[En marge: Intrigues en sens contraire du parti de l'ancien régime.]

La diète, munie de cette déclaration, avait aussitôt dépêché deux

députés auprès des souverains, pour demander qu'à leur tour ils

reconnussent une neutralité que la France admettait d'une manière si

explicite. À cette démarche elle avait joint une mesure, fort bien

entendue si elle avait été sérieuse, consistant à réunir une armée

fédérale d'une douzaine de mille hommes, rangée de Bâle à Schaffhouse,

sous M. de Watteville. Tandis qu'elle en agissait ainsi, les

principales familles des Grisons, des petits cantons, et de Berne,

avaient envoyé des émissaires secrets pour dire à chacun des

souverains en particulier, que la diète était une autorité fausse,

usurpatrice, dont on ne devait tenir aucun compte; qu'il fallait au

contraire franchir immédiatement la frontière helvétique pour aider

l'autorité véritable, la seule légitime, celle des temps passés, à se

rétablir au profit de la coalition.

[En marge: Secrète connivence de l'Autriche avec le parti de l'ancien

régime, et faux prétextes sur lesquels on s'appuie pour violer la

neutralité suisse.]

De même qu'il y avait un double langage de la part des Suisses, il y

en avait un double aussi de la part des puissances coalisées. En

public on disait aux représentants de la diète qu'on regardait la

neutralité suisse comme un principe important du droit européen,

qu'on s'attacherait dans l'avenir à le rendre inviolable, que pour le

présent, sans avoir précisément le projet d'y manquer, on ne pouvait

prendre l'engagement de respecter dans tous les cas un principe violé

plusieurs fois par la France, et faiblement défendu par la Suisse. On

citait à l'appui de ce raisonnement l'occupation du Tessin, le titre

de MÉDIATEUR pris par Napoléon, les régiments au service de France qui

récemment venaient de recevoir des recrues, et enfin un événement fort

inaperçu, l'emprunt du territoire suisse que la division Boudet avait

fait en 1813 pour se transporter en Allemagne. On ne s'expliquait pas

du reste sur ce que feraient les armées coalisées en conséquence de

ces précédents, et on se bornait à établir ses titres sans déclarer

encore qu'on en userait. Sous main on insinuait aux Grisons, aux

petits cantons, aux Bernois qu'il fallait se soulever, et renverser la

diète, que dans ce cas les armées alliées entreraient en Suisse, et

leur rendraient en passant la Valteline, les bailliages italiens, le

Valais, le pays de Vaud, le Porentruy, etc.

[En marge: Violation du territoire suisse, et passage du Rhin vers

Bâle le 21 décembre 1813.]

[En marge: Contre-révolution en Suisse.]

Les raisons alléguées par la diplomatie des coalisés n'avaient pas

grande valeur, car le Tessin était évacué, et son occupation n'avait

été au surplus qu'une représaille insignifiante pour des faits patents

de contrebande; le titre de médiateur n'était qu'un acte de gratitude

de la part des Suisses, n'entraînant aucune dépendance envers la

France; l'admission enfin des régiments capitules au service de

diverses puissances n'avait été prise à aucune époque pour une

violation de la neutralité. Mais, dans ce vaste conflit européen, le

droit n'était plus qu'un vain mot, et le 19 décembre, tout en répétant

à l'empereur Alexandre qu'on n'entrerait pas en Suisse sans y être

appelé, le prince de Schwarzenberg s'approcha du pont de Bâle, et prit

position en face des troupes du général suisse de Watteville. Le

généralissime autrichien comptait à tout moment sur une insurrection à

Berne, à la suite de laquelle la diète étant renversée, et une

autorité nouvelle proclamée, il pourrait se dire appelé par les

Suisses eux-mêmes. Néanmoins, fatigué d'attendre, le prince de

Schwarzenberg se mit en mesure le 21 décembre de franchir le pont de

Bâle, et le commandant des troupes suisses, qui regardait comme

impossible de résister à l'Europe armée, excusant sa faiblesse par son

impuissance, fit un simulacre de protestation, puis livra le passage

sans coup férir. À cette nouvelle, le mouvement si impatiemment désiré

à Berne, éclata, et la diète, qui était légitimement établie en vertu

d'une constitution excellente, justifiée par douze années d'une

pratique heureuse et tranquille, la diète fut déclarée déchue. Des

mouvements pareils éclatèrent dans plusieurs cantons, et on se

prévalut de ces mouvements, qu'on avait produits au lieu de les

attendre, pour opérer une violation flagrante du droit des gens. Du

reste les coalisés firent une déclaration dans laquelle ils

annonçaient qu'ils respecteraient invariablement la neutralité suisse

à l'avenir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'auraient plus besoin de la

violer et qu'au contraire ils auraient besoin qu'elle fût respectée.

[En marge: Alexandre qui avait ignoré les ressorts secrets qu'on avait

fait jouer en Suisse, est d'abord fort irrité lorsqu'il les connaît

mais il se résigne pour ne pas dissoudre la coalition.]

[En marge: Double invasion de la France après vingt ans de victoires

et de conquêtes non interrompues.]

L'empereur Alexandre qu'on avait trompé, et qui sut quelques jours

plus tard que les mouvements dont on s'autorisait, au lieu de précéder

l'invasion l'avaient suivie, fut à la fois blessé et irrité au plus

haut point. Mais il ne pouvait guère se plaindre, car l'Autriche lui

avait rendu en cette occasion ce qu'il avait fait plus d'une fois,

notamment dans l'affaire des Suédois contre les Danois. D'ailleurs, il

eût été encore plus fâcheux de rompre que d'être trompé, et il se

contenta de se plaindre amèrement, de faire dire aux Vaudois et à tous

les pays sujets d'être tranquilles, et qu'il ne permettrait pas qu'on

les remît sous l'ancien joug. Les armées alliées marchèrent donc, et

inondèrent bientôt la Suisse et la Franche-Comté. Les Bavarois se

dirigèrent sur Béfort, les Autrichiens sur Berne et Genève, pour se

porter, en traversant le Jura, sur Besançon et Dôle. Blucher, vers

Mayence, attendait que les Autrichiens eussent achevé le long détour

qu'ils avaient entrepris, pour franchir lui-même le Rhin. Ainsi, le 21

décembre 1813, jour de funeste mémoire, après plus de vingt ans de

triomphes inouïs, l'Empire, par un terrible revirement de la fortune,

se trouvait envahi à son tour, et la France, qui loin d'être le

coupable avait été le patient, la France, après avoir cruellement

souffert de la faute, allait cruellement souffrir de l'expiation,

destinée ainsi à être deux fois victime, victime de l'homme

extraordinaire qui l'avait glorieusement mais durement gouvernée,

victime des souverains qui venaient se venger de lui!

Craignant par-dessus tout le soulèvement de la population, les

coalisés en entrant en France mirent un soin extrême à rassurer les

esprits. Déjà, par une déclaration publiée à Francfort le 1er

décembre, ils s'étaient efforcés de prouver qu'ils n'en voulaient pas

à la grandeur de la France. Le prince de Schwarzenberg fit précéder

les troupes de la coalition de la proclamation suivante.

[En marge: Proclamation des coalisés en pénétrant en France.]

«Français!

»La victoire a conduit les années alliées sur votre frontière; elles

vont la franchir.

»Nous ne faisons pas la guerre à la France; mais nous repoussons loin

de nous le joug que votre gouvernement voulait imposer à nos pays, qui

ont les mêmes droits à l'indépendance et au bonheur que le vôtre.

»Magistrats, propriétaires, cultivateurs, restez chez vous: le

maintien de l'ordre public, le respect pour les propriétés

particulières, la discipline la plus sévère, marqueront le passage des

armées alliées. Elles ne sont animées de nul esprit de vengeance;

elles ne veulent point rendre les maux sans nombre dont la France

depuis vingt ans a accablé ses voisins et les contrées les plus

éloignées. D'autres principes et d'autres vues que celles qui ont

conduit vos armées chez nous, président aux conseils des monarques

alliés.

»Leur gloire sera d'avoir amené la fin la plus prompte des malheurs de

l'Europe. La seule conquête qu'ils envient est celle de la paix pour

la France, et pour l'Europe entière un véritable état de repos. Nous

espérions le trouver avant de toucher au territoire français; nous

allons l'y chercher.»

En apprenant les événements de Hollande, et les premiers mouvements

des coalisés vers les Pays-Bas, Napoléon avait senti sur-le-champ le

danger de se laisser entamer de ce côté, car c'était la partie des

anciennes conquêtes de la France que l'on était le plus disposé à lui

contester, et pour soutenir la possession de droit il fallait au moins

n'avoir pas perdu la possession de fait. Il s'était donc empressé d'y

envoyer de bonne heure tous les secours dont il était possible de

disposer.

[En marge: Premiers mouvements de troupes ordonnés par Napoléon, en

apprenant l'insurrection de la Hollande.]

Dans les premiers moments il avait voulu, comme on l'a vu, conserver

même la Hollande, moins pour la garder définitivement, que pour en

faire un objet de compensation. Mais la Hollande nous ayant

promptement échappé, il avait en toute hâte expédié des forces sur le

Wahal. Il avait dépêché le général Rampon vers Gorcum, avec des gardes

nationales levées dans la Flandre française, pour former la garnison

de cette place. Il avait envoyé le duc de Plaisance, fils de

l'architrésorier, à Anvers, avec ordre d'enfermer l'escadre de

l'Escaut dans les bassins, d'en répartir les marins, les uns sur la

flottille, les autres sur les fortifications de la ville, d'y réunir

également les dépôts les plus voisins, les conscrits en marche, les

douaniers, les gendarmes revenant de Hollande. Il avait en outre fait

partir le général Decaen, inutile désormais en Catalogne, pour la

Belgique, afin d'y organiser au plus vite le 1er corps, qu'on devait

tirer, comme nous l'avons dit, des dépôts du maréchal Davout. Sentant

bien néanmoins que ce corps ne serait pas reconstitué assez

promptement pour parer aux premiers dangers, et voulant à tout prix

sauver la ligne du Wahal, Napoléon avait choisi dans sa garde tout ce

qui était disponible, pour l'acheminer sans délai sur le Brabant

septentrional. Il avait successivement expédié le général

Lefebvre-Desnoëttes avec deux mille hommes de cavalerie légère, puis

les généraux Roguet et Barrois chacun avec une division d'infanterie

de la jeune garde. Enfin, il avait dirigé le maréchal Mortier lui-même

sur Namur, à la tête de la vieille garde. Si l'ennemi ne projetait sur

les Pays-Bas qu'une opération d'hiver, Napoléon se flattait ainsi de

l'arrêter, et d'avoir ensuite le temps de reporter sa garde là où

serait le danger sérieux de la campagne. Si au contraire le grand

effort des coalisés se concentrait vers la Belgique, la garde se

trouverait toute transportée sur le théâtre des principales

opérations. Les esprits étant très-agités en Belgique, et fort

disposés à imiter la conduite des Hollandais, Napoléon y avait envoyé

un excellent officier de gendarmerie, déjà signalé par ses services

dans la Vendée, le colonel Henry, avec le grade de général, et

quelques centaines de gendarmes pris en partie dans la gendarmerie

d'élite.

[En marge: Le passage du Rhin vers la Suisse éclaire bientôt Napoléon

sur la gravité et la nature du danger qui le menace.]

Tels avaient été les premiers ordres donnés à la suite de

l'insurrection de la Hollande vers la fin de novembre. La nouvelle du

passage du Rhin près de Bâle, le 21 décembre, sans consterner ni

ébranler Napoléon, l'affecta vivement néanmoins, car il entrevit

sur-le-champ la pensée de ses ennemis, il reconnut qu'on ne voulait

plus négocier avec lui, que les propositions de Francfort étaient

bientôt devenues ce qu'elles n'étaient pas d'abord, c'est-à-dire un

leurre, grâce à la faute qu'il avait commise de ne pas prendre la

coalition au mot, qu'on était résolu à pousser les hostilités à

outrance même durant l'hiver, et qu'on allait essayer de finir la

guerre avec ce qui restait de combattants des gigantesques batailles

de Dresde, de Leipzig, de Hanau. Il n'avait dès lors pas d'autre

conduite à tenir que de se défendre avec ce qui lui restait de ces

mêmes batailles, en y ajoutant ce qu'il pourrait réunir dans l'espace

d'un mois ou deux.

[En marge: Premières mesures pour résister à cette brusque invasion.]

[En marge: Napoléon fait jeter dans les cadres de la garde et dans les

dépôts des régiments repliés sur Paris quelques conscrits levés à la

hâte.]

Il ne s'agissait plus, comme on voit, d'employer l'hiver et le

printemps à lever 600 mille hommes, il fallait se servir à la hâte des

hommes que les préfets avaient pu arracher à nos campagnes désolées

dans les mois de novembre et de décembre, et malheureusement ce

n'était pas considérable. Le recours aux trois anciennes classes de

1811, 1812, 1813, qui aurait dû produire 140 mille hommes, avait

procuré 80 mille conscrits seulement, de bonne qualité il est vrai, et

le recours aux plus anciennes classes 30 mille tout au plus. Napoléon

ordonna de les verser sur-le-champ et suivant la proximité des lieux,

les uns dans les dépôts de l'ancien corps de Davout situés en

Belgique, les autres dans les corps de Macdonald, Marmont, Victor,

répartis le long du Rhin. Il prescrivit au maréchal Marmont de ne pas

se laisser enfermer dans Mayence, d'en sortir, de se porter en deçà

des Vosges, et de recueillir en chemin les conscrits qui devaient

d'abord aller le joindre à Mayence. Il ordonna au maréchal Victor de

quitter Strasbourg, d'y laisser outre les gardes nationales qui s'y

trouvaient déjà, quelques cadres de bataillons avec une partie de ses

conscrits, et de verser les autres dans les rangs du 2e corps qu'il

commandait. Les conscrits destinés à l'Italie furent arrêtés à

Grenoble et à Chambéry, et réunis à Lyon, où Napoléon voulait avec les

dépôts du Dauphiné, de la Provence, de l'Auvergne, composer une armée

qui fermerait à l'ennemi les débouchés de la Suisse et de la Savoie.

Enfin les conscrits de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Bourbonnais, du

Berry, de la Normandie, de l'Orléanais, furent acheminés sur Paris

pour y être jetés, les uns dans la garde, les autres dans les dépôts

qui allaient se replier sur la capitale à l'approche des armées

envahissantes. Les conscrits du Midi durent continuer à se diriger sur

Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, où se formaient les réserves

des deux armées d'Espagne.

[En marge: Avec cette faible ressource, il compose une réserve qu'il

doit joindre aux corps des maréchaux retirés en Bourgogne et en

Champagne.]

Cette première direction donnée aux 110 mille hommes qu'on avait eu le

temps de lever, indiquait l'emploi d'urgence que Napoléon se proposait

d'en faire. Les corps de Macdonald, de Marmont, de Victor devaient en

prendre le plus qu'ils pourraient, les armer, les habiller, les

instruire en se retirant lentement sur Paris. Mais il y avait là tout

au plus de quoi retarder pendant quelques jours les progrès de

l'invasion. Napoléon s'occupa de créer une armée de réserve sous

Paris, laquelle viendrait le rejoindre successivement à mesure de sa

formation. Elle devait se composer des nouveaux bataillons de la garde

dont une partie s'organisait à Paris, et des dépôts qu'on faisait

rétrograder sur la capitale et qu'on allait remplir avec les conscrits

des provinces du centre. On ne se borna pas à réunir à Paris les

dépôts qui se repliaient des bords du Rhin, on y appela en outre de

l'intérieur tous ceux qui n'étaient pas nécessaires aux frontières de

l'est et du midi, pour les remplir également de tous les hommes qu'on

aurait le temps d'y jeter. Ce fut le vieux duc de Valmy, chargé

longtemps de la surveillance des dépôts sur le Rhin, qui dut continuer

d'accomplir cette mission entre le Rhin et la Seine. On espérait

former ainsi deux divisions de réserve, destinées à l'illustre général

Gérard, qui s'était déjà tant distingué dans les dernières campagnes.

À peine les conscrits arrivés, versés dans les cadres, armés et à demi

habillés, ces deux divisions devaient se porter en avant pour

rejoindre l'armée, s'organiser et s'instruire en route. Napoléon avait

créé dans la capitale des ateliers d'habillement; il en multiplia

l'activité à force d'argent, afin d'avoir deux à trois mille

équipements complets par jour.

[En marge: Moyens à peu près semblables pour réorganiser les débris de

la cavalerie.]

Il procéda de la même manière à l'égard de la cavalerie, dont on avait

le plus grand besoin pour tenir tête aux innombrables bandes de

Cosaques que l'ennemi allait précipiter sur la France. Il fit

rétrograder sur Versailles les dépôts de cavalerie qui se trouvaient

entre les frontières et Paris; il y amena de plus ceux de la Normandie

et de la Picardie; il y réunit également les cavaliers rentrés à pied

par Wesel, et il donna les ordres nécessaires pour les équiper et les

monter. Les ouvriers selliers et carrossiers de la capitale, payés

argent comptant, furent employés à fabriquer de la sellerie et du

harnachement. Les préfets des départements voisins durent lever

d'autorité tous les chevaux disponibles, sur le motif fort légitime

qu'il s'agissait de garantir la France de l'invasion des Cosaques. On

fit publier que tout cheval propre au service serait payé argent

comptant à Versailles par le général commandant le dépôt de cavalerie.

Les dépenses que le Trésor ne pouvait acquitter immédiatement furent

soldées sur la réserve particulière des Tuileries.

[En marge: Napoléon s'efforce de suppléer à l'infanterie par de

grandes masses d'artillerie qu'il organise à Vincennes.]

Enfin Napoléon prévoyant qu'il serait obligé de suppléer à

l'infanterie qui lui manquait par un immense déploiement d'artillerie,

en prépara une formidable à Vincennes. Les compagnies d'artillerie qui

n'étaient pas nécessaires dans les places, le matériel de campagne qui

n'y était pas indispensable, furent acheminés sur Vincennes, où, par

les moyens déjà indiqués, on dut réunir des conscrits, des chevaux,

des harnais, et mettre en état de rouler quatre ou cinq cents bouches

à feu.

[En marge: Pressé par la nécessité, il a recours aux gardes

nationales.]

Ces créations, quelque activité qu'on mît à les accélérer, étaient

loin de répondre à l'étendue et à la proximité du danger. Douze ou

quinze mille conscrits jetés précipitamment dans les cadres de la

garde, vingt ou vingt-cinq mille dans les dépôts concentrés à Paris,

présentaient un faible secours pour les maréchaux qui allaient se

replier sur la Champagne et la Bourgogne avec les débris de Leipzig et

de Hanau. Napoléon se décida, quoiqu'il y eût répugné d'abord, à se

servir des gardes nationales. Il y avait là des formations toutes

prêtes, auxquelles, dans un danger aussi pressant, on était fort

autorisé à recourir. Napoléon chargea les préfets de la Bourgogne, de

la Picardie, de la Normandie, de la Touraine, de la Bretagne, de

s'adresser aux communes où le mécontentement n'avait pas éteint le

patriotisme, et de leur demander des compagnies de gardes nationales

d'élite. La levée de 300 mille hommes sur les anciennes classes, et de

160 mille sur la classe de 1815, n'ayant pu, faute de temps,

s'exécuter dans ces contrées, on n'avait pas lieu de s'y plaindre des

appels trop répétés, et on ne pouvait pas refuser, à quelque opinion

qu'on appartint, de faire un dernier effort pour rejeter l'ennemi hors

du territoire. Napoléon assigna pour point de réunion à ces gardes

nationales Paris, Meaux, Montereau, Troyes. L'Alsace, la Franche-Comté

durent en fournir aussi pour occuper les défilés des Vosges.

Malheureusement on manquait de fusils pour les armer, car malgré les

ateliers créés à Paris et à Versailles, les armes à feu n'arrivaient

point en nombre suffisant, et on avait, comme nous l'avons déjà dit,

plus de bras que de fusils, bien qu'on eût tant prodigué les bras

depuis la Moskowa jusqu'au Tage!

[En marge: Napoléon n'ayant aucune réponse d'Espagne, se décide à

retirer de ses armées des Pyrénées deux détachements qu'il dirige sur

Lyon et sur Paris.]

[En marge: Rapprochement avec Joseph.]

Restait une ressource à laquelle Napoléon était prêt à faire appel,

sans s'inquiéter du sacrifice qu'elle entraînerait, c'était celle que

lui offraient les deux armées d'Espagne, lesquelles réunies en avant

de Paris lui auraient procuré quatre-vingt ou cent mille soldats

admirables. Avec cette ressource seule il aurait eu le moyen d'écraser

la coalition, et de la précipiter dans le Rhin. Mais il était bien

douteux qu'il pût en disposer en temps utile. Le duc de San-Carlos,

parti pour la frontière de Catalogne, l'avait franchie, s'était

enfoncé en Espagne, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Le

malheureux Ferdinand, aussi pressé de quitter Valençay pour

l'Escurial, que Napoléon de ramener ses soldats de l'Adour sur la

Seine, se mourait d'impatience. Mais rien n'arrivait. Joseph,

saisissant à propos la circonstance pour sortir d'une situation

fausse, avait écrit à Napoléon que devant l'invasion du territoire, il

n'avait plus de condition à faire, de dédommagement à stipuler, et

qu'il demandait à servir l'État n'importe en quelle qualité et en quel

lieu. Napoléon l'avait reçu à Paris, lui avait rendu sa qualité de

prince français, ainsi que sa place au conseil de régence, et avait

décidé que sans lui donner comme dans le passé le titre de roi

d'Espagne, on l'appellerait _le roi Joseph_, et sa femme _la reine

Julie_.

Cet arrangement qui avait l'avantage de rétablir l'union dans le sein

de la famille impériale, était jusqu'ici le seul résultat des

négociations de Valençay. En attendant qu'il pût rappeler de la

frontière d'Espagne la totalité des forces qui s'y trouvaient,

Napoléon voulut du moins en retirer une partie. Il prescrivit aux

maréchaux Suchet et Soult de se tenir prêts à marcher avec leurs

armées tout entières vers le nord de la France, et provisoirement de

faire partir, le maréchal Suchet douze mille hommes de ses meilleures

troupes pour Lyon, le maréchal Soult quatorze ou quinze mille,

également des meilleures, pour Paris. Des relais furent préparés sur

les routes pour transporter l'infanterie en poste, ainsi qu'on l'avait

fait en d'autres temps. Certainement les deux maréchaux Suchet et

Soult allaient être fort affaiblis après ce double détachement, mais

comme on ne leur demandait que de retarder les progrès de l'ennemi

dans le midi de la France, Napoléon espérait qu'avec ce qui leur

restait ils en auraient les moyens. D'ailleurs, d'après des ordres

antérieurs ils avaient envoyé à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à

Nîmes, des cadres, où les conscrits de ces départements, levés,

habillés, armés à la hâte, commençaient à se réunir. Il est vrai que

les hostilités nous surprenant là comme sur les autres points, avant

l'époque prévue du mois d'avril, il devait y avoir, au lieu de 60

mille hommes, à peine 20 mille hommes dans les quatre dépôts. Telle

quelle, dans notre extrême détresse, cette ressource n'était point à

dédaigner.

Après avoir donné ses soins à la création de ces forces, Napoléon

s'occupa de leur emploi. Bien qu'à la première démonstration de

l'ennemi vers la Belgique il eût supposé que son principal effort se

dirigerait de ce côté, dès le passage du Rhin à Bâle, il n'eut plus un

doute sur la marche de l'invasion. Il vit que tout en poussant le

corps de Blucher de Mayence sur Metz par la route du nord-est, la

coalition voulait cependant s'avancer par l'est avec sa plus forte

colonne, afin de tourner les défenses de la France, et de marcher par

Béfort, Langres et Troyes sur Paris. Napoléon fit ses dispositions en

conséquence.

[En marge: Plan défensif adopté pour la campagne de 1814.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 65 段