Ce fut d'après ces vues que Napoléon arrêta sa conduite à l'égard de

Ferdinand VII. Il donna l'ordre à M. de Laforest, longtemps

ambassadeur à Madrid, de se rendre sous un nom supposé à Valençay, de

s'aboucher en grand secret avec les princes espagnols, et de leur

proposer les conditions de paix suivantes: évacuation réciproque des

territoires, retour de Ferdinand VII à Madrid, restitution des

prisonniers, retraite des Anglais.--Napoléon y ajoutait diverses

conditions particulières qui lui faisaient honneur, et qui importaient

autant à l'Espagne qu'à nous. La première consistait à stipuler que

Ferdinand VII servirait à Charles IV la pension à laquelle Joseph

s'était obligé, et qui avait été très-inexactement payée; la seconde,

qu'il accorderait amnistie entière aux Espagnols qui s'étaient

attachés à la France; la troisième, que l'Espagne conserverait

non-seulement son territoire continental actuellement restitué, mais

son territoire colonial, et qu'aucune de ses colonies ne serait cédée

à la Grande-Bretagne. Il n'y avait rien dans ces conditions que

Ferdinand, en consultant son coeur de fils, de roi et d'Espagnol, pût

refuser. Restait enfin une dernière clause plus difficile à énoncer

que les autres, mais que Ferdinand VII, pour redevenir libre, était

bien capable d'accueillir, c'était d'épouser la fille de Joseph

Bonaparte. M. de Laforest devait être plus réservé quant à celle-ci,

mais il avait ordre de l'articuler après les autres, quand le moment

de tout dire serait venu. Ce traité conclu et signé, un personnage de

confiance choisi de concert avec les princes espagnols, irait

très-secrètement le porter à la régence, afin de ne pas donner aux

Anglais et aux chefs du parti libéral le temps d'en empêcher la

ratification. Cette ratification obtenue, Ferdinand, accompagné de son

frère don Carlos, de son oncle don Antonio, prisonniers comme lui à

Valençay, quitterait la France pour remonter sur le trône des

Espagnes.

[En marge: M. de San-Carlos mandé à Paris pour seconder la

négociation.]

Tandis que M. de Laforest se mettait en route, Napoléon, afin qu'il

n'y eût pas de temps perdu, fit venir de Lons-le-Saulnier, où il était

en surveillance, le duc de San-Carlos, personnage considérable,

autrefois l'un des familiers de Ferdinand VII, l'accueillit de la

façon la plus amicale, l'entretint longuement, réussit à le persuader,

et le fit partir ensuite pour Valençay, afin qu'il allât seconder M.

de Laforest, qui rencontrait des difficultés auxquelles on ne se

serait pas attendu, tant cette coupable affaire d'Espagne devait être

suivie de punitions de tout genre, petites et grandes!

[En marge: Arrivée de M. de Laforest à Valençay.]

[En marge: Profonde défiance de Ferdinand VII.]

M. de Laforest, en paraissant à Valençay, avait extrêmement surpris

Ferdinand VII. Ce prince, prisonnier depuis près de six ans avec son

frère et son oncle, avait vécu dans une ignorance presque complète de

ce qui se passait en Europe, mais avait pu voir cependant par quelques

journaux français qu'on lui laissait lire, que la guerre d'Espagne se

prolongeait indéfiniment, que par conséquent ses sujets se

défendaient, que l'Europe non plus n'était pas soumise puisque la

guerre était incessante avec elle, et il avait assez de sagacité pour

juger que dès lors sa cause n'était pas entièrement perdue. On

soupçonnait en outre que le curé de Valençay, chargé de lui dire la

messe et de le confesser, l'informait de ce qu'il avait intérêt à

savoir, et probablement lui avait fait connaître la gravité des

événements de 1812 et de 1813. Il aurait donc pu n'être pas

complètement étonné des communications de M. de Laforest. Mais

l'infortune et la captivité avaient singulièrement développé chez ce

prince les dispositions naturelles de son caractère, la défiance et la

dissimulation. Tout ce qu'il avait d'intelligence (et il n'en manquait

pas) il l'employait à regarder autour de lui, à rechercher si on ne

voulait pas lui nuire, à se taire, à ne pas agir, de peur de donner

prise à la volonté malfaisante de laquelle il dépendait depuis tant

d'années. Dissimuler, tromper même, lui semblaient de légitimes

défenses contre l'oppression à laquelle il était soumis, et la

politique qui l'avait conduit de Madrid à Valençay lui donnait

assurément bien des droits. La défiance était arrivée chez lui à un

tel degré qu'il était en garde contre ses plus fidèles serviteurs,

contre ceux mêmes qui étaient détenus en France pour sa cause, et

qu'il était toujours prêt à les regarder comme de secrets complices de

Napoléon. Du reste il n'était pas très-malheureux. Se confesser, bien

vivre, se promener, ne courir aucun danger, composaient pour lui une

sorte de bien-être auquel il s'était habitué. Son âme dépourvue de

ressort pliait ainsi sous l'oppression, mais en pliant s'enfonçait

profondément en elle-même, et lorsqu'on voulait l'en faire sortir s'y

refusait obstinément, comme un animal à la fois timide et farouche,

que les plus grandes caresses ne peuvent tirer de sa retraite. Son

frère don Carlos était plus vif, sans être plus ouvert; son oncle

était à peu près stupide.

[En marge: Ce prince affecte de ne pas comprendre les ouvertures de M.

de Laforest, et de ne pouvoir pas y répondre.]

Quand M. de Laforest vint soudainement apprendre à Ferdinand VII que

Napoléon songeait à lui rendre la liberté et le trône, sa première

idée fut qu'on le trompait, et qu'il y avait sous cette démarche

quelque perfidie cachée. Les motifs qu'alléguait M. de Laforest, pour

éviter l'aveu trop clair de nos malheurs, et qui consistaient à dire

que Napoléon agissait ainsi pour arracher l'Espagne aux Anglais et aux

anarchistes, n'étaient pas de nature à produire beaucoup d'illusion,

et Ferdinand cherchait quelle sombre machination pouvait être cachée

sous une proposition aussi imprévue. Dans son premier entretien, il

écouta beaucoup, parla peu, se borna à dire que, privé de toute

communication avec le monde, il ne savait rien, qu'il était hors

d'état par conséquent de se former une opinion sur quoi que ce fût,

qu'il était placé sous la main toute-puissante de Napoléon, qu'il s'y

trouvait bien, qu'il ne demandait pas à sortir de sa retraite, et

qu'il ne cesserait jamais d'être reconnaissant des bons procédés qu'on

avait pour lui. Voilà ce que l'oppression fait des êtres soumis à son

empire! Napoléon en était venu à ce point de ne pouvoir faire accepter

à Ferdinand VII ni la liberté ni le trône, dans un moment où il aurait

eu tant d'intérêt à lui rendre l'un et l'autre! M. de Laforest vit

bien qu'il fallait laisser à cette âme défiante et effarouchée le

temps de se rassurer et de réfléchir. Il le quitta, pour le revoir le

lendemain.

[En marge: M. de Laforest prend du temps pour se faire comprendre des

princes espagnols.]

Ferdinand VII, après avoir conféré avec son frère et son oncle, et

surtout avec lui-même, avait compris que Napoléon devait être dans de

grands embarras, et que son offre de lui restituer le trône était

sincère. Mais avant d'écouter une proposition qui se présentait sous

un aspect si attrayant, il voulait savoir si on ne cherchait pas à lui

tendre des piéges cachés, et à lui arracher des engagements dangereux

ou déshonorants. D'ailleurs, dépourvu à Valençay de toute autorité sur

l'Espagne, il avait à craindre (et cette crainte était fondée) de ne

pouvoir tenir les engagements qu'on l'obligerait à souscrire. Il

résolut donc, en s'ouvrant davantage, de prendre une attitude un peu

plus royale, mais d'être toujours extrêmement circonspect.

M. de Laforest en le revoyant le lendemain le trouva beaucoup plus

composé dans son attitude, prenant place entre son oncle et son frère

comme leur maître hiérarchique, se posant en un mot et parlant en

monarque. Il ne dissimula pas qu'il commençait à regarder comme

sérieuse la proposition qu'on lui adressait, qu'il en devinait même la

véritable cause, mais il affecta de ne pouvoir s'arrêter à aucun

parti, privé qu'il était de conseillers, et affirma surtout qu'il

était sans autorité, car il ne savait si ce qu'on signerait à Valençay

serait accepté et exécuté à Madrid. Toutefois il était facile de

deviner qu'il ne voulait pas rompre ces pourparlers, et refermer sur

lui la porte de sa prison prête à s'ouvrir. Visiblement il était

très-anxieux. M. de Laforest lui ayant offert de recevoir son ancien

précepteur, le chanoine Escoïquiz tenu en surveillance à Bourges, son

secrétaire intime Macanaz tenu en surveillance à Paris, l'illustre

Palafox prisonnier à Vincennes, enfin le duc de San-Carlos interné à

Lons-le-Saulnier, il parut n'accorder confiance à aucun de ces hommes.

On eût dit que les nommer c'était à l'instant même les perdre dans son

esprit.

[En marge: Ferdinand VII finit par prendre confiance, et par

s'expliquer avec plus de franchise.]

[En marge: Ferdinand VII ne conteste aucune des conditions proposées,

mais s'attache à démontrer que le seul moyen de les faire accepter,

c'est de l'envoyer à Madrid.]

Les conférences continuèrent, et l'évidente bonne foi de M. de

Laforest, la simplicité frappante des conditions qu'il apportait,

finissant par agir sur l'esprit de Ferdinand, le désir surtout de la

liberté exerçant son influence, il se rassura peu à peu, et se mit à

raisonner avec infiniment de sens sur ce qu'on lui proposait. Enfin

l'arrivée de M. de San-Carlos, qui avait vu, entendu Napoléon, et pu

apprécier la sincérité de ses intentions, acheva de triompher des

ombrages du captif de Valençay. M. de San-Carlos eut bien lui-même un

instant de défiance à vaincre chez son maître, mais il parvint bientôt

à se faire écouter, et dès lors on entra sérieusement en matière.

Ferdinand VII n'avait rien à objecter à la proposition de rentrer en

Espagne, de remonter sur le trône, de servir une pension à son père,

de conserver tout le territoire continental et colonial de son antique

monarchie, même de pardonner aux _afrancesados_. Le mariage avec une

fille de Joseph lui plaisait moins; mais après avoir demandé avec

instance une princesse Bonaparte, il n'était plus temps d'afficher le

dédain, et d'ailleurs, pour recouvrer la liberté et le trône, il

n'était point de mariage qu'il ne fût prêt à contracter. La difficulté

n'était donc pas dans l'union proposée, elle était autre part. On

présentait à ses yeux éblouis une infinité de choses très-désirables,

et très-désirées, et on promettait de les lui accorder à condition que

les Cortès ou la régence ratifieraient le traité qu'il aurait signé;

on faisait ainsi dépendre ce qu'il souhaitait ardemment d'une volonté

qui n'était point la sienne. Il le dit avec franchise, et montra avec

beaucoup de raison que ce qu'il ordonnerait de loin courrait la chance

de n'être pas exécuté. Il parla sur le ton de la colère des limites

que certains hommes, suivant lui factieux, avaient voulu imposer à son

pouvoir royal, et laissa voir qu'après les Français ce qu'il haïssait

le plus c'étaient les libéraux espagnols. Il fit sentir que le moyen

le plus sûr d'obtenir ce qu'on voulait de l'Espagne c'était de

l'envoyer à Madrid, où personne n'aurait de prétexte, lui présent,

pour lui refuser obéissance, tandis que ses sujets pouvaient

maintenant alléguer la captivité de Valençay pour feindre de ne pas

croire ce qui serait dit en son nom. Plus d'une fois il jura sur ce

qu'il y avait de plus sacré qu'il tiendrait sa parole en roi, en

honnête homme, en bon chrétien. Bientôt s'animant davantage, et

sortant des profondeurs de sa dissimulation, il laissa éclater une

passion extraordinaire d'être libre, de partir, de régner, ce qui

était fort légitime, et insista de toutes ses forces pour qu'on

adoptât sa proposition, comme la seule qui offrît des chances de

succès.

[En marge: Traité de Valençay porté en Espagne par M. de San-Carlos.]

Cependant les instructions de Napoléon étant formelles, il fallait

bien s'y soumettre, et on conclut un traité par lequel Ferdinand VII

devait rentrer en Espagne, dès que l'autorité de la régence aurait

accepté ce traité, et ordonné son exécution. Les conditions étaient

celles que nous avons dites: intégrité coloniale et continentale de

l'Espagne, restitution des places espagnoles, retour des garnisons

françaises, retraite des armées espagnoles et anglaises au delà des

Pyrénées, amnistie générale, pension à Charles IV. Le mariage avec une

fille de Joseph ne fut point formellement stipulé. Ferdinand affirma

qu'il n'en contracterait pas d'autre s'il était libre, mais il ajouta

que c'était une chose dont il ne serait possible de parler qu'à Madrid

même.

Les articles ci-dessus énoncés ayant été signés le 14 décembre,

restait à savoir qui les porterait à Madrid au nom de Ferdinand.

L'envoyé était tout indiqué, c'était le duc de San-Carlos lui-même. Il

fut convenu que ce personnage se rendrait en grande hâte, et en

observant le plus complet incognito, à l'armée de Catalogne, afin

d'endormir la vigilance des Anglais qu'il aurait fort éveillée en

passant par le quartier général de lord Wellington; qu'il tâcherait

d'arriver à Madrid, et se transporterait même à Cadix, si la régence

s'y trouvait encore, pour lui présenter le traité et en obtenir la

ratification. Le duc de San-Carlos devait persuader aux sujets de

Ferdinand VII, devenus rois à sa place, de songer avant tout à le

délivrer, et de tout sacrifier à cet objet essentiel. Il avait en même

temps pour mission expresse de ne pas adhérer à la constitution, et,

s'il y était obligé, de ne le faire qu'avec des réserves qui

permissent de rompre les engagements qu'on aurait pris avec les

soi-disant factieux.

[Illustration: Joseph Bonaparte.]

[En marge: Départ de M. de San-Carlos pour l'Espagne.]

Ces choses arrêtées, le duc de San-Carlos partit de Valençay le 13

décembre, accompagné des voeux des princes espagnols, qui mettant

désormais toute dissimulation de côté, montraient maintenant une

impatience presque enfantine de devenir libres. Rassurés sur les

intentions de Napoléon, ils consentirent à revoir les fidèles

serviteurs dont ils avaient paru se défier d'abord, le chanoine

Escoïquiz, le secrétaire Macanaz, le défenseur de Saragosse, Palafox.

Se flattant que ce dernier aurait plus de crédit auprès des Espagnols

que le duc de San-Carlos, car il devait être religieusement écouté

d'eux s'ils n'avaient pas perdu toute mémoire, on le fit partir par

une autre voie avec une copie du traité, afin d'en solliciter

l'acceptation.

[En marge: Napoléon se décide enfin à faire part de cette négociation

à Joseph.]

On n'étonnera personne en disant que Napoléon avait conduit cette

négociation sans en parler à son frère Joseph, presque aussi

prisonnier à Morfontaine que Ferdinand VII à Valençay. Joseph, comme

on doit s'en souvenir, avait reçu ordre après la bataille de Vittoria,

de s'enfermer à Morfontaine, de n'y admettre personne, et de n'en

point sortir, sous peine de devenir l'objet de mesures sévères.

Napoléon se défiait tellement du sang actif des Bonaparte, même chez

le plus modéré de ses frères, qu'il n'avait pas voulu permettre à

Joseph d'aller à Paris, dans la crainte qu'il ne créât des difficultés

à la régente. L'esprit tout plein des troubles suscités pendant les

minorités royales par les frères, oncles ou cousins des rois, il

voyait toujours Marie-Louise réduite à défendre son fils contre les

prétentions de ses beaux-frères. Malgré ces ordres, Joseph était venu

secrètement à Paris, mais uniquement pour ses plaisirs, et nullement

pour des intrigues politiques. Le duc de Rovigo, interprétant à la

lettre les ordres impériaux, avait fait dire à Joseph que si ses

courses clandestines se renouvelaient, il serait obligé d'y mettre

obstacle, de quoi Joseph, déjà fort offensé de tout ce qu'il avait eu

à souffrir, avait paru profondément irrité.

[En marge: Envoi de M. Roederer à Morfontaine pour expliquer à Joseph

les arrangements conclus avec Ferdinand VII.]

[En marge: Réponse singulière et prétentions royales de Joseph.]

Napoléon depuis son retour à Paris n'avait point vu son frère. Il ne

voulut pas cependant que la négociation avec Ferdinand VII, tout à

fait terminée, arrivât à être connue de l'Europe avant de l'être de

Joseph. Il chargea le personnage qui ordinairement lui servait

d'intermédiaire, M. Roederer, d'aller à Morfontaine pour informer

Joseph de tout ce qui avait été fait, et l'engager à redevenir

paisiblement prince français, largement doté, siégeant au conseil de

régence, servant de son mieux la France qui était son unique et

dernier asile. Joseph en recevant ces communications se plaignit

amèrement des traitements dont il avait été l'objet, et montra des

restes de prétentions royales qui auraient fait sourire un frère moins

railleur que Napoléon. Il convenait qu'il avait commis des fautes

militaires, mais pas aussi grandes qu'on le disait; il se déclarait

prêt à se démettre du trône d'Espagne, mais en vertu d'un traité, et à

la condition d'une indemnité territoriale à Naples ou à Turin. Quant à

redevenir simplement prince français, après avoir porté l'une des plus

grandes couronnes de l'univers, il paraissait peu disposé à s'y

résigner. Ces prétentions provoquèrent de la part de Napoléon une

explosion de railleries sanglantes, les unes injustes et même

cruelles, les autres sensées, mais, hélas! bien tardives!

[En marge: Irritation et langage de Napoléon à l'égard de son frère.]

--Joseph a commis des fautes militaires! s'écria-t-il en écoutant M.

Roederer, mais il n'y songe pas! Moi, je commets des fautes, je suis

militaire, je dois me tromper quelquefois dans l'exercice de ma

profession, mais lui des fautes!... Il a tort de s'accuser, il n'en a

jamais commis. En fait, il a perdu l'Espagne, et il ne la recouvrera

point! C'est chose décidée, aussi décidée que chose ait jamais pu

l'être. Qu'il consulte le dernier de mes généraux, et il verra s'il

est possible de prétendre à un seul village au delà des Pyrénées. Un

traité! des conditions! et avec qui? au nom de qui?... Moi, si je

voulais en faire avec l'Espagne, je ne serais pas même écouté. La

première condition de toute paix avec l'Europe, la condition sans

laquelle il est impossible de réunir deux négociateurs, c'est la

restitution pure et simple de l'Espagne aux Bourbons, heureux si je

puis à ce prix me débarrasser des Anglais, et ramener mes armées

d'Espagne sur le Rhin! Quant à des indemnités en Italie, où les

prendre? Puis-je ôter à Murat son royaume? c'est à peine si je puis le

rappeler à ses devoirs envers la France et envers moi. Comment

serais-je obéi si j'allais lui demander de descendre du trône au

profit de Joseph? Quant aux États romains, je serai forcé de les

rendre au Pape, et j'y suis décidé. Quant à la Toscane, qui est à

Élisa, quant au Piémont, qui est à la France, quant à la Lombardie où

Eugène a tant de peine à se maintenir, puis-je savoir ce qu'on m'en

laissera? Sais-je même si on m'en laissera quelque chose? Pour garder

la France avec ses limites naturelles il me faudra remporter bien des

victoires; pour obtenir quelque chose au delà des Alpes, il m'en

faudrait remporter bien plus encore! Et si on me laissait un

territoire en Italie, pourrais-je pour Joseph l'ôter à Eugène, ce fils

si dévoué, si brave, qui a passé sa vie au feu pour moi et pour la

France, et qui ne m'a jamais donné un seul sujet de plainte? Où donc

Joseph veut-il que je lui trouve des indemnités? Il n'a qu'un rôle, un

seul, c'est d'être un frère fidèle, un solide appui de ma femme et de

mon fils si je suis absent, plus solide si je suis mort, et de

contribuer à sauver le trône de France, seule ressource désormais des

Bonaparte. Il sera prince français, traité comme mon frère, comme

l'oncle de mon fils, partageant par conséquent tous les honneurs

impériaux. S'il agit ainsi, il aura ma faveur, l'estime publique, une

situation grande encore, et il contribuera à sauver notre existence à

tous. S'il s'agite au contraire, et il en est bien capable, car il ne

sait supporter ni le travail ni l'oisiveté, s'il s'agite durant ma

vie, il sera arrêté, et ira finir son règne à Vincennes; s'il le fait

après ma mort, Dieu décidera! Mais probablement il contribuera à

renverser le trône de mon fils, le seul auprès duquel il puisse

trouver la dignité, l'aisance, et un reste de grandeur.--

[En marge: Napoléon se décide à ne tenir aucun compte des prétentions

de Joseph, et à le laisser exilé à Morfontaine.]

Ces sages mais rudes paroles, portées, reportées à Morfontaine dans

plusieurs allées et venues, ne convainquirent point Joseph. Il était

tourmenté, malade, et souffrant d'une quantité de maux à la fois: la

sévérité railleuse de Napoléon, un trône perdu, des enfants sans

patrimoine, et pour tout avenir l'obéissance aux ordres d'un frère

impérieux, point méchant, mais dur. Dans cette disposition douloureuse

il refusa d'adhérer à rien de ce qui se traitait à Valençay, et

continua de se tenir à Morfontaine, où Napoléon le laissa dans

l'isolement, disant que les Espagnols et lui Napoléon se passeraient

bien de la signature du roi Joseph pour remettre Ferdinand VII sur le

trône des Espagnes.

[En marge: Affligeant spectacle que présentent les frères détrônés de

Napoléon.]

Ce moment de la chute des trônes de famille était celui de fréquentes

agitations intérieures, qui, s'ajoutant à tous les soucis de Napoléon,

contribuèrent à lui rendre la vie fort amère. Jérôme, retiré

successivement à Coblentz, à Cologne et à Aix-la-Chapelle, y était

triste et malheureux. Il désirait se rendre à Paris de peur que

Napoléon ne l'oubliât dans la future paix, et Napoléon, qui était plus

affectueux pour Jérôme que pour ses autres frères, résistait cependant

à ses désirs, parce qu'il lui était pénible d'avoir sous ses yeux ses

frères détrônés, dont la présence d'ailleurs révélait en traits si

sensibles la ruine progressive de l'Empire français. Mais tandis qu'il

refusait à Jérôme l'autorisation de venir à Paris, il avait avec Murat

de bien autres sujets de contestation.

[En marge: État d'esprit de Murat depuis son retour à Naples.]

[En marge: Réflexions que lui suggèrent les revers de Napoléon.]

[En marge: Ses relations secrètes avec les puissances coalisées.]

[En marge: Efforts de M. de Metternich pour amener Murat à la

coalition, en lui faisant espérer la conservation et l'accroissement

de son royaume.]

[En marge: Le roi et la reine de Naples cèdent aux suggestions de

l'Autriche.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 65 段