désordre. De tous les princes condamnés à cette époque à voir
s'évanouir leur royauté éphémère, Murat était le plus inconsolable. Il
semblait que ce soldat, né si loin du trône, à qui une véritable
gloire militaire aurait dû servir de dédommagement, ne pouvait vivre
s'il ne régnait pas. Après les événements de la dernière campagne, il
lui était difficile de croire que la puissance de Napoléon, si elle se
maintenait en France, pût s'étendre encore au delà du Rhin, des Alpes
et des Pyrénées, et qu'au delà de ces limites il pût soutenir ou
punir des alliés. Il courait donc la chance en restant fidèle à
Napoléon de n'être point soutenu, et ne courait guère celle d'être
puni s'il était infidèle. Sans doute, réuni au prince Eugène, amenant
trente mille Napolitains bien disciplinés à l'appui des quarante mille
Français qui défendaient l'Adige, il y avait quelque possibilité pour
lui de disputer l'Italie aux Autrichiens, mais possibilité et point
certitude. Vaincus, les deux lieutenants de Napoléon seraient bientôt
détrônés; vainqueurs, que seraient-ils? Que serait Murat surtout?
Sacrifié au prince Eugène qu'il jalousait, relégué au fond de la
Péninsule, réduit au royaume de Naples qui était peu de chose sans la
Sicile, il n'avait pas même l'assurance de s'y maintenir, car si une
paix avantageuse avec l'Europe tenait au sacrifice de son beau-frère,
Napoléon ne serait pas assez bon parent et assez mauvais Français pour
refuser ce sacrifice. D'ailleurs, bien qu'il eût un esprit sans
solidité, Murat avait une certaine finesse, et il s'était souvent
aperçu que Napoléon, en appréciant sa bravoure, ne faisait aucun cas
de son caractère, et ce dédain marqué le blessait beaucoup. Telles
étaient les considérations qui avaient agité, tourmenté l'esprit de
Murat, pendant son voyage d'Erfurt à Naples. Tandis qu'il voyait tant
de périls à être fidèle, et si peu à ne plus l'être, de funestes
suggestions contribuaient à augmenter son trouble. Il n'avait pas
cessé de se tenir en relation avec les puissances coalisées, même
lorsqu'il était au camp de Napoléon, et qu'il s'y conduisait si
bravement. Au moment où il avait quitté Naples pour Dresde, il avait
auprès de lui des agents de lord William Bentinck, gouverneur anglais
de la Sicile, et il les avait brusquement renvoyés pour aller
rejoindre l'armée française, ce qui avait surpris et indisposé lord
William. Mais il n'avait pas agi de même envers l'Autriche, et il
avait continué de laisser auprès d'elle le prince Cariati, ministre
napolitain, et de conserver à Naples le comte de Mire, ministre
autrichien. M. de Metternich profitant de ce double moyen de
communication, avait cherché sans cesse à ébranler la fidélité de la
cour de Naples, car il savait bien que si Murat, au lieu de se ranger
à la droite du prince Eugène, allait prendre ce prince à revers,
l'Italie serait immédiatement enlevée aux Français et acquise aux
Autrichiens. Non content de ces efforts auprès du roi, M. de
Metternich avait noué des trames secrètes avec la reine, qu'il avait
connue à Paris lorsqu'il était ambassadeur en France, et avait essayé
de lui faire oublier ses devoirs de soeur en excitant ses sentiments
de mère et d'épouse. Non-seulement il avait promis de laisser à Murat
le trône de Naples, sans la Sicile toutefois que l'Angleterre tenait à
conserver aux Bourbons, mais il avait laissé entrevoir la possibilité
pour lui du plus bel établissement en Italie. Le prince Eugène, la
princesse Élisa expulsés à la suite des Français, le Piémont
reconquis, on pouvait, en réservant une belle part aux Autrichiens, en
rétablissant le Pape à Rome, constituer un royaume de l'Italie
centrale, qui, accordé à Murat, ferait de celui-ci le premier prince
de l'Italie, et un monarque de second rang en Europe. C'étaient là
les arguments que M. de Metternich avait employés avec un succès
chaque jour plus marqué. Courir en effet les plus grands périls avec
Napoléon sans même la certitude d'être maintenu par lui si on
triomphait, et au contraire obtenir de la coalition, outre la
certitude de rester roi de Naples, l'espérance de devenir une sorte de
roi d'Italie, était une perspective qui devait entraîner le malheureux
Murat, après avoir séduit la reine elle-même. Celle-ci dans les
commencements, représentant fidèlement à Naples le parti français,
s'était défendue contre les suggestions autrichiennes, et avait
cherché à ramener Murat à Napoléon. Bientôt le danger croissant, et
dominée elle aussi par le désir de conserver la couronne à ses
enfants, elle avait prêté l'oreille aux inspirations de M. de
Metternich, et fini par devenir son principal intermédiaire auprès de
Murat. Voulant en même temps colorer sa conduite aux yeux du ministre
de France, elle affectait de ne pouvoir plus rien ni sur la cour, ni
sur le roi, et d'être obligée, en épouse soumise, en mère dévouée, de
suivre la politique du cabinet napolitain. Murat, rentré dans ses
États, avait donc trouvé la cour unie pour le pousser dans les voies
déplorables où il devait, au lieu d'un trône, rencontrer pour sa
mémoire une tache, pour sa personne une fin cruelle. Ce prince, né
avec des sentiments bons et généreux, doué de quelque esprit et d'une
bravoure héroïque, n'avait pas assez de jugement pour discerner que si
avec la France il courait le double danger d'être abandonné par la
victoire et par Napoléon, il avait la certitude avec la coalition,
après avoir été ménagé, caressé pendant qu'on aurait besoin de lui,
d'être bientôt sacrifié aux vieilles royautés italiennes, et d'être
ainsi à la fois détrôné et déshonoré. N'ayant pas assez de portée
d'esprit pour apercevoir cet avenir, n'ayant pas des principes assez
arrêtés pour préférer l'honneur à l'intérêt, il devait flotter
quelques jours entre mille sentiments contraires, pour finir par une
défection déplorable.
[En marge: Murat passe d'un premier découragement à l'ambition de
devenir roi d'Italie, en se faisant le héros de l'indépendance
italienne.]
[En marge: Ce qu'était alors en Italie le parti de l'indépendance.]
À peine revenu dans ses États, trouvant la reine convertie à son
opinion, il était entré en pourparlers avec la légation autrichienne,
et ne disputait plus que sur l'étendue des avantages qu'on lui
accorderait. Passant tout à coup, avec l'extrême mobilité de sa
nature, du désespoir à une sorte d'ivresse d'ambition, il se livrait
en ce moment aux rêves les plus étranges, et se flattait d'être
bientôt le roi et le héros de la nation italienne. Il avait été frappé
en traversant l'Italie d'une disposition assez générale chez les
Italiens, c'était de devenir indépendants de l'Autriche aussi bien que
de la France. Sans doute les nobles, les prêtres, le peuple même
souhaitaient le retour à l'Autriche, parce que pour les uns c'était le
retour à leur ancien état, pour les autres l'exemption de la
conscription. La bourgeoisie au contraire, éprise des idées
d'indépendance, disait que c'était bien d'échapper à la France, mais
tout aussi bien de ne pas retomber sous la main de l'Autriche; qu'il
n'y avait aucune raison d'aller de l'une à l'autre, d'être ainsi
toujours le jouet, la victime de maîtres étrangers; que l'Autriche
devrait se trouver heureuse de ne plus voir l'Italie aux mains de la
France, et la France de ne plus la voir aux mains de l'Autriche; que
pour l'une et l'autre l'indépendance de la Péninsule était un moyen
terme acceptable, désirable même, et au fond plus avantageux que la
possession directe, car l'Italie soumise à l'une des deux puissances
serait contre celle qui ne l'aurait pas un dangereux moyen d'attaque,
et pour celle qui la posséderait un sujet toujours révolté, toujours
prêt à devenir un ennemi furieux. Ces idées avaient envahi la partie
la plus active et la plus cultivée de la bourgeoisie. Murat, placé au
fond de la Péninsule, à égale distance des Français et des
Autrichiens, ayant intérêt à se sauver sans trahir Napoléon, capable
avec ses talents et sa gloire militaires de créer une armée italienne,
Murat avait paru au parti des indépendants propre à devenir leur
héros. Il pouvait en effet dire aux Autrichiens: Je ne suis pas la
France; aux Français: Je ne suis pas l'Autriche; il pouvait dire à
tous: Ménagez-moi, et acceptez-moi comme ce qu'il y a de moins hostile
pour vous, et même comme ce qu'il y a de plus avantageux, si vous
savez comprendre vos intérêts véritables.--Les partisans de
l'indépendance avaient donc entouré Murat, lui avaient prodigué les
promesses et les flatteries, et Murat qui, dans cet état de
fermentation d'esprit, pensait à tout, était prêt à tout, les avait
accueillis et acceptés pour ses agents. Ceux-ci, à Florence, à
Bologne, à Rome, le célébraient comme le sauveur de l'Italie, et
annonçaient en prose et en vers sa mission providentielle.
[En marge: Murat songe à s'adresser à Napoléon, dans l'espérance de
trouver auprès de lui plus d'encouragement à ses projets qu'auprès des
Autrichiens.]
Les Autrichiens naturellement n'accueillaient guère ces idées, mais
ils ne les décourageaient pas absolument, et laissaient espérer à
Murat, sous le prétexte de l'indemniser de la Sicile, un
agrandissement assez notable dans l'Italie centrale. Murat dans l'élan
de son ambition, ne mettant plus de bornes à ses désirs, avait pensé
que peut-être il rencontrerait auprès de Napoléon plus d'encouragement
qu'auprès des Autrichiens pour sa nouvelle royauté italienne. Devenu
dans ces circonstances plus mobile encore que de coutume, cessant
d'apercevoir le péril du côté de l'alliance française quand il croyait
y trouver plus de chance de grandeur, se berçant de l'espérance de
voir tous les Italiens se lever en masse s'il leur promettait
l'indépendance et l'unité, il se disait que si Napoléon lui permettait
de proclamer cette indépendance et cette unité, et de s'en faire le
représentant, il apporterait au prince Eugène non-seulement le secours
de l'armée napolitaine, mais celui de cent mille Italiens accourus à
sa voix, qu'alors il se sauverait en s'agrandissant, en s'honorant, en
réunissant tous les avantages à la fois, et notamment celui de
conserver, s'il était l'allié de la France, les officiers français qui
étaient en grand nombre dans son armée, et qui en constituaient la
principale force.
[En marge: Désordre d'esprit de Murat.]
Telle était l'espèce de tourbillon d'idées qui s'était produit dans la
tête enflammée de ce malheureux prince. Par le découragement conduit à
la pensée funeste d'abandonner la France et de s'allier à l'Autriche,
de cette pensée conduit à la visée ambitieuse d'être le sauveur et le
roi de l'Italie, bientôt d'ambition en ambition ramené de l'Autriche à
la France dans l'espoir de trouver plus de faveur pour ses nouvelles
vues, il n'était aucun rêve qu'il ne formât, aucune défection, aucune
alliance, auxquelles il ne fût tour à tour disposé! Triste tourment
que celui de l'ambition au désespoir, triste tourment qui à Paris
agitait l'âme de Napoléon avec la grandeur qui lui appartenait, qui à
Naples au contraire, dans une âme bonne mais faible, n'ayant que le
courage du soldat, enfantait de misérables orages, et n'était qu'une
affligeante variété d'un mal que Napoléon avait communiqué à presque
tous ses serviteurs! En effet après s'être élevé lui-même au trône il
avait fait rois, princes, grands-ducs, ou flatté de l'espérance de le
devenir, ses frères, ses lieutenants, Joseph, Louis, Jérôme, Murat,
Bernadotte, Berthier, et tant d'autres qui avaient touché de si près
au rang suprême, et si en ce moment ils étaient disposés à le trahir,
ou du moins à le servir mollement, à qui la faute, sinon à lui, qui
dans leur âme, au noble amour de la grandeur nationale, avait
substitué la mesquine passion de leur grandeur personnelle?
[En marge: Envoi du duc d'Otrante à Naples pour raffermir la fidélité
de Murat.]
En ce moment était arrivé à Naples un personnage dont la présence
devait augmenter beaucoup le trouble de Murat, c'était le duc
d'Otrante, M. Fouché, que Napoléon avait chargé de s'y rendre en toute
hâte. Napoléon, en se séparant de Murat à Erfurt, en avait reçu des
témoignages qui l'avaient touché mais point abusé. Napoléon, quand il
s'agissait de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine, avait
une sorte de perspicacité diabolique à laquelle rien n'échappait. Il
s'était bien douté, en voyant croître le péril, que Murat, sa soeur
même, auraient besoin d'être raffermis dans leur fidélité, et qu'il
faudrait opposer de puissantes influences aux dangereuses suggestions
de la coalition. Il avait donc songé à leur dépêcher M. Fouché, qui
depuis l'entrée des Autrichiens en Illyrie, était lui aussi, non pas
un roi, mais un proconsul sans États, resté oisif à Vérone. Il l'avait
jugé plus propre que tout autre à devenir le confident de Murat, par
suite des intrigues qu'ils avaient nouées ensemble en 1809. À cette
époque, Murat et le duc d'Otrante craignant les résultats de la guerre
d'Autriche, avaient cherché à s'entendre sur ce qu'il faudrait faire
du pouvoir en France dans le cas où Napoléon serait tué. Murat avait
dû dans ces circonstances avoir tant de confiance en M. Fouché, et M.
Fouché dans Murat, qu'il était présumable que la même confiance se
rétablirait dans des circonstances non moins critiques. M. Fouché
avait donc reçu l'ordre de se rendre à Naples, et y était arrivé à
l'instant même où Murat était le plus exposé aux menées autrichiennes.
[En marge: Médiocre influence exercée par le duc d'Otrante.]
[En marge: M. Fouché confirme Murat dans l'idée de s'adresser à
Napoléon pour l'accomplissement de ses projets.]
Bien qu'on pût faire à M. Fouché la confidence d'une infidélité sans
le révolter, et qu'il fût capable de comprendre tout ce qui se passait
actuellement dans l'âme du roi de Naples, celui-ci parut plus
importuné que soulagé par sa présence. Il se plaignit beaucoup de
Napoléon, parla longuement des services qu'il lui avait rendus, des
mauvais traitements qu'il en avait essuyés en plusieurs occasions,
notamment après la retraite de Russie, et de la disposition de
Napoléon à le sacrifier, si la paix de la France avec l'Europe tenait
à ce sacrifice. Il se plaignit, en un mot, comme on se plaint
lorsqu'on cherche des prétextes pour rompre, et ne s'ouvrit pas
complétement avec M. Fouché, qu'il jugeait dans la situation présente
trop nécessairement lié à la cause de la France. Toutefois il laissa
voir qu'il dépendrait de Napoléon de le ramener en le traitant mieux,
comme si après lui avoir donné sa soeur et un trône, Napoléon restait
encore son débiteur. En définitive, M. Fouché n'exerça pas une grande
influence sur la cour de Naples, car la voix du devoir ne pouvait
guère se faire entendre par sa bouche, et quant à celle de la
politique, Murat était hors d'état de la comprendre. M. Fouché lui dit
bien que parvenu avec Napoléon et par Napoléon, il était fatalement
condamné à se sauver ou à périr avec lui; mais Murat piqué répondit
assez clairement que ce qui était vrai pour un révolutionnaire
régicide tel que M. Fouché, ne l'était pas pour lui soldat glorieux,
devant tout à son épée. Au surplus, quelque peu utile que fût la
présence de M. Fouché, elle contribua néanmoins à la résolution que
prit Murat d'essayer de s'entendre avec Napoléon, en se faisant,
d'accord avec lui, roi de l'Italie indépendante et unie. S'il
parvenait à être écouté de Napoléon, ses voeux étaient réalisés; s'il
n'y réussissait pas, il avait une excuse pour rompre. En conséquence
il lui fit proposer de partager l'Italie en deux, de donner au prince
Eugène tout ce qui était à la gauche du Pô, de donner à lui Murat tout
ce qui était à la droite, c'est-à-dire les trois quarts de la
Péninsule, de lui permettre ensuite de proclamer l'indépendance
italienne, promettant à ce prix d'arriver sur l'Adige, non pas
seulement avec trente mille Napolitains, mais avec cent mille
Italiens. Il le supplia de répondre sur-le-champ, car les
circonstances étaient pressantes, et il n'y avait pas un instant à
perdre si on voulait en profiter.
[En marge: Vive irritation de Napoléon contre Murat.]
[En marge: On a la plus grande peine à l'apaiser, et tout ce qu'on
peut obtenir de lui, c'est qu'il se borne à opposer le silence aux
propositions du cabinet de Naples.]
Sans étonner Napoléon qui s'attendait à tout de la part des hommes
qu'il avait élevés au faîte des grandeurs, la proposition de Murat
l'indigna cependant, et elle devait l'indigner. Si Murat eût été un
esprit politique capable de s'éprendre d'une grande idée morale telle
que la régénération de l'Italie, on aurait pu à la rigueur attribuer
cette proposition à un entraînement généreux. Mais évidemment ce
n'était qu'un prétexte pour colorer une folle ambition, peut-être même
une défection imminente. Demander à Napoléon pour prix de ses
bienfaits le Patrimoine de l'Église dont il ne disposait déjà plus, la
Toscane qui était l'apanage d'une soeur, le Piémont qui était une
province française, les Légations qui faisaient partie des États du
prince Eugène, c'était lui demander de dépouiller ou la France ou sa
famille, de se dessaisir surtout de gages précieux qui, dans les
négociations prochaines, pouvaient servir à conclure une bonne paix,
en fournissant des compensations pour les conquêtes légitimes de la
France, telles que les Alpes et le Rhin. C'était mettre en quelque
sorte le poignard sur la gorge d'un beau-frère à demi renversé, pour
lui arracher un bien qu'il devait ou laisser à sa famille, ou
sacrifier à sa propre conservation. D'ailleurs jamais l'Europe n'eût
accepté un semblable partage de l'Italie, et ce que Murat aurait dû
faire s'il avait eu du bon sens, c'eût été de se réunir au prince
Eugène, de défendre courageusement avec lui l'Italie, de conserver à
la France des gages de paix, et de s'assurer ainsi à l'un et à l'autre
un établissement qui ne pouvait être durable qu'autant que la dynastie
impériale resterait debout entre les Alpes et le Rhin. Le prince
Eugène donnant si noblement l'exemple de la fidélité, quand son
beau-père lui offrait un moyen et une excuse de transiger avec la
coalition, aurait dû inspirer à Murat un peu plus de sagesse et de
gratitude. Napoléon sentit tous les torts de son beau-frère avec une
amertume extrême. Punir ce parent infidèle lui parut en ce moment
l'une des plus grandes douceurs de la victoire, s'il lui était donné
de la ressaisir. M. de la Besnardière, dirigeant les affaires
étrangères en l'absence de M. de Caulaincourt, qui venait de partir
pour le futur congrès de Manheim, essaya vainement de le calmer, et de
lui persuader que quelque blâmable que fût Murat, il convenait dans
les circonstances présentes de le ménager. Napoléon s'emporta et ne
voulut rien entendre.--Cet homme, s'écria-t-il, est à la fois coupable
et fou; il me fait perdre l'Italie, peut-être davantage, et se perd
lui-même. Vous verrez qu'il sera obligé un jour de venir me demander
un asile et du pain, (étrange et terrible prophétie!) mais je vivrai
assez, je l'espère, pour punir sa monstrueuse ingratitude.--Malgré les
instances de M. de la Besnardière, Napoléon ne voulut accorder aucun
des ménagements proposés, et tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut
qu'il répondrait par le silence aux propositions de Murat. Promettre
quelque chose de ce qu'on lui demandait, consentir ainsi à dépouiller
les siens ou la France au profit d'un insensé, ou bien fulminer en
lui répondant la condamnation morale qu'il avait méritée, eût été une
faiblesse ou une imprudence, et Napoléon prit le parti moyen de se
taire. Il laissa toute la famille impériale écrire à Murat pour lui
faire sentir à la fois son imprévoyance et son ingratitude, et quant à
lui multipliant les ordres pour renforcer l'armée d'Italie, il
recommanda au prince Eugène d'être bien sur ses gardes, il prescrivit
à sa soeur en Toscane, au général Miollis à Rome, de fermer toutes les
forteresses aux troupes napolitaines, si Murat, ainsi qu'on avait lieu
de le croire, envahissait l'Italie centrale sous prétexte de soutenir
la cause des Français. Murat effectivement n'avait pas encore jeté le
masque, et s'annonçait toujours comme devant bientôt porter secours à
l'armée française de l'Adige.
[En marge: Animation et fermeté de Napoléon dans ces moments
difficiles.]
Telles étaient les occupations nombreuses et les angoisses cruelles
dans lesquelles Napoléon passa la fin de novembre et le commencement
de décembre. Du reste, si de temps en temps il rugissait comme un lion
recevant de loin les traits des chasseurs qui n'osent encore
l'approcher, il ne laissait voir ni trouble ni désespoir. Il se
flattait toujours d'avoir quatre mois pour se préparer, de se procurer
dans ces quatre mois 300 mille hommes entre Paris et le Rhin, de
pouvoir même y joindre tout ou partie des vieilles bandes d'Espagne,
et avec ces forces réunies d'accabler la coalition, ou s'il
succombait, de l'écraser sous sa chute. Tour à tour reprenant
l'espérance ou ruminant la vengeance, on le voyait actif, animé,
l'oeil ardent, se promener vivement en présence de sa famille
inquiète, de ses ministres attristés, de sa femme en larmes, prendre
son fils dans ses bras, le couvrir de caresses, le rendre à
l'Impératrice, et comme s'il eût trouvé des forces dans le sentiment
de la paternité, redoubler le pas en proférant des paroles comme
celles-ci.--Attendez, attendez... vous apprendrez sous peu que mes
soldats et moi n'avons pas oublié notre métier.... On nous a vaincus
entre l'Elbe et le Rhin, vaincus en nous trahissant... mais il n'y
aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les
soldats et le général d'Italie.... Ceux qui auront osé violer notre
frontière se repentiront bientôt de l'avoir franchie!--
[En marge: Suite des propositions de Francfort.]
D'ailleurs il restait la ressource des négociations, et Napoléon se
résignait enfin aux limites naturelles de la France, aux conditions
toutefois que nous avons indiquées. Malheureusement le moment où l'on
était disposé à nous accorder les limites naturelles avait passé comme
un éclair, ainsi qu'avait passé à Prague le moment où la France aurait
pu conserver presque toute sa grandeur de 1810. La réponse équivoque
aux propositions de M. de Metternich ayant attiré de sa part une
interpellation formelle sur l'acceptation ou le rejet des bases dites
de Francfort, la réponse à cette interpellation n'étant partie que le
2 décembre, et n'ayant été communiquée que le 5, un mois avait été
perdu, et dans ce mois tout avait changé. La coalition avait senti ses
forces, et d'une modération bien passagère, en était venue à un
véritable débordement de passions. De toute part en effet la
contre-révolution européenne commençait à souffler comme une tempête.
[En marge: À peine connues, ces propositions produisent un soulèvement
dans le camp des coalisés.]
C'était M. de Metternich s'appuyant sur les militaires fatigués de
cette longue guerre et effrayés des nouveaux hasards auxquels on
allait s'exposer au delà du Rhin, qui avait vaincu l'orgueil
d'Alexandre, la fureur des Prussiens, l'entêtement des Anglais, et
avait décidé les confédérés réunis à Francfort à faire les
propositions portées à Paris par M. de Saint-Aignan. Mais ces
propositions, à peine sorties du cercle des souverains et des
diplomates, ne pouvaient manquer de soulever une désapprobation
générale. L'entourage d'Alexandre composé d'émigrés allemands,
l'état-major de Blucher composé des clubistes du Tugend-Bund, les
agents anglais enfin suivant le quartier général à divers titres,
voulaient tout autre chose que ce qu'on venait de proposer,
demandaient une guerre à outrance contre la France et contre Napoléon,
contre la France pour la réduire à ses frontières de 1790, contre
Napoléon pour le détrôner et ramener les Bourbons, non-seulement à
cause de l'innocuité de ces princes, mais à cause du principe qu'ils
représentaient.
[En marge: Voeux des esprits ardents de la coalition.]
[En marge: Ils veulent refaire l'ancienne Europe en la constituant
fortement contre la France.]