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui
assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation
de la guerre, la rentrée de la France dans ses limites de 1790, et un
silence absolu dans les futurs traités de paix sur le droit maritime.
On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à détrôner Napoléon,
bien que ce résultat fût celui qui répondait le plus aux sentiments
secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce qu'on s'était
engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et qu'il y aurait
eu une inconséquence choquante à revenir sur l'engagement pris, mais
on déclara d'une manière générale qu'il fallait continuer la guerre
jusqu'à la rentrée de la France dans ses limites de 1790.
[En marge: Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent,
l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles
parviennent à la prendre.]
On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales
par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur
acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui
pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner
l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la
jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de
Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans
l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que
sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on
préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de
certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât
pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui
s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers.
[En marge: Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment
même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de
Saint-Aignan.]
Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation
britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à
accepter purement et simplement les conditions de Francfort. Ainsi le
mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à tout le
monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui, éclairée
par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et le désir
d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers. Évidemment
une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16 novembre eût
placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont ils se
seraient tirés fort difficilement.
[En marge: Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se
raviser.]
[En marge: Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir
les nouvelles vues de l'Angleterre.]
[En marge: Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt,
laissant pressentir un changement de détermination.]
Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles
instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux
qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût
accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne
fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan.
L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par
ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil. Faire dans
Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou
qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant
que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en
France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot
on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours
conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant.
Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait
dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des
dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne
méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y
recueillir. Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour la
maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et pour
leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de continuer la
guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se joignît chez eux
le déplaisir de céder à la prépondérance peu dissimulée des Russes, à
la violence brutale des Prussiens. Mais il y avait dans cette question
une raison décisive pour eux comme pour tout le monde, c'était le voeu
de l'Angleterre qui payait la coalition, qui par ses victoires en
Espagne s'était acquis une importance continentale qu'elle n'avait
jamais eue, qui de plus avait sa toute-puissante marine, qui tenant
enfin la balance entre les ambitions contraires pouvait la faire
pencher vers celle qu'elle favoriserait. On se décida en conséquence à
poursuivre la guerre sans relâche, la Prusse par vengeance, la Russie
par vanité, l'Autriche par condescendance intéressée envers
l'Angleterre, l'Angleterre par les divers motifs se rattachant à
l'Escaut, toutes par l'entraînement des choses qui conduisait à
pousser à sa fin extrême une lutte si ancienne, si acharnée, si
implacable. Le 10 décembre M. de Metternich répondit à la note par
laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré purement et simplement au
message de M. de Saint-Aignan, que la France avait accepté bien tard
les propositions de Francfort, mais qu'il allait néanmoins communiquer
cette tardive acceptation à tous les alliés. Il ne dit pas si à la
suite de ces communications les opérations militaires seraient
interrompues, et comme il n'avait jamais été convenu depuis la
rupture du congrès de Prague que les négociations, dans le cas où on
les reprendrait, seraient suspensives de la guerre, on pouvait, sans
violer aucun engagement, continuer à marcher en avant, pourvu que l'on
continuât les pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse
française aux cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une
trop grande inconséquence.
[En marge: On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les
frais de la nouvelle campagne.]
Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un
intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les
frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements
énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui
demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître
l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui
jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le
comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère
britannique le budget de cette campagne d'hiver.
[En marge: Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de
1813.]
Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan
à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître
de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les
amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux
besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent
que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement
réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore
disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait
fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe,
les corps de Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous avaient
pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte avec les
Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de
Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était
détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui
avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en
suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main
Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au
nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement
de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du
prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du
maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs
rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction
de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux
armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est
vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les
troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but
commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est
vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse,
d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la
frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600
mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et
avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre
en ligne, dont 160 mille Autrichiens, Prussiens, Russes, Bavarois,
sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens, Russes,
Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher. C'était
une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon avec des
forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il n'avait pas
plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas qu'il fût
imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été encore plus
résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de 60 mille à
opposer à une brusque invasion.
[En marge: Plans divers proposés dans le sein de la coalition.]
[En marge: Plan des Prussiens.]
Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour
très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et
on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille
hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire
avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À
cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en
avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est
l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des
forces, et de devenir ainsi le centre des opérations. Les Prussiens
voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille,
on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps
le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte nº 61);
qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette
partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg
en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz
en seconde ligne, qu'on les enlevât brusquement si les Français n'y
avaient laissé que de petites garnisons, que si au contraire pour les
mieux garder ils avaient affaibli l'armée active, on profitât de cet
affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler et la pousser sur
Paris, en négligeant les places qu'on aurait le temps d'assiéger plus
tard avec les corps venus des bords de l'Elbe. L'état-major prussien
regardait cette manière d'opérer comme à la fois plus méthodique et
plus hardie, car dans un cas on aurait les places et on se créerait
des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait peut-être à Paris
en quelques journées.
[En marge: Plan des Autrichiens.]
Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues
particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le
résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce
labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz,
depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était _prendre le
taureau par les cornes_. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour
garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un
coup de main, et qu'on le trouverait lui-même manoeuvrant entre elles
avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée
coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui
pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations
radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux,
n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières,
où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient,
mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la
neutralité suisse, elle n'avait jamais songé à élever des défenses. Il
fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne gèle point en
cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa délivrance à grands
cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui procurerait
plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de la priver des
secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon rappelait le prince
Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce prince qu'il
succomberait par le fait seul de son isolement.
[En marge: Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de
la Suisse.]
[En marge: Vues des partis qui divisaient la Suisse.]
On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce
plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait
pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la
France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la
France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation
extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec
cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français
très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes. Les
cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques
aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas
plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer
les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis
les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à
posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles
aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes
moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis
opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens
maîtres: tristes divisions que Napoléon avait fait cesser par l'acte
de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il
concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait
été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il
avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il
occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui
était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus,
en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude
commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait
descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la
Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux
n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur
indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui
demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y
opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule
contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de
l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte
était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de
l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne
demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui
devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence
aristocratique, l'Italie en l'isolant.
[En marge: Objections faites au plan des Autrichiens.]
Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un
intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route
la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour aller
gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division des masses
agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une armée dans
les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers Coblentz ou
Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui entrerait par
le Jura, et permettrait à Napoléon sa manoeuvre favorite de battre un
ennemi après l'autre.
[En marge: Les Anglais adhèrent à ce plan.]
[En marge: Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.]
Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre
les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire
pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de
l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient
d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se
montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg. L'empereur
Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien
qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de
dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien
qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente
qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on
avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente,
celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à
fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le
Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient
secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité,
éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui,
dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus,
tout en flattant, dans le sein de la coalition, le parti ardent qui
voulait détruire jusqu'à la dernière les oeuvres de la Révolution
française, il flattait en même temps les Polonais, les libéraux
allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire avec les
uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par mobilité;
cependant il penchait alors vers les idées libérales, par opposition
au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son éducation. Élevé
en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu à sa cour pour
l'éducation de ses soeurs des gouvernantes de même origine, il avait
écouté leurs supplications, y avait paru sensible, et avait déclaré
qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une contre-révolution.
[En marge: Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition
de grands ménagements pour la neutralité suisse.]
Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien
de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui
consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle,
et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis
qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se
bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si
elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne
pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui
s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement
contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut
disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti
à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être
énoncées.
[En marge: Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage
du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.]
En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la
marche au delà du Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on poursuivrait
immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter pour négocier,
que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de Langeron, avec les
Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60 mille hommes,
préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et Mayence, et
s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises; qu'en même
temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée des
Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et
russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la
hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville,
ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en
ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de
la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces
principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se
concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se
dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les
souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg.
[En marge: Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa
neutralité.]
La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en
regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la
mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution
ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour
demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître
toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité
illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces
réclamations, avait d'abord fait retirer ses troupes du Tessin, puis
avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse comme un principe
essentiel du droit européen, qu'il s'engageait formellement à le
respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de MÉDIATEUR DE LA
CONFÉDÉRATION SUISSE qu'un titre commémoratif des services rendus par
la France à la Suisse, et nullement un titre contenant en lui-même un
pouvoir réel.