forces et essayer plus tard de rétablir sa domination, était à leurs
yeux la conduite la plus impolitique. Laisser debout en Italie, en
Allemagne, n'importe où, les nombreux établissements fondés par
Napoléon, laisser exister ou des princes nouveaux comme lui, ou des
princes anciens devenus ses complices, leur semblait une faiblesse,
une imprévoyance, une renonciation à la victoire au moment de la
remporter éclatante et complète. Suivant eux, il fallait qu'en Italie
il ne restât ni le prince Eugène ni Murat, malgré les services
passagers qu'on espérait tirer de ce dernier, ni aucun membre de la
famille Bonaparte. Il fallait remettre les Bourbons à Naples, le Pape
à Rome, les archiducs d'Autriche à Florence et à Modène, la maison de
Savoie à Turin, les Autrichiens à Milan et même à Venise. En Allemagne
il fallait non-seulement détruire la Confédération du Rhin, oeuvre
détestable de Napoléon, mais punir ses alliés, tels que la Bavière, le
Wurtemberg, qu'on devait, malgré les promesses les plus formelles,
déposséder sans compensation des acquisitions qu'ils avaient dues à la
France. Il en était même certains qui méritaient d'être punis d'une
manière exemplaire, et dans le nombre le roi de Saxe surtout, qu'il
fallait détrôner et remplacer par le duc de Saxe-Weimar, en refaisant
en sens contraire l'oeuvre de Charles-Quint. On devait ne pas mieux
traiter le roi de Danemark, qui s'obstinait à contrarier les desseins
de la coalition, en refusant la Norvége à Bernadotte. Quant au roi de
Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa chute était chose accomplie, sur
laquelle il n'y avait plus à revenir. Il ne fallait pas s'en tenir à
la rive droite du Rhin, il fallait se porter sur la rive gauche,
reprendre les anciens électorats ecclésiastiques, Trêves, Mayence,
Cologne, enfin les Pays-Bas autrichiens eux-mêmes, indépendamment de
la Hollande, que personne ne pouvait songer à laisser à la France.
Avec ces immenses territoires reconquis à la droite et à la gauche du
Rhin, on composerait un vaste royaume à la Prusse, de façon à la
rendre plus puissante encore que sous le grand Frédéric; on
reconstituerait des États pour les princes dépossédés par Napoléon,
tels que les princes de Hesse, d'Orange, de Brunswick, de Hanovre, on
comblerait en un mot ses amis de biens, et on formerait avec eux une
confédération germanique plus forte que l'ancienne, mieux liée surtout
contre la France, dirigée non par l'empereur d'Autriche qu'on
regardait comme trop modéré pour le refaire empereur d'Allemagne, mais
par une diète qu'animeraient les passions les plus violentes, les plus
anti-françaises qu'on pût allumer. Telles étaient les vues des esprits
ardents, soit parmi les chefs de la coalition, soit parmi les agents
secondaires qui entouraient la cour nombreuse et ambulante des
monarques alliés.
[En marge: Les Anglais se rattachent au parti violent dans l'espérance
d'enlever Anvers et Flessingue à la France.]
[En marge: Alexandre en flattant toutes les passions s'assure une
influence prépondérante dans les conseils de la coalition.]
Les Anglais toutefois, devenus un peu plus modérés sous l'influence du
Parlement qui ne cessait de reprocher aux ministres leur haine aveugle
contre la France, et représentés à Francfort par un esprit des plus
sages, lord Aberdeen, auraient répugné à autant de bouleversements, si
dans le nombre il ne s'en était trouvé un qui répondait à tous leurs
voeux, celui qui consistait à ôter à la France les Pays-Bas,
c'est-à-dire Anvers et Flessingue. Cependant ils osaient à peine
espérer un pareil résultat, et ne poussaient leurs prétentions que
jusqu'où allaient leurs espérances. Leurs agents inférieurs, moins
mesurés, osaient seuls parler comme les Prussiens, qui étaient les
provocateurs principaux de ces résolutions extrêmes. Chose singulière,
les Prussiens, ayant dans le coeur tous les sentiments de la
révolution française, étaient, par haine contre la France, les plus
ardents fauteurs de cette espèce de contre-révolution européenne.
Aimant la liberté jusqu'à épouvanter leurs princes, ils voulaient par
esprit de vengeance ne pas laisser trace de ce que la révolution
française avait fait en Europe. Ils ne se contentaient pas de mener
leur roi, ils entraînaient l'empereur Alexandre en le flattant, en le
qualifiant de roi des rois, de chef suprême de la coalition, en lui
attribuant les grandes résolutions de cette guerre, en lui promettant
de le conduire à Paris, ce qui exaltait la vanité de ce prince
jusqu'au délire. Alexandre, aimable par nature et par calcul, ajoutant
à son amabilité naturelle un soin continuel à flatter toutes les
passions, caressait les Prussiens dont il ne cessait de vanter le
courage et le patriotisme pour les avoir avec lui contre les
Autrichiens qu'il jalousait, caressait les Autrichiens eux-mêmes en
affectant de dire qu'on leur avait dû à Prague le salut de l'Europe,
et enfin se gardait de négliger les Anglais qu'il appelait les modèles
de la persévérance, les premiers auteurs de la résistance à Napoléon,
les premiers vainqueurs de ce conquérant réputé invincible. Ainsi
parlant, tandis qu'il feignait à Francfort d'appuyer les avis modérés,
secrètement il lâchait la bride aux esprits ardents, et les laissait
faire pour se les attacher. Par ces moyens il avait réussi à maintenir
la coalition qui aurait été fort menacée de désunion sans son
savoir-faire, et s'y était acquis une autorité prépondérante.
[En marge: Il caresse et dirige secrètement le comte de Stein.]
Il avait auprès de lui, et s'était attaché en lui donnant asile à sa
cour, le fameux comte de Stein, ce Prussien qui avait été obligé de
chercher un refuge en Russie contre le courroux de Napoléon, et qui
depuis avait exercé beaucoup d'influence sur Alexandre et sur la
coalition. On l'avait mis à la tête d'un comité qui dirigeait les
affaires allemandes, et administrait au profit des armées coalisées
les territoires reconquis sur la France, et dont la restitution aux
anciens possesseurs n'était ni accomplie, ni même décidée. Ces
territoires étaient ceux de Saxe, de Hesse, de Westphalie, de
Brunswick, de Hanovre, de Berg, d'Erfurt, etc... Quant aux confédérés
du Rhin, alliés qui nous avaient trahis, ce comité ne leur tenant
aucun compte de leur défection, leur avait imposé en hommes et en
argent le double de ce qu'ils avaient jadis fourni à la France. On
avait soumis à un contingent de 145 mille hommes, et à un subside de
84 millions de florins (lequel avait été remis à la Prusse, à la
Russie, à l'Autriche, en obligations portant intérêts) les États
suivants: Hanovre, Saxe, Hesse, Cassel, Berg, Wurtemberg, Bade,
Bavière. Le comité des affaires allemandes était ainsi une espèce de
comité révolutionnaire, qui, agissant au nom du salut public, ne
mettait aucun frein à ses volontés. Sous le prétexte de livrer la
direction de leurs affaires aux Allemands à qui elle était due,
Alexandre les livrait à eux-mêmes, à condition de les avoir avec lui
dans tous les cas où il pourrait en avoir besoin.
[En marge: Caractère du comte Pozzo di Borgo, sa haine contre
Napoléon, son influence sur l'empereur Alexandre.]
Un personnage singulier, un Corse, étranger à toutes ces passions par
origine et par supériorité d'esprit, n'ayant en fait de passion que la
sienne qui était la haine, le célèbre comte Pozzo di Borgo, s'était
réfugié auprès d'Alexandre, sur lequel il commençait à prendre un
ascendant marqué. Cette haine, qui était son âme tout entière, quel en
était l'objet, demandera-t-on? C'était l'homme prodigieux sorti comme
lui de l'île de Corse, et dont la gloire en éblouissant le monde avait
désolé son coeur envieux. Il y avait certes une arrogance bien rare à
jalouser un génie tel que Napoléon, car c'est au grand Frédéric, c'est
à César, Annibal, Alexandre, si leurs coeurs ressentent encore les
soucis de la gloire mortelle, c'est à ces hommes extraordinaires qu'il
appartient de jalouser Napoléon. Mais comment un personnage obscur,
inconnu jusqu'ici, n'ayant ni épée ni éloquence, n'ayant été mêlé
qu'aux tracasseries de son île, comment avait-il pu se permettre de
jalouser le vainqueur de Rivoli, des Pyramides et d'Austerlitz? Il
l'avait osé pourtant, car les passions pour s'allumer n'attendent la
permission ni de Dieu ni des hommes, elles s'allument comme ces feux
qui ravagent les cités ou les campagnes sans qu'on en sache l'origine.
Lorsqu'un homme supérieur sort du pays où il est né, il y laisse ou
des amis ardents ou des jaloux implacables. Le comte Pozzo était de
ces derniers à l'égard de Napoléon, mais il faut le reconnaître, en
cette occasion le jaloux n'était pas indigne du jalousé. En effet Dieu
lui avait accordé un genre de génie aussi admirable que celui des
batailles, de l'éloquence ou des arts, le génie de la politique,
c'est-à-dire cette sagacité qui démêle les événements humains dans
leurs causes, leur enchaînement, leurs conséquences, qui découvre
comment il faut s'en garder, ou s'y mêler, génie rare que les grandes
âmes appliquent à leur pays, les petites à elles-mêmes, qui perd en
grandeur ce qu'il gagne en égoïsme, mais qui reste l'un des dons les
plus précieux de l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif
ou inutile, le mortel qui en est doué. Le comte Pozzo en fut la
preuve, preuve pour nous bien malheureuse, car lui, jusque-là sans
renom, sans influence, presque sans patrie, il contribua
singulièrement à la ruine de Napoléon, et par conséquent à la nôtre.
[En marge: Le comte Pozzo di Borgo s'attache à répandre l'idée qu'en
marchant en avant, on ne trouvera aucun obstacle entre Francfort et
Paris, par suite de l'épuisement dans lequel Napoléon a laissé la
France.]
Il avait parcouru successivement tous les pays pour nuire à l'homme
qu'il haïssait, d'abord l'Angleterre, puis l'Autriche, puis la Russie
et la Suède, quittant alternativement les cours qui se rapprochaient
de la France pour se rendre auprès de celles qui s'en éloignaient,
revenant auprès des premières quand elles rompaient avec nous, et
toujours soufflant partout l'ardeur dont il était animé. Employé à
toutes choses, tantôt il était envoyé à Londres pour arracher à
l'Angleterre l'argent dont on avait besoin, tantôt chez Bernadotte
qu'il méprisait et dominait, pour l'amener sur le champ de bataille de
Leipzig. Maintenant, placé auprès d'Alexandre en qualité d'aide de
camp, il exerçait, avec son accent italien, sa gesticulation vive, son
oeil ardent et fier, une action puissante, justifiée du reste par une
perspicacité, une sûreté de jugement sans égales. Cet homme avait dit
à Alexandre la triste vérité sur la France, comme s'il l'avait
parcourue tout entière, et pourtant il y avait des années qu'il ne
l'avait vue.--Ne vous laissez pas intimider, lui disait-il sans cesse,
par l'idée d'aller braver chez lui le colosse qui vous a tous opprimés
si longtemps; le plus difficile est fait, c'était de le ramener des
bords de la Vistule aux bords du Rhin. De Francfort à Paris il n'y a
qu'un pas comme distance, il y a moins encore comme difficulté. Les
forces prodigieuses de la France ont été dépensées au dehors, il n'en
reste plus rien au dedans; la France elle-même est dégoûtée, révoltée
du joug qu'elle subit. Marchez donc sans relâche, marchez vite, ne
laissez pas respirer le géant; allez à ces Tuileries dont il a fait
son repaire, et la France épuisée vous l'abandonnera sans résistance.
Vous serez étonné de la facilité de cette oeuvre, mais il faut arriver
à Paris. À peine votre épée aura-t-elle brisé la chaîne qui tient la
France opprimée, que la France vous livrera elle-même son oppresseur
et le vôtre.--
Ce sont ces vérités redoutables, constamment présentes à l'esprit
clairvoyant du comte Pozzo, qui lui valurent une influence décisive
dans la fatale année 1814. Alexandre était heureux de l'entendre, car
il sentait en l'écoutant toutes ses passions remuées, et après l'avoir
entendu il échappait à la modération de M. de Metternich, il voulait
comme les Prussiens marcher en avant, franchir le Rhin, et essayer
contre Napoléon une dernière et suprême lutte.
[En marge: Les propositions de Francfort sont universellement
repoussées dès qu'elles sont connues.]
Lorsque les propositions de Francfort furent connues des principaux
agents de la coalition, elles produisirent parmi eux une agitation
extrême, et encoururent de leur part une amère désapprobation.
S'arrêter était suivant eux une faiblesse désastreuse, car on
donnerait à l'ennemi commun le temps de rétablir ses forces. Lui
concéder la France avec le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, c'était lui
assurer les moyens de ne jamais laisser l'Europe en repos. Il fallait
lui ôter non-seulement le Rhin et les Alpes, mais la France elle-même,
et n'admettre pour contenir le peuple français d'autres chefs que les
Bourbons. Il fallait d'ailleurs rétablir en Europe les familles
injustement dépouillées, rétablir l'empire du droit, reconstituer en
un mot l'ancienne Europe. Pour y réussir il ne restait qu'un pas à
faire, mais il fallait le faire tout de suite, sans reprendre haleine,
sans se reposer un jour.
[En marge: Les événements de la Hollande contribuent puissamment à
faire écarter les propositions de Francfort.]
Malheureusement des lettres écrites de France, des rapports d'agents
secrets, des renseignements fournis par les amis de la maison de
Bourbon, confirmaient ces dires, et dévoilaient d'heure en heure
l'état vrai des choses, pendant ce même mois de novembre que Napoléon
avait perdu en pourparlers équivoques, au lieu de l'employer en
réponses positives qui liassent les auteurs des propositions de
Francfort. Un événement des plus graves, et du reste des plus faciles
à prévoir, vint jeter une nouvelle lumière sur cette situation, et
ranger dans le parti des esprits ardents l'Angleterre elle-même, qui
avait paru un peu moins violente qu'autrefois. Cet événement c'est en
Hollande qu'il se produisit.
[En marge: État de la Hollande depuis sa réunion à la France.]
[En marge: D'abord assez calme, la Hollande est bientôt exaspérée par
les maux de la guerre.]
[En marge: Les Hollandais demandent pour s'insurger le secours d'une
force étrangère.]
[En marge: Les monarques coalisés obligent Bernadotte à détacher le
corps de Bulow vers la Hollande.]
La Hollande s'était soumise à Napoléon en 1810 lorsqu'il avait décrété
la réunion de cette contrée à la France, d'abord parce qu'à cette
époque il était irrésistible, et ensuite parce que divers intérêts
avaient trouvé dans la réunion des avantages momentanés. Les
révolutionnaires hollandais, les catholiques, les commerçants,
s'étaient résignés à une révolution qui pour les uns était
l'exclusion de la maison d'Orange, pour les autres l'abaissement du
protestantisme, pour les derniers l'annexion commerciale au plus vaste
empire du monde. Peut-être, avec un meilleur régime politique et la
paix, ces intérêts eussent-ils fini par trouver sous le sceptre
impérial une satisfaction qui eût fait taire le sentiment de
l'indépendance nationale, mais il n'en fut point ainsi.
L'architrésorier Lebrun continua, comme le roi Louis, de préférer les
orangistes, qui étaient nobles et riches, aux patriotes qui ne
l'étaient pas. La querelle avec le Pape aliéna les catholiques en
Hollande aussi bien qu'en France. La guerre maritime réduisit les
commerçants à une misère profonde, qui atteignit bientôt toutes les
classes, et les classes inférieures plus fortement que les autres.
Sous le roi Louis la contrebande tolérée avait procuré un certain
adoucissement aux maux de la guerre, mais les douaniers français,
depuis la réunion, ayant privé le commerce hollandais de cet
adoucissement, le mal fut bientôt porté à son comble. L'inscription
maritime et la conscription introduites dans le pays, vinrent ajouter
de nouveaux maux à la détresse universelle, et dès lors le sentiment
national se réveilla avec violence. En 1813 Hambourg et les provinces
anséatiques ayant secoué le joug impérial, la commotion s'étendit
jusqu'en Hollande, et il fallut des rigueurs pour en arrêter les
effets. On condamna aux galères ou à mort un certain nombre de
malheureux, et on en exécuta six à Saardam, quatre à Leyde, un à la
Haye, deux à Rotterdam. Ces mesures au lieu de calmer l'exaspération
ne firent que l'augmenter. Les victoires de Lutzen et de Bautzen la
continrent un moment sans l'apaiser, mais la bataille de Leipzig lui
rendit toute sa force. L'architrésorier Lebrun, personnellement opposé
aux mesures rigoureuses, avait cherché à ménager tout le monde, mais
il n'avait réussi qu'à donner l'idée d'une bonne volonté impuissante.
Le général Molitor, commandant les troupes, s'était fait respecter
comme un militaire ferme et probe, qui n'abusait pas de la force pour
son avantage particulier. Malgré ces ménagements du chef civil et du
chef militaire, les Hollandais étaient bien décidés, dès qu'ils le
pourraient, à les renvoyer l'un et l'autre sans toutefois exercer
contre eux aucune violence, mais en égorgeant, s'ils le pouvaient, les
douaniers et les agents de police qu'ils avaient en horreur. Tandis
que les choses en étaient arrivées à ce point, de nombreux émissaires
anglais parcouraient la Hollande pour le compte de la maison d'Orange,
et promettaient l'appui de l'Angleterre aux populations qui se
soulèveraient. Celles-ci répondaient qu'à la première apparition d'une
force armée elles proclameraient la maison d'Orange, longtemps
impopulaire, et redevenue maintenant l'espérance et le voeu du pays.
Mais il fallait faire venir cette force armée. Les Anglais avaient
bien quelques mille hommes prêts à embarquer, mais l'accès de toutes
les rades était interdit par de formidables batteries ou par des
flottes à l'ancre. L'amiral Missiessy avec l'escadre d'Anvers
défendait les bouches de l'Escaut et de la Meuse; l'amiral Verhuel
avec l'escadre du Texel défendait l'entrée du Zuyderzée. Ce n'était
donc que par terre qu'on pouvait tendre une main secourable aux
Hollandais. Bernadotte avait reçu mission en quittant Leipzig de
délivrer Hambourg, Brème et Amsterdam avec l'armée du Nord, mais il
n'en avait rien fait. Il avait porté tout son corps d'armée vers le
Holstein pour réduire le Danemark, et lui arracher la cession de la
Norvége. Dans cette vue, cherchant à se débarrasser du maréchal Davout
qui était l'appui des Danois, il avait entrepris de conclure avec lui
un traité pour la libre évacuation de Hambourg, ce qui eût permis à ce
maréchal de rentrer en Hollande avec 40 mille hommes. À cette nouvelle
les agents anglais et autrichiens avaient jeté les hauts cris, les
premiers parce qu'ils ne voulaient pas qu'on envoyât 40 mille Français
en Hollande, les seconds parce que le cabinet de Vienne, à l'époque où
il travaillait à propager le système de la médiation, s'était lié au
Danemark, et l'avait pris sous sa protection. Les uns et les autres
avaient demandé qu'on retirât à Bernadotte les quatre-vingt mille
hommes qu'il détournait pour son usage particulier, mais Alexandre,
qui s'était fortement attaché à Bernadotte depuis qu'il avait arrangé
avec lui l'affaire de la Finlande, avait tempéré cette irritation, et
on s'était borné à ordonner au prince suédois de détacher un corps
prussien et russe vers la Hollande, ce qui avait été exécuté vers les
premiers jours de novembre.
À l'approche de cette force auxiliaire, les Hollandais avaient cessé
de dissimuler. Le général Molitor n'avait pour les contenir que
quelques cadres de bataillons renfermant au plus 3 mille hommes, 5 à
600 gendarmes français, une poignée de douaniers exécrés quoique
très-honnêtes, 500 Suisses fidèles qui n'avaient pas peu contribué à
irriter la population, enfin un régiment étranger bien discipliné,
mais dans lequel il se trouvait 800 Russes, 600 Autrichiens, 600
Prussiens. Il n'y avait là ni par le nombre, ni par la composition des
troupes, une force capable de maîtriser le pays. Au Texel l'amiral
Verhuel avait 1,500 Espagnols, qui au premier signal pouvaient
s'insurger, et le réduire à se retirer sur ses vaisseaux.
[En marge: Soulèvement général des Hollandais à l'approche du corps de
Bulow.]
[En marge: Rétablissement presque sans coup férir de la maison
d'Orange.]
Le corps de Bulow, détaché par Bernadotte, ayant paru sur l'Yssel, le
général Molitor sortit d'Amsterdam avec tout ce qu'il avait de forces
disponibles, et vint se placer à Utrecht pour y garder la ligne de
Naarden à Gorcum. Ce fut là le signal de l'insurrection. Les
orangistes ayant réuni des pêcheurs, des marins, des paysans,
entrèrent dans Amsterdam le 15 novembre au soir, précédés par des
femmes et des enfants, et portant le drapeau de la maison d'Orange. À
cet aspect tout le peuple se souleva, et dans la nuit on brûla les
baraques où logeaient, le long des quais, les douaniers et les agents
de la police française. On ne tenta rien cependant contre les hauts
fonctionnaires, contre l'architrésorier notamment, et on se borna à
promener sous les fenêtres de celui-ci le drapeau de l'insurrection.
Il lui restait pour toute force une cinquantaine de gendarmes dévoués
mais impuissants contre un mouvement aussi général. L'architrésorier
fit appeler dans la nuit même les principaux membres de la riche
aristocratie commerçante sur laquelle il s'était appuyé, la trouva
polie mais froide, et fut obligé de reconnaître que si elle avait pu,
par prudence, se soumettre à un gouvernement puissant qui la
ménageait, elle revenait à la première occasion à celui qui répondait
à ses goûts et à ses moeurs aristocratiques. Voyant qu'il n'avait rien
à en espérer, l'architrésorier monta en voiture, et se rendis à
Utrecht, où il rejoignit le général Molitor menacé de front par vingt
mille Russes et Prussiens, assailli à droite, à gauche, en arrière,
par des insurrections de tout genre, et ayant quatre mille hommes au
plus à leur opposer. Bientôt pour n'être pas coupé de la Belgique, le
général Molitor se retira sur le Wahal, précédé de l'architrésorier
qui n'avait essuyé d'autres mauvais traitements que quelques huées
populaires. À dater de ce moment, il n'y eut plus une ville de
Hollande qui n'accomplît sa révolution. Leyde, la Haye, Rotterdam,
Utrecht, se donnèrent des régences presque toutes orangistes, et
bientôt le prince d'Orange après avoir débarqué en Hollande, fit son
entrée à Amsterdam au milieu des acclamations universelles. On annonça
que la Hollande, sans définir encore la forme de son gouvernement, se
mettait de nouveau sous la protection de l'antique maison qui avait
été à sa tête dans les plus grandes crises de son histoire. Il n'y eut
du reste que peu d'excès, sauf contre quelques douaniers ou
percepteurs des droits réunis, qui n'avaient pas mérité qu'on leur fît
expier les torts de leur gouvernement. Le peuple des grandes villes,
violent et mobile à son ordinaire, applaudit au rétablissement des
princes d'Orange, comme il avait applaudi à leur chute, et les
patriotes éclairés tolérèrent leur retour comme la fin du despotisme
étranger. Excepté l'amiral Missiessy avec la flotte de l'Escaut,
excepté l'amiral Verhuel avec la flotte du Texel, toute la Hollande
reconnut la maison d'Orange. Les Anglais y débarquèrent le général
Graham à la tête de six mille hommes.
[En marge: La révolution opérée en Hollande fait présumer une
révolution aussi facile en Belgique, et suggère l'idée d'enlever cette
province à la France.]
Pour qui aurait réfléchi sérieusement, il eût été facile de voir là un
cruel pronostic relativement à la France elle-même. Ce fut pour les
Anglais un trait de lumière. Cette révolution spontanée, qui, à la
première apparition des baïonnettes dites libératrices, éclatait, et
presque sans violence, par un entraînement irrésistible, renversait
les récentes créations de l'empire français pour rétablir l'ancien
ordre de choses, leur persuada qu'il pourrait bientôt en être de même
ailleurs. De toutes parts des agents secrets, des commerçants qui
allaient fréquemment de Hollande en Belgique, des Belges poursuivis
par la police française, leur donnèrent les mêmes espérances, et leur
dirent que si les troupes coalisées se portaient rapidement sur
Anvers, Bruxelles, Gand, Bruges, elles trouveraient partout la même
disposition à s'insurger contre un gouvernement qui depuis quinze ans
les faisait gémir sous la conscription, sous les droits réunis et la
guerre maritime; qu'en outre elles trouveraient des places sans
armements, sans garnisons et sans vivres, que la magnifique flotte
d'Anvers appartiendrait à qui voudrait l'enlever, qu'il n'y avait par
conséquent qu'à marcher en avant pour réussir. Il n'en fallait pas
tant pour exciter les passions britanniques, et pour déterminer de la
part du gouvernement anglais de nouvelles et plus décisives
résolutions. Sur-le-champ on prépara des renforts destinés à la
Hollande; on fit donner au général Graham, aux généraux prussiens et
russes l'ordre de marcher tous ensemble sur Anvers, et on adressa de
vives représentations à Bernadotte, afin qu'il cessât de s'occuper du
Danemark, et se portât avec toutes ses forces sur les Pays-Bas, s'en
fiant à la coalition du soin de lui assurer la Norvége qu'on lui avait
promise. Enfin on adressa à lord Aberdeen de nouvelles instructions
relativement aux bases de la paix future.
[En marge: L'Angleterre ayant conçu l'espérance de nous enlever
l'Escaut, demande qu'on ramène la France aux frontières de 1790.]