fût un assez bon père, ne les touchait que médiocrement. D'autres
considérations les occupaient. Aucune puissance au monde n'avait
autant souffert que l'Autriche de l'esprit novateur, et n'avait eu
autant de combats à soutenir contre cet esprit depuis trois cents ans.
Pendant le dix-huitième siècle elle avait rencontré le grand Frédéric,
et perdu la Silésie. Pendant la Révolution française elle avait
rencontré Napoléon, et perdu les Pays-Bas, la Souabe, l'Italie, la
couronne germanique. Si même on remontait jusqu'à la réforme
protestante, on la trouvait sous Charles-Quint aux prises avec Luther,
c'est-à-dire avec l'esprit novateur. La haine des révolutions était
donc chez elle une politique traditionnelle, à peine interrompue un
instant sous Joseph II, bientôt reprise sous ses successeurs, et aussi
active que prévoyante sous l'empereur François et M. de Metternich.
Ils se demandaient donc l'un et l'autre, avec un souci que ne
partageait aucun de leurs alliés, à qui on donnerait à gouverner
cette France si effrayante, qui tenait dans sa main, outre sa terrible
épée, la torche non moins terrible des révolutions. Les Bourbons, qui
leur auraient convenu sous tant de rapports, ils y songeaient à peine,
parce que la France et l'Europe y songeaient moins encore, et qu'ils
doutaient de leur capacité. Un soldat de génie, disposé à réprimer la
révolution dont il était sorti, non par suite de préjugés qu'il
n'avait point, mais par le double amour de l'ordre et du pouvoir, leur
paraissait difficile à remplacer; et songeant moins à Marie-Louise
qu'à la révolution française, prête à recommencer son redoutable
cours, ils n'inclinaient guère à détrôner Napoléon.
[En marge: L'Angleterre, par d'autres motifs, entre dans les vues de
l'Autriche, et les appuie.]
Satisfaits des résultats obtenus, craignant plutôt que désirant la
vacance du trône de France, l'empereur François et M. de Metternich
étaient d'avis, une fois parvenus aux bords du Rhin, d'adresser à
Napoléon de nouvelles offres pacifiques, et, chose inattendue,
l'Angleterre, l'ennemie si obstinée de la famille Bonaparte, se
montrait en ce moment favorable aux vues du cabinet de Vienne. Le
cabinet britannique ayant autrefois affiché le désir de rétablir les
Bourbons sur le trône de France, ayant par ce motif essuyé pendant
vingt années les attaques de l'opposition qui lui reprochait de
soutenir une guerre ruineuse pour un objet étranger à l'Angleterre,
semblait craindre ce reproche, et à force de s'en défendre, avait
presque fini par ne plus le mériter. Lord Aberdeen, son représentant
auprès des cours alliées, l'un des esprits les plus droits, les plus
sages qui aient jamais servi l'Angleterre, était devenu, sous ce
rapport, l'appui de M. de Metternich, et n'hésitait pas à dire que si
Napoléon faisait les concessions nécessaires, il fallait traiter avec
lui tout comme avec un autre, et le considérer comme un souverain
parfaitement légitime.
[En marge: Principes de conduite que M. de Metternich avait fait
adopter par la coalition pour la bonne direction de ses affaires.]
[En marge: Il résulte de ces principes la nécessité de prendre au bord
du Rhin une nouvelle résolution.]
Arrivés au bord du Rhin les coalisés avaient donc un parti à prendre à
cet égard. D'ailleurs certains antécédents les y obligeaient. M. de
Metternich, le lendemain de la réunion de l'Autriche aux puissances
belligérantes, et lorsqu'on était encore en Bohême, avait proposé et
fait adopter quelques résolutions importantes, toutes conçues dans la
vue de remédier à l'esprit de discorde ordinaire aux coalitions.
Premièrement, puisque les souverains et leurs principaux ministres
étaient réunis, il leur avait proposé de ne pas se séparer que la
guerre ne fût terminée. Secondement il avait demandé et obtenu la
nomination d'un général unique, lequel, ainsi qu'on l'a vu, avait été
le prince de Schwarzenberg. Troisièmement, il avait posé comme but,
non pas la conquête, mais la restitution à chacun de ce qu'il avait
perdu. Or comme cette base, pour la Prusse et l'Autriche qui avaient
subi depuis vingt années de si nombreuses transformations, pouvait
être incertaine, il avait fait adopter pour l'une et l'autre la
condition précise de leur état avant la guerre de 1805, et de plus il
avait fait décider qu'on mettrait en dépôt, dans les mains de la
coalition, les provinces reconquises. Enfin il avait obtenu qu'on
divisât la guerre non pas en campagnes et par années, mais en périodes
mesurées sur l'importance des résultats obtenus. Ainsi la marche et
l'arrivée jusqu'au Rhin devaient constituer la première période. La
seconde, si on était contraint à l'entreprendre, s'arrêterait au
sommet des Vosges et des Ardennes. La troisième, si on était
absolument réduit à pousser la guerre si loin, ne se terminerait qu'à
Paris même. Il résultait, sans le dire, de ces résolutions si
profondément conçues, qu'à chaque période accomplie, on s'arrêterait
avant d'entamer la suivante, pour examiner si la paix n'était pas
possible.
[En marge: On profite de la présence de M. de Saint-Aignan à Francfort
pour le charger d'une mission pacifique à Paris.]
Ainsi, par toutes les raisons que nous avons données, l'Autriche, sans
prendre toutefois l'initiative d'une nouvelle négociation, voulait
faire savoir à Napoléon que c'était le moment de traiter, elle voulait
lui conseiller d'être plus sage qu'à Prague, et de s'attacher à
conserver outre le trône, qui n'avait pas été mis en question
jusqu'ici, mais qui pouvait l'être, une France bien belle encore,
celle du traité de Lunéville. Les souverains et leurs ministres étant
en cet instant réunis à Francfort, un hasard leur fournit une occasion
de communiquer à Napoléon leur pensée véritable, pensée sincère alors,
car le Rhin n'était pas franchi. La France avait eu à Weimar un
ministre, M. de Saint-Aignan, qui à un esprit éclairé joignait un
caractère doux et conciliant, et qui avait l'avantage, fort apprécié à
cette époque, d'être le beau-frère de M. de Caulaincourt. Il était
connu en effet de toute l'Europe que M. de Caulaincourt, dans la cour
trop soumise de Napoléon, avait la sagesse de soutenir la cause de la
paix, et ce mérite s'ajoutant à sa grande situation, en faisait aux
yeux des étrangers le serviteur le plus respectable de l'Empire. Son
beau-frère M. de Saint-Aignan avait été, par une assez brutale
interprétation du droit de la guerre, considéré comme prisonnier
lorsqu'on était entré à Weimar. On avait commencé par le reléguer à
Toeplitz, puis on l'avait rappelé à Francfort, et dédommagé du reste
par beaucoup d'égards d'un désagrément momentané. On lui avait proposé
de se charger d'une mission à Paris, consistant à suggérer à Napoléon
l'idée d'un congrès, lequel se réunirait immédiatement sur la
frontière, et traiterait de la paix sur la double base des limites
naturelles pour la France, et d'une indépendance complète pour toutes
les nations.
[En marge: Langage de M. de Metternich à M. de Saint-Aignan.]
[En marge: Confirmation du langage de M. de Metternich par M. de
Nesselrode et par lord Aberdeen.]
Ce fut d'abord M. de Metternich qui prit M. de Saint-Aignan à part
pour lui offrir cette sorte de mission. Il lui affirma que l'Europe
désirait la paix, qu'elle la voulait honorable et acceptable pour tout
le monde; qu'elle savait que la France après vingt ans de victoires
avait acquis le droit d'être respectée, et qu'elle le serait; qu'on
n'entendait pas rétablir dans son entier l'ancien état des choses, que
l'Autriche ne prétendait pas notamment reprendre tout ce qu'elle avait
possédé jadis, qu'il lui suffirait de revenir à une situation
convenable et rassurante; que c'était là le terme des prétentions de
tous les princes alliés; qu'en preuve de cette haute sagesse chez eux,
lui M. de Metternich était chargé de proposer à la France ses
frontières naturelles, c'est-à-dire le Rhin, les Alpes, les Pyrénées,
mais rien au delà; qu'il était temps pour tous de songer à la paix,
pour l'Europe sans aucun doute, mais pour la France également, et pour
Napoléon en particulier plus que pour aucune des parties
belligérantes; qu'il avait soulevé contre lui un orage épouvantable;
que l'irritation extraordinaire excitée contre sa personne allait sans
cesse croissant, qu'elle inspirait aux combattants une rage guerrière
difficile à contenir; que s'il y regardait bien, il verrait que les
sentiments qui agitaient l'Europe avaient pénétré en France même, et
qu'il pouvait arriver qu'il fût bientôt aussi isolé dans son propre
pays que dans le reste du monde; que le temps de traiter honorablement
était donc venu, que ce moment passé la guerre serait acharnée,
implacable, poussée jusqu'à la destruction entière des uns ou des
autres; qu'on ne se diviserait pas dans la coalition, qu'on ferait à
l'union tous les sacrifices nécessaires; que la paix qu'on offrait on
l'offrait de bonne foi, qu'on la proposait générale sur terre et sur
mer; que la Russie, la Prusse, l'Angleterre elle-même la souhaitaient,
qu'à cet égard il fallait mettre toute défiance de côté, car le désir
d'arrêter l'effusion du sang était universel; mais qu'il ne fallait
pas tomber encore une fois dans la déplorable erreur commise à Prague,
où faute d'en croire l'Autriche, et faute de se résoudre à propos, on
avait pour quelques heures perdues laissé échapper l'occasion de
terminer la guerre à des conditions qu'on n'obtiendrait plus. En
preuve de ce qu'il avançait, M. de Metternich introduisit
successivement M. de Nesselrode et lord Aberdeen, qui répétèrent en
termes plus courts mais aussi formels, tout ce qu'il avait dit
lui-même. Lord Aberdeen affirma au nom de son propre cabinet, qu'on
ne voulait ni abaisser ni humilier la France, qu'on ne songeait point
à lui disputer ses frontières naturelles, car on savait qu'il y avait
des événements sur lesquels il ne fallait pas revenir, mais il répéta
qu'au delà de ces limites on était décidé à n'accorder à la France ni
territoire, ni autorité positive, ni même influence, excepté celle
toutefois que les grands États exercent les uns sur les autres, quand
ils savent se servir des avantages de leur position sans en abuser.
[En marge: Sincérité actuelle des ministres de la coalition.]
Quant à la sincérité de ce langage, M. de Saint-Aignan, d'après tout
ce qu'il vit et entendit, n'en conçut pas le moindre doute. Il
répondit que pris à l'improviste et n'ayant aucune mission, il pouvait
tout écouter sans manquer à des instructions qu'il n'avait point,
qu'il rapporterait fidèlement ce qu'on le chargeait de dire, mais
qu'il vaudrait peut-être mieux, pour plus d'exactitude, lui remettre
par écrit le résumé des conditions proposées. M. de Metternich n'y vit
aucune difficulté, et remit à M. de Saint-Aignan une note fort courte,
mais précise, contenant les énonciations suivantes.
[En marge: Résumé par écrit des conditions offertes à Francfort.]
L'Europe ne se diviserait point quoi qu'il arrivât, et resterait unie
jusqu'à la paix. Cette paix devait être générale, et maritime aussi
bien que continentale. Elle serait fondée sur le principe de
l'indépendance de toutes les nations, dans leurs limites ou naturelles
ou historiques. La France conserverait le Rhin, les Alpes, les
Pyrénées, mais devrait s'y renfermer; la Hollande serait indépendante,
et ses frontières du côté de la France seraient ultérieurement
déterminées; l'Italie serait également indépendante, et on pourrait
discuter les limites que l'Autriche y aurait du côté du Frioul, ainsi
que la France du côté du Piémont. L'Espagne recouvrerait sa dynastie:
cette condition était _sine qua non_. L'Angleterre ferait aussi des
restitutions au delà des mers, et chaque nation jouirait de la liberté
du commerce telle qu'elle serait stipulée par le droit des gens,
etc...
Sur ce dernier point seulement lord Aberdeen éleva quelques
difficultés de rédaction, mais on laissa à M. de Metternich, qui
tenait la plume, le soin de trouver les termes vagues que nous venons
de rapporter, et on dirigea immédiatement M. de Saint-Aignan sur
Mayence, en le rendant porteur des paroles les plus affectueuses pour
M. de Caulaincourt. On fit dire à celui-ci qu'on le savait si honnête
homme et si juste, qu'on était prêt à l'accepter comme arbitre des
conditions de la paix, si Napoléon voulait lui confier des pleins
pouvoirs pour la conclure.
[En marge: Arrivée de M. de Saint-Aignan à Paris.]
[En marge: Transmission de son message appuyé par M. de Bassano.]
[En marge: Raisons puissantes d'accueillir cet heureux message.]
M. de Saint-Aignan arriva le 11 novembre à Mayence, et le 14 à Paris.
Il se hâta de remettre son message à M, de Bassano, qui le transmit
sur-le-champ à Napoléon. Ce ministre était, il faut le reconnaître,
considérablement changé. De sa dangereuse infatuation il n'avait
conservé que les dehors. L'esprit, le caractère même, avaient cédé
sous le poids des événements. Il eut donc la sagesse d'appuyer auprès
de Napoléon les propositions de Francfort. Elles étaient certes bien
belles, bien acceptables encore! Que pouvions-nous en effet désirer au
delà des Alpes et du Rhin? Qu'avions-nous trouvé en outre-passant ces
frontières si puissantes et si clairement tracées? Rien que la haine
des peuples, l'effusion continue de leur sang et du nôtre, des trônes
de famille difficiles à soutenir, presque tous tombés en ce moment ou
tournés contre nous, parce qu'à une influence légitime sur des peuples
voisins nous avions voulu donner la forme humiliante de royautés
étrangères; et si enfin, par orgueil, ou affection fraternelle, nous
exigions absolument quelque chose au delà du Rhin ou des Alpes, ne
restait-il pas dans les termes employés pour fixer les limites de la
Hollande et de l'Italie, le moyen d'obtenir de suffisantes indemnités
de famille?
[En marge: Napoléon, quoique n'étant pas disposé à refuser les
propositions de Francfort, craint d'avouer trop clairement sa détresse
en les acceptant immédiatement.]
[En marge: Il fait une réponse prompte, mais ambiguë.]
Il n'y avait donc pas une seule raison de refuser les propositions
indirectes mais positives de Francfort. Aussi Napoléon n'y pensait-il
pas le moins du monde, bien que son orgueil souffrît cruellement; mais
il recueillait le triste prix de ses fautes, car il ne pouvait guère
se montrer accommodant sans s'affaiblir. Ne pas accepter sur-le-champ
les propositions venues de Francfort, c'était laisser à la coalition
le moyen de se dédire lorsqu'elle finirait par connaître le dénûment
de la France, la dispersion de ses ressources depuis Cadix jusqu'à
Dantzig, son abattement moral, son détachement de Napoléon, lorsque
surtout le peuple anglais, s'exaltant à la nouvelle des derniers
succès de la coalition, voudrait en tirer les plus extrêmes
conséquences. Il y avait ce danger, et c'était, en effet, le plus
grave, mais il y en avait un autre aussi, c'était d'avouer soi-même ce
qu'on craignait que la coalition ne devinât bientôt, en laissant
paraître par trop de condescendance l'impuissance à laquelle on était
réduit. De la part d'un caractère moins entier que celui de Napoléon,
la condescendance aurait pu être prise pour de l'esprit de
conciliation; mais de sa part céder à l'instant sur tous les points,
pour lier sur tous les points les puissances coalisées, c'était avouer
une affreuse détresse. Aussi à côté du danger de résister, y avait-il
celui de céder, effet trop ordinaire des mauvaises conduites, qui vous
amènent à des situations où tout est péril, et où il y a autant
d'inconvénient à reculer qu'à s'avancer!
Pourtant le plus grand péril étant de paraître intraitables, de
fournir ainsi à ceux qui nous faisaient à regret les concessions de
Francfort le droit de les retirer, il valait mieux consentir à tout,
et tout de suite, au risque de laisser échapper un secret que du reste
on ne pouvait pas cacher longtemps. Napoléon voulut par la promptitude
de la réponse montrer un certain empressement à négocier, et n'ayant
pris que la journée du 15 pour réfléchir, il fit répondre dès le
lendemain 16. Mais la forme de la réponse n'était pas heureuse. Aucune
explication sur les bases proposées, dès lors aucune acceptation de
ces bases, désignation de Manheim pour lieu de réunion du futur
congrès, lieu dont le voisinage indiquait la résolution d'entrer en
matière sans retard, enfin phrase ironique, amère même contre
l'Angleterre, à propos de l'indépendance des nations que la France,
disait-on, demandait sur terre comme sur mer, telle était en substance
la note expédiée, note qu'assurément on ne fit pas attendre, car on
l'envoya immédiatement au maréchal Marmont qui commandait à Mayence,
avec ordre de la faire parvenir sur-le-champ à Francfort. Le silence
gardé sur les conditions était imaginé sans doute pour écarter l'idée
d'un trop grand abattement de notre part, car il indiquait qu'on
n'était pas prêt à tout accepter, mais c'était décourager la coalition
si elle était sincère, et si elle ne l'était pas, lui laisser le moyen
de se dédire.
[En marge: État dans lequel Napoléon trouve les esprits en arrivant à
Paris.]
[En marge: On lui impute la rupture des négociations de Prague.]
[En marge: Le langage de ses écrivains n'obtient aucune créance.]
[En marge: Sentiment profond des maux de la guerre.]
[En marge: Réveil des partis.]
[En marge: Dispositions des révolutionnaires et des royalistes.]
Napoléon arrivé à Paris y avait trouvé le public dans un état de
profonde tristesse, presque de désespoir, et en particulier d'extrême
irritation contre lui. Sa police, quelque active qu'elle fût, quelque
arbitraire qu'elle se permît d'être, pouvait à peine contenir la
manifestation du sentiment général. Bien que personne, même dans le
gouvernement, ne connût le secret des négociations de Prague, bien que
Napoléon eût laissé croire à ses ministres et à l'archichancelier
Cambacérès lui-même que les puissances avaient cherché à l'humilier
jusqu'à vouloir lui ôter Venise, ce qui n'était pas vrai, le public
était convaincu que si les négociations avaient échoué, c'était sa
faute. On ne lui pardonnait donc pas d'avoir négligé l'occasion si
heureuse des victoires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix.
On regardait son ambition comme extravagante, cruelle pour l'humanité,
fatale pour la France. Après les désastres de 1813, ajoutés à ceux de
1812, on ne se croyait plus en mesure de résister à la coalition
formidable qui sur le Rhin, l'Adige, les Pyrénées, menaçait la France
d'un million de soldats. Les écrivains enchaînés ou payés, qui seuls
avaient la faculté de composer des gazettes, et que personne ne
croyait même quand ils disaient la vérité, avaient reçu les
instructions du duc de Rovigo sur la manière de présenter les malheurs
de cette campagne. Les frimas avaient servi à expliquer les désastres
de 1812, la défection des alliés allait servir à expliquer ceux de
1813. Outre cette explication on en cherchait une autre dans
l'explosion imprévue du pont de Leipzig. Sans le crime des Saxons et
des Bavarois, disait-on, sans la faute de l'officier qui avait fait
sauter le pont de Leipzig, Napoléon, vainqueur de la coalition, serait
revenu sur le Rhin apportant à la France une paix glorieuse. Aussi n'y
avait-il pas de termes d'exécration qu'on ne prodiguât aux Bavarois et
surtout aux Saxons. On annonçait de plus avec une insistance cruelle,
et bien peu méritée, que le colonel de Montfort, très-innocent, quoi
qu'on en dît, de la catastrophe du pont de Leipzig, allait être pour
cette catastrophe déféré à une commission militaire. Personne
n'ajoutait foi à ces assertions, et comme les menteurs qui, lorsqu'ils
s'aperçoivent qu'on ne les croit pas, élèvent la voix davantage, les
écrivains soldés répétaient avec plus d'acharnement le thème convenu,
sans obtenir plus de créance.--Il veut sacrifier tous nos enfants à sa
folle ambition, était le cri des familles, depuis Paris jusqu'au fond
des provinces les plus reculées. On ne niait pas le génie de Napoléon,
on faisait bien pis, on n'y songeait plus, pour ne penser qu'à sa
passion de guerres et de conquêtes. L'horreur qu'on avait ressentie
jadis pour la guillotine, on l'éprouvait aujourd'hui pour la guerre.
On ne s'entretenait partout que des champs de bataille de l'Espagne
et de l'Allemagne, des milliers de mourants, de blessés, de malades
expirant sans soins dans les champs de Leipzig et de Vittoria. On
représentait Napoléon comme une espèce de démon de la guerre, avide de
sang, ne se complaisant qu'au milieu des ruines et des cadavres. La
France dégoûtée de la liberté par dix années de révolution, était
dégoûtée maintenant du despotisme par quinze années de gouvernement
militaire, et d'effusion de sang humain d'un bout de l'Europe à
l'autre. Les violences des préfets enlevant les enfants du peuple par
la conscription, ceux des classes élevées par la création des gardes
d'honneur, torturant par des garnisaires les familles dont les fils ne
répondaient point à l'appel, employant les colonnes mobiles contre les
réfractaires qui couraient la campagne, traitant souvent les provinces
françaises comme des provinces conquises, convertissant en impôts
obligatoires de prétendus dons volontaires proposés et consentis par
leurs affidés, prenant à la fois denrées, chevaux, bétail, par la voie
des réquisitions; une police soupçonneuse recueillant les moindres
propos, enfermant arbitrairement ceux qui étaient accusés de les
tenir, et toujours supposée présente là même où elle n'était point;
une misère profonde dans les ports, résultant de la clôture absolue
des mers; sur les frontières de terre, ouvertes naguère à notre
industrie, des milliers de baïonnettes étrangères ne laissant pas
passer un ballot de marchandises; enfin une terreur indicible et
universelle de l'invasion, tous ces maux à la fois provenant d'une
seule volonté non contredite, étaient une cruelle leçon, qui avait
infirmé celle qu'on avait reçue des malheurs de la révolution, et,
qui, sans rendre la France républicaine, la ramenait à désirer une
monarchie libéralement constituée. Tous les partis longtemps oubliés,
commençaient à se montrer de nouveau. Les révolutionnaires
s'agitaient, mais à la vérité sans effet. Quelques-uns, en très-petit
nombre, se rattachant à Napoléon par la crainte des Bourbons qu'ils
haïssaient, voulaient bien le proclamer dictateur, à condition qu'il
aurait recours à des moyens extraordinaires, et qu'il appellerait le
peuple à un mouvement semblable à celui de 1792. Mais c'étaient des
maniaques rêvant un passé actuellement impossible. Le mouvement de
1792 n'avait été qu'une explosion d'indignation de la part de la
France injustement assaillie par l'Europe, et ce sentiment c'était
aujourd'hui l'Europe qui l'éprouvait à son tour contre nous. Les
royalistes, partisans de la maison de Bourbon, ranimés par
l'espérance, excités par les prêtres bien plus nombreux, bien plus
hardis en ce moment que les révolutionnaires, commençaient à élever la
voix et à se faire écouter. La France avait presque oublié les
Bourbons, dont elle était séparée par des événements immenses qui
tenaient dans les esprits la place de plusieurs siècles, et elle
craignait d'ailleurs leur manière de penser, leur entourage, leurs
ressentiments; mais épouvantée de l'empire, persistant à repousser la
république, elle en venait à comprendre que les Bourbons contenus par
de sages lois, pourraient offrir un moyen d'échapper au despotisme
comme à l'anarchie. Il n'y avait du reste que les hommes les plus
éclairés qui portassent leurs vues aussi loin; la masse laissait
parler des Bourbons pour ne plus entendre parler de la guerre, qui
dévorait les enfants, aggravait les impôts, et empêchait tout
commerce.
[En marge: Sentiments des fonctionnaires.]
[En marge: État d'esprit de Berthier et de Cambacérès.]
[En marge: Langage de Ney, Marmont, Macdonald, Caulaincourt.]
[En marge: Alarmes de l'Impératrice.]