plupart devinrent de simples divisions, et contribuèrent ainsi à
former des corps nouveaux. Il n'y eut d'exception que pour le 2e,
cantonné à Strasbourg, et placé près de ses dépôts, où il devait
trouver le moyen de se reconstituer avec plus de facilité et d'une
manière plus complète. On commença par prendre dans les dépôts
d'infanterie tout ce qu'ils contenaient en sujets passablement
instruits. Napoléon espérait en tirer 500 soldats par régiment, et
porter tout de suite à 80 mille hommes l'infanterie des divers corps
cantonnés sur le Rhin. Les conscrits demandés aux classes antérieures
par les derniers décrets, devaient être expédiés sur les dépôts les
plus voisins, y être instruits et équipés le plus tôt possible, et
selon qu'on aurait deux, trois ou quatre mois, pourraient porter
jusqu'à 100, 120, ou 140 mille hommes l'infanterie de l'armée du Rhin.
Les conscrits de ces mêmes classes appartenant aux départements
frontières devaient être jetés dans les places fortes, enfermés dans
quelques cadres qu'on y laisserait, et s'y former en tenant garnison.
Ceux-là auraient certainement le loisir de s'instruire et de
s'équiper, pourvu toutefois qu'ils eussent le temps d'arriver avant
que nos places fussent investies.
[En marge: Forces consacrées à la Hollande et à la Belgique.]
Après ces soins donnés à la frontière du Rhin, Napoléon s'occupa
spécialement de la frontière de Belgique, qui devait être la plus
menacée si on voulait nous contester nos limites naturelles. Il
s'occupa aussi de la Hollande, qui couvrait la Belgique. Ces deux
contrées, mal gardées, étaient extraordinairement agitées, et il était
urgent d'y envoyer des forces respectables. Le général Molitor, chargé
de défendre la Hollande, avait pour toute ressource quelques régiments
étrangers peu sûrs, et quelques bataillons français faiblement
composés. C'étaient de bien pauvres moyens à opposer à Bernadotte, qui
en ce moment se dirigeait vers la Hollande avec la majeure partie de
son armée, et ce n'était pas le maréchal Macdonald, placé à trente
lieues avec les débris des 5e et 11e corps, qui pouvait être d'un
grand secours pour le général Molitor. Napoléon s'efforça de lui
expédier en toute hâte quelques renforts. Il s'était flatté dans le
principe de sauver les puissantes garnisons de Dresde et de Hambourg,
qui auraient suffi sans aucun doute pour nous maintenir en possession
de la Hollande et de la Belgique. Mais on a vu le sort de la garnison
de Dresde devenue prisonnière de guerre en violation de tous les
principes; et, quant à celle de Hambourg, tandis que le maréchal
Davout songeait à se mettre à sa tête, et à marcher avec elle vers le
Rhin, les troupes de Bernadotte inondant la Westphalie, l'avaient
obligée de se renfermer dans ses retranchements. Il n'y avait donc
plus rien à attendre de ce côté, et c'étaient 70 mille soldats
excellents enlevés à la défense de l'Empire. Les régiments du maréchal
Davout, qui avaient fourni des bataillons au 1er corps fait prisonnier
à Dresde, et au 13e enfermé dans Hambourg, avaient tous leurs dépôts
en Belgique. Napoléon versa des conscrits dans ces dépôts, espérant
ainsi composer une armée de 40 mille hommes d'infanterie, qu'il
voulait confier au brave général Decaen. Jetant aussi des conscrits et
des gardes nationales dans les places, surtout dans Anvers, il
comptait que cette armée dite du Nord, portée à cinquante mille hommes
de toutes armes, manoeuvrant entre Utrecht, Gorcum, Breda,
Berg-op-Zoom, Anvers, et protégée par les inondations, suffirait à
couvrir la Hollande et la Belgique.
[En marge: Napoléon se flatte de pouvoir porter les armées du Rhin à
200 mille hommes, et la garde impériale à 100 mille.]
L'armée active du Rhin pourrait alors se consacrer exclusivement à sa
tâche, sans inquiétude pour la conservation des Pays-Bas, et tenir
tête aux troupes de la coalition qui prendraient l'offensive, soit
qu'elles vinssent en colonnes séparées par Cologne, Mayence,
Strasbourg, soit qu'elles se présentassent en une seule masse par
l'une de ces trois routes. On vient de voir que Napoléon, en prenant
dans les dépôts les hommes actuellement formés, et en y ajoutant
ensuite les conscrits des anciennes classes qu'on se dispenserait en
cas d'urgence de faire passer par les dépôts et qu'on enverrait
directement aux régiments, espérait porter d'abord à 80, puis à 140
mille hommes l'infanterie des corps établis sur le Rhin. Il se
flattait, en réorganisant sa cavalerie et son artillerie, de les
porter à 200 mille hommes au printemps, et enfin à 300 mille en y
joignant la garde impériale. Il projetait en effet de donner à
celle-ci une extension qu'elle n'avait jamais eue. Voici quelles
furent à cet égard ses combinaisons.
[En marge: Le général Drouot, son caractère, son rôle dans le
commandement et l'organisation de la garde impériale.]
Bien qu'elle eût de graves inconvénients, la garde, par son excellent
esprit, par sa forte discipline, avait rendu les plus grands services
dans la dernière campagne, soit en frappant des coups décisifs les
jours de bataille, soit en conservant dans les revers une tenue que ne
présentait pas le reste de l'armée. Elle était réduite en ce moment à
environ 12 mille hommes d'infanterie, et à 3 ou 4 mille de cavalerie.
Elle consistait en deux divisions de vieille garde, grenadiers et
chasseurs, deux de moyenne garde, fusiliers et flanqueurs, et quatre
de jeune garde, tirailleurs et voltigeurs. Comme elle abondait en
sujets capables de devenir de très-bons sous-officiers, il était
facile de l'étendre sans en altérer l'esprit, sans en diminuer la
consistance. C'était de tous les corps de l'armée celui où il était le
plus aisé de jeter des milliers de jeunes gens, qui se transformaient
tout de suite en soldats. Napoléon avait pour y réussir une facilité
de plus, due tout entière à un seul homme, et cet homme était
l'illustre Drouot, officier supérieur d'artillerie dans la garde, et
modèle accompli de toutes les vertus guerrières. Drouot, simple et
même un peu gauche dans ses allures, n'avait pas été d'abord apprécié
par Napoléon. Mais tandis que dans ces guerres incessantes, l'ambition
faisant des progrès et la fatigue aussi, on était obligé de
récompenser plus chèrement des services moindres, Napoléon avait été
frappé de l'attitude de cet officier, connaissant à fond toutes les
parties de son métier, s'y appliquant avec une ardeur infatigable,
sans se relâcher jamais, sans chercher comme beaucoup d'autres à se
faire valoir à mesure que les difficultés augmentaient, proportionnant
ainsi en silence son intrépidité aux périls, son zèle aux embarras,
n'ayant pas flatté son maître jadis, ne cherchant pas à l'affliger par
ses critiques aujourd'hui, se bornant à servir de toutes ses facultés
le prince et la patrie qu'il confondait dans la même affection et le
même dévouement. Napoléon comme les despotes de génie, jouissant des
adulateurs sans les croire, ne pouvait s'empêcher d'estimer et de
rechercher les honnêtes gens quand il les rencontrait, et il avait peu
à peu ressenti pour Drouot un penchant qui s'était accru avec ses
malheurs, et, au moment où nous sommes arrivés, il avait résolu de lui
confier sa garde tout entière. Il s'était aperçu que le ministre
Clarke succombait sous la besogne, et même que sa fidélité
s'ébranlait. Aussi avait-il commencé à s'en défier profondément. Il
fit donc de Drouot, sans lui conférer d'autre titre que celui de son
aide de camp, un véritable ministre de la garde impériale. Il lui
attribua le soin de toutes les promotions, qui allaient devenir
nombreuses dans un corps destiné à s'accroître considérablement, et
lui confia en outre sa dernière ressource, _sa poire pour la soif_,
comme il l'appelait, les 63 millions restant de ses économies
personnelles, certain que Drouot équiperait les divers corps de la
garde avec autant d'économie qu'on pouvait l'espérer de la probité la
plus pure, de la vigilance la plus soutenue.
En conséquence, d'après les instructions de Napoléon, les compagnies
furent portées de quatre à six dans les bataillons de la garde. Les
bataillons durent être portés à dix-huit dans la vieille garde, à huit
dans la moyenne, à cinquante-deux dans la jeune. La vieille garde
devait se recruter avec des sujets d'élite prélevés sur toute l'armée,
la moyenne et la jeune avec des conscrits, en ayant soin de choisir
les meilleurs. Ces diverses combinaisons, si elles s'exécutaient, ne
pouvaient pas donner moins de 80 mille hommes d'infanterie. Avec la
cavalerie, l'artillerie, le génie, les parcs, Napoléon ne croyait pas
rester au-dessous de 100 mille hommes. Il autorisa Drouot à acheter
des chevaux, à faire confectionner des affûts pour l'artillerie, à
créer à Paris et à Metz des ateliers d'habillement, en lui
recommandant de tout faire, de tout payer lui-même, et sans employer
l'intermédiaire du ministre de la guerre. Drouot devait recevoir du
trésorier particulier de Napoléon les fonds dont il aurait besoin.
Avec 200 mille hommes de l'armée de ligne, avec 100 mille hommes de
la garde impériale, Napoléon ne désespérait pas de rejeter hors de
notre territoire les armées de la coalition qui oseraient l'envahir.
On verra bientôt, par ce qu'il fit avec 80 mille, si cette espérance
était présomptueuse!
[En marge: Soins donnés au recrutement des armées d'Espagne et
d'Italie.]
Napoléon s'occupa ensuite de l'Italie et de l'Espagne. Le prince
Eugène était sur l'Adige avec environ 40 mille hommes, s'y faisant
respecter de l'ennemi, et ayant chance de s'y maintenir malgré les
tentatives de débarquement des Anglais, si Murat bornait son
infidélité à l'inaction. Napoléon ne voulant ni augmenter le nombre
des Italiens dans l'armée du prince Eugène, ni donner à l'Italie de
nouveaux motifs de mécontentement, s'abstint d'y lever la
conscription, et prit le parti d'y envoyer de France une masse
suffisante de conscrits. Il avait déjà porté à 28 mille recrues la
part du prince Eugène dans les levées votées en octobre, et il lui en
destina 30 mille dans les 300 mille hommes à prendre sur les anciennes
classes. Il ordonna de les choisir en Franche-Comté, en Dauphiné, en
Provence, afin qu'ils eussent de moindres distances à parcourir. Le
prince Eugène devait les vêtir avec les ressources abondantes de
l'Italie, puis les introduire dans les cadres de son armée, ce qui
pourrait lui procurer près de 100 mille combattants au mois d'avril.
Là comme ailleurs la question était tout entière dans le temps qui
s'écoulerait avant la reprise des opérations.
Enfin, quoique ayant renoncé à l'Espagne, Napoléon devait toutefois
s'occuper des Pyrénées, menacées par les Espagnols, les Portugais et
les Anglais, les uns et les autres affichant l'espérance de venger
l'invasion de l'Espagne par celle de la France. L'armée d'Aragon
confiée au maréchal Suchet, l'armée dite d'Espagne confiée au maréchal
Soult, comptaient vingt régiments chacune, et avaient leurs dépôts
entre Nîmes, Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Toulouse, Bayonne,
Bordeaux. Napoléon ordonna à ces deux armées de détacher un cadre de
bataillon par régiment, ce qui était facile avec la diminution
d'effectif qu'elles avaient éprouvée, et d'envoyer ces cadres à
Montpellier, Nîmes, Toulouse et Bordeaux, où seraient réunis 60 mille
conscrits des anciennes classes. Chacun de ces quarante bataillons
recevant 1500 recrues, devait en envoyer 500 aux armées d'Espagne et
d'Aragon, ce qui recruterait ces armées de 20 mille hommes, et
permettrait de conserver le long des Pyrénées une réserve de 40 mille
pour parer à tous les événements.
[En marge: Ménagements employés pour rendre moins sensibles les levées
d'hommes ordonnées coup sur coup.]
Avec les diverses ressources réunies sur les frontières de la
Belgique, du Rhin, de l'Italie, des Pyrénées, Napoléon persistant à
compter sur un répit de quatre mois, ne désespérait pas de triompher
des immenses périls de sa situation. Seulement la disposition à obéir
à ses lois sur le recrutement diminuait de jour en jour, et ce n'était
pas le langage bruyant des journaux asservis, ce n'était pas le
silence du Sénat, qui pouvaient changer cette disposition en un
patriotisme ardent. S'appliquant à rendre moins sensibles les
sacrifices exigés de la population, il recommanda d'achever d'abord la
levée sur les trois dernières classes de 1813, 1812, 1811, et de ne
pas remonter plus haut pour le moment. Cette première levée devait
procurer de 140 à 150 mille hommes. C'était seulement après l'avoir
terminée qu'on aurait recours aux classes plus anciennes, en
négligeant toujours les hommes mariés, ou peu aptes au service, ou
indispensables à leurs familles. Par le même motif il voulut qu'on
s'adressât en premier lieu aux provinces menacées d'invasion, comme
les Landes, le Languedoc, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
Champagne, provinces où l'esprit était meilleur et le péril plus
frappant. Toujours par esprit de ménagement, Napoléon fit retarder la
levée de 1815, qui ne pouvait fournir que des soldats beaucoup trop
jeunes, et qui n'eût fait qu'ajouter une nouvelle souffrance à des
souffrances déjà trop vives et trop multipliées. Si la paix ne mettait
pas un terme prochain à cette guerre, il réservait la conscription de
1815 pour la fin de l'année.
[En marge: Ateliers extraordinaires pour la fabrication des vêtements
et des armes.]
[En marge: Achats de chevaux.]
Ce n'était pas tout que de lever des hommes, il fallait les équiper,
les armer, les pourvoir de chevaux de selle et de trait. Napoléon créa
des ateliers extraordinaires à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à
Montpellier, à Lyon, à Metz, etc., afin d'y façonner des habits et du
linge, avec des draps et des toiles, qu'on achetait ou requérait en
payant comptant. L'équipement quoique difficile rencontrait encore
moins d'obstacles que les remontes. La France cependant avait été
moins épuisée que l'Allemagne en chevaux de selle, et elle en
possédait un assez grand nombre d'excellents. Les chevaux de trait
pour l'artillerie et les équipages ne laissaient rien à désirer. On
venait d'en acheter cinq mille. Napoléon en fit acheter encore autant,
et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant, et ces vingt
mille chevaux suffisaient avec ceux qui restaient pour une guerre à
l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares. Drouot dut en
chercher pour la garde. Des fonds furent envoyés à tous les régiments
pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se procurer.
[En marge: Manière de suppléer au manque de fusils.]
On avait de la poudre, du plomb, des fers de toute sorte, des armes
blanches, des canons, mais on manquait de fusils, et ce fut l'une des
principales causes de notre ruine. Pendant sa prospérité Napoléon en
avait poussé la fabrication jusqu'à un million. Mais la campagne de
Russie où plus de 500 mille avaient été enfouis sous les neiges, celle
d'Allemagne où nous en avions perdu deux cent mille, les places
étrangères enfin dans lesquelles il était resté une assez grande
quantité d'armes françaises, avaient épuisé nos arsenaux. Les ateliers
pour la fabrication des fusils étaient plus difficiles à créer que les
ateliers pour l'habillement et le harnachement, et pourtant c'était
n'avoir rien fait que de se procurer des hommes si on ne parvenait à
les armer. Chose étrange qui caractérisait bien cette politique, si
occupée de la conquête, et si oublieuse de la défense, la France
menacée avait plus de peine à trouver trois cent mille fusils que
trois cent mille hommes pour les porter.
On tira des ouvriers des provinces où les diverses industries du fer
sont pratiquées, et on les réunit soit à Paris, soit à Versailles,
afin d'y établir des ateliers pour la réparation et la fabrication des
armes à feu. On en fit autant dans les grandes places de seconde
ligne. On eut recours à un autre moyen pour se procurer des fusils, ce
fut de désarmer les régiments étrangers, tous devenus suspects à
l'exception des Suisses et des Polonais. Le même jour et sur divers
points on désarma les Hollandais, les Anséates, les Croates, les
Allemands, et on mit à pied ceux d'entre eux qui appartenaient à la
cavalerie. Cette mesure procura quelques mille fusils et quelques
centaines de chevaux. On vida ensuite les arsenaux de la marine, et
néanmoins l'entêtement de l'esprit de conquête était tel chez
Napoléon, qu'il ne craignit pas de faire embarquer à Toulon pour Gênes
50 mille fusils destinés à l'Italie, dans un moment où il n'était pas
sûr d'en avoir assez pour la défense de Paris!
[En marge: Napoléon, tout en déployant la plus grande activité
administrative, a recours aussi à la politique pour refaire ses
ressources.]
[En marge: Négociation entreprise pour faire rentrer les garnisons de
la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe.]
Pendant qu'il s'efforçait ainsi de rétablir ses ressources par des
prodiges d'activité administrative, il songea à s'en ménager
quelques-unes aussi par une politique sage, mais trop tardive! Il
envoya le général Delort à Francfort pour traiter avec les généraux
ennemis de la reddition des forteresses de la Vistule et de l'Oder, à
la condition de la rentrée immédiate des garnisons en France avec
armes et bagages. Si cette condition était agréée, le général Delort
devait faire ensuite des ouvertures pour les garnisons bien plus
importantes de Hambourg, de Magdebourg, de Wittenberg, d'Erfurt, etc.
Une pareille convention eût fait rentrer cent mille soldats de
première qualité, et en eût procuré, il est vrai, un nombre égal aux
coalisés, en mettant fin au blocus des places. Mais tandis qu'elle
nous eût restitué de bons soldats, elle n'eût rendu disponibles chez
nos ennemis que les soldats les plus médiocres, et d'ailleurs dans
l'état de dénûment où nous étions, cent mille hommes nous importaient
plus que deux cent mille à la coalition. Malheureusement cette raison,
qui avait provoqué la violation de la capitulation de Dresde, nous
laissait peu d'espérance de réussir dans une négociation de ce genre.
[En marge: Importance et difficulté de rendre disponibles les armées
d'Espagne.]
Il y avait une ressource bien supérieure encore à celle-là, c'était
celle qu'on aurait trouvée dans les armées d'Espagne, si on avait pu
les reporter des Pyrénées vers le Rhin. Là, indépendamment du nombre,
tout était excellent, incomparable: aucune troupe en Europe ne valait
les régiments du maréchal Suchet, ni ceux du maréchal Soult. Ces
derniers, restes de plusieurs armées toujours malheureuses, étaient,
il est vrai, dégoûtés de servir; mais le Rhin à défendre, et le
commandement direct de Napoléon, eussent certainement converti leur
dégoût en zèle ardent. Il y a peu de témérité à dire que si les
quatre-vingt mille hommes placés actuellement dans les mains du
maréchal Suchet et du maréchal Soult s'étaient trouvés entre le Rhin
et Paris, jamais la coalition n'aurait approché des murs de notre
capitale. Pour les y amener il aurait fallu conclure la paix avec les
Espagnols, mais cette paix qui semblait devoir être si facile en
rendant aux Espagnols leur roi et leur territoire, était plus
difficile peut-être que celle qu'on espérait négocier à Manheim. Il ne
suffisait pas en effet que Napoléon renonçât à l'Espagne pour que
l'Espagne renonçât à lui, qu'il repassât les Pyrénées pour qu'elle
consentît à ne pas les passer elle-même en compagnie des Portugais et
des Anglais. Le châtiment des fautes serait en vérité trop léger s'il
suffisait de n'y pas persister pour en abolir les conséquences!
[En marge: Projet de négociation dans la vue de conclure la paix avec
les Espagnols.]
[En marge: Conditions présumables d'une semblable paix.]
[En marge: Difficulté d'en faire exécuter les conditions après l'avoir
conclue.]
Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait depuis environ deux années
résolu d'abandonner l'Espagne, sans dire toutefois son secret, qui a
laissé assez de traces dans nos archives pour que l'histoire n'en
puisse douter. Cependant avec un caractère tel que le sien, il n'était
pas possible qu'il fît franchement le sacrifice d'une conquête, et il
s'était encore flatté l'année précédente de conserver les provinces de
l'Èbre. Ce dernier rêve s'était enfin évanoui, et il était décidé à
rendre purement et simplement l'Espagne à Ferdinand VII, moyennant que
ce prince signât la paix, et la fît accepter à son peuple. Les
conditions du traité étaient faciles à imaginer. On délivrerait
d'abord Ferdinand VII et les princes détenus avec lui à Valençay; on
rendrait de plus les prisonniers de guerre et les places fortes. En
retour, les armées espagnoles rentreraient chez elles, exigeant que
les troupes anglaises rentrassent à leur suite. Il semblait qu'après
ces satisfactions réciproques, la France et l'Espagne n'eussent plus
rien à se demander l'une à l'autre. Mais de fâcheuses circonstances
compliquaient cette situation en apparence si simple. Les Espagnols
aspiraient à se venger, et à ravager la France à leur tour. Les
Anglais, après avoir contribué puissamment à leur délivrance,
n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait, et à
repasser les Pyrénées sur une sommation partie de Cadix ou de Madrid.
D'ailleurs un engagement contenant la condition de ne pas traiter
l'une sans l'autre liait l'Angleterre et l'Espagne. Enfin les Cortès,
exerçant en ce moment la royauté, n'étaient pas pressées de résigner
leur toute-puissance aux pieds de Ferdinand VII, et n'avaient pas
autant que l'Espagne et que lui-même le désir de son retour. En tout
cas elles ne voulaient lui rendre son sceptre qu'à condition qu'il
prêterait serment à la constitution de Cadix. Par ces divers motifs il
se pouvait que ni les Anglais ni les représentants de l'Espagne ne
consentissent à la ratification d'un traité signé à Valençay, pour
recouvrer Ferdinand VII auquel ils ne tenaient guère. Ferdinand
lui-même, une fois délivré, pouvait bien ne pas se soucier du traité
qui lui aurait rendu sa liberté, dire qu'on ne devait rien à qui vous
avait trompé, et s'armer ainsi d'une raison alléguée jadis par
François Ier, et nullement condamnée par les docteurs en droit public,
c'est qu'un engagement pris en captivité ne lie pas. La conduite
suivie en 1808 envers la famille royale d'Espagne avait été telle, que
personne en Europe, même en France, n'eût osé blâmer le prisonnier de
Valençay. Napoléon, ce lion si fier, n'eût paru en cette occasion
qu'un renard pris au piége.
Si au contraire, par une défiance toute naturelle, Napoléon détenait
Ferdinand VII jusqu'à ce que le traité conclu avec lui eût été porté à
Cadix et accepté par la régence, il était possible, les Anglais
aidant, et aussi les Cortès, qu'on repoussât le traité, qu'on le
déclarât nul comme ayant été conclu en captivité, et qu'on en remît
l'acceptation jusqu'à la rentrée de ce prince en Espagne. Ferdinand
VII en serait plus longtemps prisonnier, mais les Anglais n'auraient
pas plus de chagrin que les libéraux espagnols de sa captivité
prolongée.
[En marge: Le parti le plus sûr était de faire partir Ferdinand VII
pour l'Espagne, en se fiant à sa bonne foi pour l'exécution du traité
conclu avec lui.]
Dans cette alternative de voir le traité méconnu par Ferdinand VII ou
par ceux qui exerçaient son autorité en son absence, le plus sûr eût
été encore de renvoyer tout simplement le monarque espagnol dans ses
États. En le renvoyant on avait au moins la chance de sa fidélité à sa
parole, dont son extrême dévotion offrait quelque garantie, tandis
qu'en expédiant le traité sans lui, on avait la presque certitude que
ce traité serait repoussé par les Anglais et par les Espagnols, fort
impatients les uns et les autres d'envahir le midi de la France. M. de
Caulaincourt était d'avis de courir le risque de la confiance.
Napoléon, qui ne se fiait pas du tout à Ferdinand VII, et qui avait
ses raisons pour cela, voulut user d'un moyen terme consistant, après
avoir conclu un traité avec Ferdinand VII, à faire porter secrètement
ce traité en Espagne par un homme sûr qui tâcherait d'éveiller chez
les vieux serviteurs de la dynastie le désir de la revoir, et qui
aurait d'ailleurs pour les persuader un autre argument, celui de la
restitution immédiate des places fortes espagnoles. De plus, comme il
arrive souvent entre alliés faisant la guerre en commun, les Anglais
et les Espagnols étaient assez mécontents les uns des autres, et il
était probable que les Espagnols ne seraient pas fâchés de pouvoir
dire aux Anglais qu'ils n'avaient plus besoin d'eux, auquel cas ces
derniers, privés du concours des armées espagnoles, et n'ayant plus de
ligne de retraite assurée à travers les Pyrénées, n'oseraient pas
rester sur la frontière française.
[En marge: Envoi de M. de Laforest à Valençay.]
[En marge: Conditions que M. de Laforest doit proposer aux princes
espagnols.]