HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
TOME XVII
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 15 mars 1860.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DIX-SEPTIÈME
PARIS
PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
60, RUE RICHELIEU
1860
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE.
LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
L'INVASION.
Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le
Rhin. -- Détresse de nos troupes en Italie et en Espagne. --
Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant l'automne de
1813, et sa retraite sur l'Adige. -- Opérations du maréchal Soult
en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver
Saint-Sébastien et Pampelune. -- Retraite de ce maréchal sur la
Nive et l'Adour. -- Retraite du maréchal Suchet sur la Catalogne.
-- Déplorable situation de la France, où tout avait été disposé
pour la conquête et rien pour la défense. -- Soulèvement des
esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la paix
après les victoires de Lutzen et de Bautzen. -- Les coalisés
ignorent cette situation. -- Effrayés à la seule idée de franchir
le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions
de paix. -- Les plus disposés à transiger sont l'empereur
François et M. de Metternich. -- Causes de leur disposition
pacifique. -- M. de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se
trouvant en ce moment à Francfort, est chargé de se rendre à
Paris, et d'offrir la paix à Napoléon sur la base des frontières
naturelles de la France. -- Départ immédiat de M. de Saint-Aignan
pour Paris. -- Accueil qu'il reçoit. -- Craignant de s'affaiblir
par trop d'empressement à accepter les propositions de Francfort,
Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans
s'expliquer sur les bases de pacification proposées. -- Premières
occupations de Napoléon dès son retour à Paris. -- Irritation du
public contre M. de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique
de la guerre. -- Son remplacement par M. de Caulaincourt. --
Quelques autres changements moins importants dans le personnel
administratif. -- Levée de 600 mille hommes, et résolution
d'ajouter des centimes additionnels à toutes les contributions.
-- Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre les levées
d'hommes et d'impôts ordonnées par simple décret. -- Emploi que
Napoléon se propose de faire des ressources mises à sa
disposition. -- Il espère, si la coalition lui laisse l'hiver
pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du Rhin. -- Ses
mesures pour conserver la Hollande et l'Italie. -- Négociation
secrète avec Ferdinand VII, et offre de lui rendre la liberté et
le trône, à condition qu'il fera cesser la guerre, et refusera
aux Anglais le territoire espagnol. -- Traité de Valençay. --
Envoi du duc de San-Carlos pour faire agréer ce traité aux
Espagnols. -- Conduite de Murat. -- Son abattement bientôt suivi
de l'ambition de devenir roi d'Italie. -- Ses doubles menées à
Vienne et à Paris. -- Il demande à Napoléon de lui abandonner
l'Italie. -- Napoléon indigné veut d'abord lui exprimer les
sentiments qu'il éprouve, et puis se borne à ne pas répondre. --
Pendant que Napoléon s'occupe de ses préparatifs, M. de
Metternich peu satisfait de la réponse évasive faite aux
propositions de Francfort, demande qu'on s'explique formellement
à leur sujet. -- Napoléon se décide enfin à les accepter, consent
à négocier sur la base des frontières naturelles, et réitère
l'offre d'un congrès à Manheim. -- Malheureusement pendant le
mois qu'on a perdu tout a changé de face dans les conseils de la
coalition. -- État intérieur de la coalition. -- Un parti
violent, à la tête duquel se trouvent les Prussiens, voudrait
qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon, et
qu'on réduisit la France à ses frontières de 1790. -- Ce parti
désapprouve hautement les propositions de Francfort. -- Alexandre
flatte tous les partis pour les dominer. -- L'Angleterre
appuierait l'Autriche dans ses vues pacifiques, si un événement
récent ne la portait à continuer la guerre. -- En effet à
l'approche des armées coalisées la Hollande s'est soulevée, et la
Belgique menace de suivre cet exemple. -- L'espérance d'ôter
Anvers à la France décide dès lors l'Angleterre pour la
continuation de la guerre, et pour le passage immédiat du Rhin.
-- L'Autriche, de son côté, entraînée par l'espérance de
recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de l'Angleterre et
par consentir à la continuation de la guerre. -- On renonce aux
propositions de Francfort, et on répond à M. de Caulaincourt
qu'on communiquera aux puissances alliées son acceptation tardive
des bases proposées, mais on évite de s'expliquer sur la
continuation des hostilités. -- Forces dont disposent les
puissances pour le cas d'une reprise immédiate des opérations. --
Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille hommes, qu'au
printemps elles doivent porter à 600 mille. -- Elles se flattent
que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à leur
opposer. -- Plans divers pour le passage du Rhin. -- Les
Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les
Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour
opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler
l'Italie de la France. -- Le plan des Autrichiens prévaut. --
Passage du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en
Suisse. -- Abolition de l'acte de médiation. -- Vains efforts de
l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. -- Marche de la
coalition vers l'est de la France. -- Arrivée de la grande armée
coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à Nancy. -- Napoléon
surpris par cette brusque invasion ne peut plus songer aux vastes
préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se trouve presque
réduit aux forces qui lui restaient à la fin de 1813. -- Il
reploie sur Paris les dépôts des régiments, et y fait verser à la
hâte les conscrits tirés du centre et de l'ouest de la France. --
Il crée à Paris des ateliers extraordinaires pour l'équipement
des nouvelles recrues, et forme de ces recrues des divisions de
réserve et des divisions de jeune garde. -- Napoléon prescrit aux
maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de
leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du
maréchal Soult sur Paris. -- Napoléon envoie d'abord la vieille
garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis
ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier
avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et
Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les
rejoindre avec les troupes organisées à Paris. -- Avant de
quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps législatif. --
Communications au Sénat et au Corps législatif. -- État d'esprit
de ces deux assemblées. -- Désir du Corps législatif de savoir ce
qui s'est passé dans les dernières négociations. --
Communications faites à ce corps. -- Rapport de M. Laine sur ces
communications. -- Ajournement du Corps législatif. -- Violents
reproches adressés par Napoléon aux membres de cette assemblée.
-- Tentative pour reprendre les négociations de Francfort. --
Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des armées
coalisées. -- Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans
s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend
lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général
des alliés. -- Dernières mesures de Napoléon en quittant Paris.
-- Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus
revoir.
[Date en marge: Nov. 1813.]
[En marge: État des armées françaises à leur retour sur le Rhin après
la campagne de 1813.]
Napoléon venait de ramener l'armée française sur le Rhin, dans l'état
le plus déplorable. La garde de 40 mille hommes était réduite à 10
mille. Les corps d'Oudinot (le 12e), de Reynier (le 7e), d'Augereau
(le 16e), de Bertrand (le 4e), successivement réunis en un seul sous
le général Morand, ne présentaient pas 12 mille combattants le jour de
leur entrée à Mayence qu'ils étaient chargés de défendre. Les corps de
Marmont et de Ney (les 6e et 3e), destinés sous le maréchal Marmont à
garder le Rhin de Manheim à Coblentz, ne comptaient pas 8 mille hommes
sous les armes. Le 2e sous Victor avait tout au plus 5 mille soldats
pour couvrir le haut Rhin de Strasbourg à Bâle. Les corps de Macdonald
et de Lauriston (11e et 5e), réunis sous le maréchal Macdonald et
dirigés sur le bas Rhin, n'avaient pas 9 mille hommes valides pour
disputer le cours de ce grand fleuve de Coblentz à Arnheim. La
cavalerie française formée en quatre corps, mal montée ou à pied,
n'aurait pas pu présenter 10 mille cavaliers en état de combattre. Les
Polonais réduits presque à rien avaient été envoyés à Sedan où
résidait leur dépôt, pour essayer de s'y reformer. Enfin une masse de
traînards sans armes, sans vêtements, portant avec eux les germes du
typhus, qu'ils communiquaient à tous les pays où ils s'arrêtaient,
repassaient la frontière en petites bandes. C'était presque une
seconde retraite de Russie, avec cette différence qu'il restait
environ 60 mille combattants sous les armes, et qu'au lieu de nous
retirer sur l'Allemagne exaspérée, nous nous relirions sur la France,
où nous trouvions enfin la patrie, mais la patrie épuisée et désolée.
Le désastre de Moscou avait pu en effet ne paraître qu'un accident,
grand comme notre destinée, mais la campagne de 1813 succédant à celle
de 1812, attestait l'abandon définitif de la fortune, et la ruine
d'un système qui avait contre lui l'intérêt autant que le bon sens
des nations civilisées, et que le génie le plus vaste ne suffisait
plus à soutenir contre la force des choses.
[En marge: Situation de nos troupes en Italie et en Espagne.]
Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle
n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en
Italie, soit en Espagne, n'avaient pas été beaucoup plus heureux que
lui.
[En marge: Efforts du prince Eugène pour défendre l'Italie, et sa
retraite sur l'Adige.]
Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était
parvenu en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en
les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la
Provence, du Dauphiné, à se procurer 50 mille soldats au lieu de 80
mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions
d'infanterie, et une de cavalerie, jeunes en soldats, mais vieilles en
officiers, et avec leur secours il avait essayé de garder la Drave et
la Save de Willach à Laybach, couvrant le Tyrol par sa gauche, la
Carniole par sa droite. (Voir la carte nº 31.) Après s'être maintenu
pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si
étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il
avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la
Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des
Italiens, et il s'était successivement replié d'abord sur l'Isonzo,
puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les
passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus
difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Vérone et Trieste, il
avait partagé son armée en deux corps. Il avait envoyé le général
Grenier sur Bassano avec 15 mille hommes, tandis qu'avec 20 mille il
tâchait, en manoeuvrant entre le Tagliamento et la Piave, de couvrir
le Frioul et Venise. C'était l'étude des campagnes du général
Bonaparte qui lui avait inspiré l'idée d'envoyer le général Grenier
dans la vallée de Bassano, car en remontant cette vallée, ce général
pouvait se jeter dans le flanc des Autrichiens, tandis que le général
Giflenga essayait avec quelques mille hommes de les contenir de front
entre Trente et Roveredo. Mais il ne suffit pas d'emprunter leurs
idées aux grands capitaines, il faudrait aussi leur emprunter la
précision et l'énergie de l'exécution; or le général Grenier tâtonnant
sans cesse, avait perdu un temps précieux, et le prince Eugène qui
disposait tout au plus de 20 mille hommes pour résister à la colonne
des Autrichiens venant de Laybach, avait craint d'être rejeté sur
l'Adige, c'est-à-dire en arrière de l'ouverture de la vallée de
Bassano, ce qui l'eût séparé du général Grenier. Il avait donc rappelé
celui-ci, pour se retirer définitivement sur Vérone. Il avait ainsi
abandonné aux Autrichiens la Carniole, le Frioul, le Tyrol italien, et
gardé seulement les places, c'est-à-dire Osopo, Palma-Nova, Venise. La
nécessité de laisser quelques garnisons dans ces importantes
forteresses et la désertion l'avaient réduit à 36 mille hommes de
troupes actives, tandis que les généraux ennemis, Hiller et
Bellegarde, en comptaient 60 mille, indépendamment des insurgés
tyroliens.
[En marge: Retiré sur l'Adige, le prince Eugène parvient à s'y
maintenir.]
Une fois concentré sur l'Adige, le prince Eugène reprenant confiance,
et se jetant sur les Autrichiens, tantôt à gauche vers Roveredo,
tantôt devant lui vers Caldiero, leur avait tué ou pris sept ou huit
mille hommes en divers combats. Il était parvenu ainsi à se faire
respecter; mais ayant derrière lui l'Italie que les souffrances de la
guerre avaient détachée de nous, que les prêtres et les Anglais
excitaient à la révolte, et que Murat ne cherchait point à nous
ramener, il était douteux qu'il réussît à se soutenir. Il ne pouvait
répondre que de sa fidélité, et de la sienne, hélas, toute seule! La
désolante nouvelle de Leipzig avait consterné et fortement ébranlé les
cours d'Italie, quoiqu'elles fussent toutes d'origine française. Quant
au prince Eugène, époux, comme on sait, d'une princesse bavaroise, son
beau-père lui avait envoyé un officier pour l'informer des motifs
impérieux qui avaient détaché la Bavière de la France, et pour lui
proposer au nom de la coalition une principauté en Italie, s'il
consentait à abandonner la cause de Napoléon. Le prince Eugène plein
de douleur en songeant à sa femme et à ses enfants qu'il aimait, et
qu'il craignait de voir bientôt privés de tout patrimoine, avait
répondu que devant sa fortune à Napoléon, il ne pouvait se séparer de
lui, et que réduit peut-être avant peu à chercher un asile à Munich,
il était certain que le roi de Bavière aimerait mieux y recevoir un
gendre sans couronne qu'un gendre sans honneur! Le prince Eugène après
cette honorable réponse s'était borné à communiquer à Napoléon le
récit exact de cette entrevue.
[En marge: Noble fidélité de ce prince.]
[En marge: Arrivée du maréchal Soult sur la frontière d'Espagne comme
lieutenant de l'Empereur.]
[En marge: Organisation en une seule armée des diverses troupes
revenues d'Espagne.]
[En marge: Esprit des soldats qui avaient fait la guerre d'Espagne.]
La fin de l'année 1813 avait été plus triste encore en Espagne qu'en
Italie. On se souvient que Napoléon, à la suite de la bataille de
Vittoria, profondément irrité contre son frère Joseph et contre le
maréchal Jourdan, avait chargé le maréchal Soult d'aller rétablir nos
affaires en Espagne, et lui avait conféré, pour rendre son autorité
plus imposante, la qualité de lieutenant de l'Empereur. Le maréchal
Soult, dont on se rappelle sans doute les démêlés avec le roi Joseph,
revenant avec le pouvoir de faire arrêter ce prince s'il résistait,
avait éprouvé une satisfaction d'orgueil que, malheureusement pour nos
armes, il devait prochainement expier. Dans un ordre du jour offensant
pour Joseph et pour le maréchal Jourdan, il avait imputé nos
infortunes en Espagne non pas aux circonstances, mais à l'incapacité
et à la lâcheté de ceux qui l'avaient précédé dans le commandement, ne
prévoyant pas qu'il s'ôtait ainsi toute excuse pour ce qui devait
bientôt lui arriver. Sur-le-champ il était entré en fonction, et
s'était occupé de réorganiser l'armée. Au lieu de la laisser partagée
en armées d'Andalousie, du centre, du Portugal et du Nord, ce qui
présentait de graves inconvénients, il l'avait formée en simples
divisions, à la tête desquelles il avait placé de très-bons
divisionnaires, qui étaient nombreux dans cette armée dont la forte
constitution avait résisté à tous les revers. Après l'avoir distribuée
en dix divisions, dont une de réserve, il avait confié la droite au
général Reille, le centre au général comte d'Erlon, la gauche au
général Clausel. Ce dernier, après la bataille de Vittoria, ayant
réussi par un miracle de courage et de présence d'esprit à gagner
Saragosse, était rentré en France par Jaca, et venait de rejoindre le
maréchal Soult avec 15 mille hommes. Ce mouvement avait, il est vrai,
l'inconvénient de découvrir Saragosse, mais il avait l'avantage de
concentrer nos forces contre les Anglais, qui étaient nos ennemis les
plus redoutables en Espagne, et il était permis d'en espérer quelque
résultat si ces forces, très-considérables encore, étaient bien
employées. L'armée, sous le rapport des qualités militaires, n'avait
pas d'égale, surtout depuis les pertes que nous avions faites en
Russie et en Allemagne. C'étaient les plus braves soldats, les plus
aguerris, les plus rompus à la fatigue qu'il y eût alors en Europe.
Mais en même temps ils étaient, comme nous l'avons déjà dit, dépités,
dégoûtés de se voir depuis six ans sacrifiés non-seulement à une
entreprise funeste, mais à l'incapacité et à la rivalité de leurs
chefs. Avec une confiance immense en eux-mêmes, ils n'en avaient
aucune dans leurs généraux, excepté toutefois les généraux Reille et
Clausel, et ils ne s'attendaient qu'à être battus. Ce défaut de
confiance dans ceux qui les commandaient avait achevé de détruire
parmi eux la discipline déjà fort ébranlée par la misère. Habitués à
n'être jamais nourris, à vivre uniquement de ce qu'ils arrachaient à
une population qu'ils haïssaient et dont ils étaient haïs, ils se
regardaient comme les maîtres de tout ce qui était sous leur main, et,
même rentrés en France, il n'était pas probable qu'on changeât
beaucoup leur manière de penser, si on ne changeait pas leur manière
de vivre. Déguenillés, hâlés par le soleil, irrités, arrogants, ayant
à leur tête des officiers encore plus à plaindre qu'eux, et qui
n'osaient pas montrer leurs vêtements en lambeaux, ils présentaient le
spectacle le plus navrant, celui de braves soldats aux prises avec le
vice et la misère. Un grand général qui aurait su s'emparer d'eux, et
qui les aurait reconduits à la victoire, en eût fait la première armée
du monde.
[En marge: Armée anglaise; sa composition et sa force.]
Napoléon, de peur de désorganiser les seules provinces où la guerre
d'Espagne n'eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le
maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà
indiqué il avait choisi le maréchal Soult. Ce maréchal, qui avait une
grande renommée, moindre toutefois en Espagne où il avait servi
qu'ailleurs, n'était pas accueilli de l'armée avec une entière
confiance. Cependant il pouvait beaucoup réparer. Il avait affaire à
un redoutable ennemi, nous voulons dire à l'armée anglo-portugaise,
comptant 45 mille Anglais et 15 mille Portugais enorgueillis de leurs
victoires, plus 30 ou 40 mille Espagnols, les meilleurs soldats de
l'Espagne. Il était certainement possible avec 70 mille Français de
tenir tête à cette armée, plus nombreuse que la nôtre, mais inférieure
en qualité, les Anglais exceptés.
[En marge: Position prise par lord Wellington à la fin de 1813.]
[En marge: Siéges de Saint-Sébastien et de Pampelune.]
Lord Wellington, même après la bataille de Vittoria, hésitait à
pénétrer en France: aussi essayait-il d'assiéger Saint-Sébastien et
Pampelune, bien plus pour se donner un prétexte de temporiser que pour
se procurer ces deux postes, qui valaient au surplus la peine d'un
siége. Pour protéger cette double entreprise contre les retours
offensifs des Français, il avait distribué son armée assez habilement,
et surmonté autant que possible la difficulté des lieux.
Saint-Sébastien, comme on le sait, est situé au bord de la mer,
presque à l'embouchure de la Bidassoa, et à l'extrémité de la vallée
de Bastan; Pampelune, au contraire, capitale de la Navarre, est sur le
revers de cette vallée, et dans le bassin de l'Èbre. (Voir la carte nº
43.) Lord Wellington avait chargé du siége de Saint-Sébastien l'armée
espagnole de Freyre, aidée d'une division portugaise et de deux
divisions anglaises. Ces troupes étaient naturellement près de la mer,
à l'extrémité de la vallée de Bastan. Il avait aux environs de
Saint-Estevan, au centre même de la vallée de Bastan, trois divisions
anglaises prêtes à descendre sur Saint-Sébastien, ou à remonter la
vallée, pour se jeter en Navarre au secours de trois autres divisions
anglaises qui couvraient le siége de Pampelune, confié aux troupes
espagnoles du général Morillo. Avec une pareille distribution de ses
forces, le général anglais croyait être en mesure de faire face aux
événements quels qu'ils fussent. Attaqué cependant avec promptitude et
secret, il n'est pas certain qu'il eût pu parer à tout. Aussi
n'était-il pas sans inquiétude, et se gardait-il avec une extrême
vigilance.
[En marge: Position occupée par l'armée française.]
L'armée française était échelonnée dans la vallée de
Saint-Jean-Pied-de-Port, laquelle sert de bassin à la Nive, et court
vers la mer presque parallèlement à la vallée de Bastan.
Saint-Jean-Pied-de-Port, qui ferme le fameux défilé de Roncevaux, est
la place importante du bassin supérieur de la Nive, comme Bayonne,
située au confluent de la Nive et de l'Adour, en est le point
principal vers la mer. On pouvait avec des chances à peu près égales
déboucher de cette vallée, pour se jeter soit sur la colonne qui
assiégeait Saint-Sébastien, soit sur celle qui assiégeait Pampelune, à
condition toutefois de s'y prendre de manière à prévenir la
concentration des forces ennemies. Il y avait quelques raisons de plus
en faveur d'une attaque vers Saint-Sébastien. D'abord Saint-Sébastien
était plus vivement pressé, ensuite le chemin pour s'y rendre était
plus court et meilleur, car il suffisait d'y courir directement par
Yrun, tandis que pour se porter sur Pampelune il fallait remonter
toute la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port, et traverser le défilé de
Roncevaux. On pouvait, du reste, adopter l'un ou l'autre plan, mais il
fallait dans tous les cas agir avec beaucoup de précision et de
célérité, si on voulait réussir et éloigner ainsi du territoire
français l'ennemi prêt à y pénétrer.
[En marge: Combats inutiles et sanglants pour dégager Pampelune.]
Le 24 juillet le maréchal Soult s'était mis en marche à la tête de
presque toute son armée, laissant le général Villatte avec la division
de réserve en avant de Bayonne, et emmenant environ quatre-vingts
bouches à feu qu'on avait tirées de l'arsenal de Bayonne, et attelées
au moyen des chevaux sauvés du désastre de Vittoria. Le 25 il avait
débouché dans la haute vallée de Bastan avec le corps du général
d'Erlon, et dans la vallée de Roncevaux avec les corps des généraux
Reille et Clausel. Ceux-ci n'avaient pas eu de peine à refouler sur
Pampelune la division portugaise et les deux divisions anglaises qui
gardaient l'entrée de la Navarre. Mais le comte d'Erlon, pour
pénétrer dans le Bastan, avait eu beaucoup de peine à forcer le col de
Moya contre le général Hill. Il en était venu à bout toutefois, avec
une perte de 2 mille hommes pour lui, et de 3 mille pour l'ennemi.
Tout aurait été au mieux si le lendemain 26 le comte d'Erlon avait pu
être subitement ramené vers notre extrême droite pour rejoindre les
généraux Reille et Clausel. Mais il avait fallu perdre la journée du
26 à le rallier, ce qui prouvait qu'on avait commis une faute en ne
débouchant pas tous ensemble par le val de Roncevaux, pour tomber
brusquement sur les divisions anglaises éparpillées à l'entrée de la
Navarre. Lorsque le 27 au matin le comte d'Erlon était venu rejoindre
sur notre droite les généraux Clausel et Reille, les Anglais étaient
déjà dans une forte position en avant de Pampelune, au nombre de
quatre divisions, dont deux anglaises, une portugaise, une espagnole,
et dans un de ces sites où il nous avait toujours été peu avantageux
de les attaquer. De plus ils allaient être rejoints par deux divisions
accourant à marches forcées de la vallée de Bastan. En effet lord
Wellington, averti de notre approche dans la nuit du 25, avait utilisé
la journée du 26 que nous avions perdue, et avait reporté ses forces
du Bastan en Navarre. En attendant que toutes ses divisions fussent
réunies, il en avait quatre parfaitement en mesure de se défendre. Le
général Clausel, dont le coup d'oeil égalait l'énergie, n'était pas
d'avis d'aborder de front la position des Anglais, mais de la tourner
en se portant sur Pampelune. Le maréchal Soult n'ayant point partagé
cette opinion, on avait attaqué presque de front un site formidable,
et il nous était arrivé comme à Vimeiro, à Talavera, à l'Albuera, à
Salamanque, de tuer beaucoup de monde à l'ennemi, d'en perdre presque
autant, et de rester au pied de ses positions sans les avoir
emportées. Le 28 juillet le combat avait recommencé, mais sans plus de
succès, car les Anglais n'avaient fait que se renforcer dans
l'intervalle, et le 29 il avait fallu repasser de Navarre en France,
après avoir perdu de 10 à 11 mille hommes, et en avoir tué ou blessé
plus de 12 mille à l'ennemi dans l'espace de quatre jours. Mais les
pertes étaient bien plus sensibles pour nous que pour lord Wellington,
vu que nous étions au terme de nos ressources, et qu'il était loin
d'avoir atteint le terme des siennes. Les troupes s'étaient montrées
plus braves que jamais, et si elles n'avaient pas réussi, elles
étaient peu déçues dans leurs espérances, car depuis longtemps elles
n'attendaient plus rien ni de l'habileté de leurs chefs, ni des
faveurs de la fortune. Revenues bientôt à leur indiscipline, à leur
mépris des généraux, elles s'étaient en partie débandées pour vivre
aux dépens des paysans français. Aussi la désertion avait-elle
promptement égalisé nos pertes et celles de l'ennemi, et chacune des
deux armées comptait treize ou quatorze mille hommes de moins dans ses
rangs. Malheureusement le trouble apporté aux deux siéges avait été de
peu de durée, et lord Wellington se bornant désormais à investir
Pampelune, avait tourné ses principaux efforts vers Saint-Sébastien,
où le général français Rey soutenait avec 2,500 hommes un siége
mémorable. Trois fois en effet il avait rejeté les Anglais au pied de
la brèche après leur avoir fait essuyer des pertes énormes.
[En marge: Efforts infructueux pour secourir Saint-Sébastien.]
[En marge: Reddition de cette place après la plus belle défense.]
[En marge: Retraite définitive sur la Bidassoa.]
Quoique rebutée, l'armée touchée de l'héroïsme de la garnison de
Saint-Sébastien, avait voulu aller à son secours, et le maréchal Soult
revenu à la position de Bayonne, avait fait une tentative pour
secourir cette brave garnison, qui soutenait si bien l'honneur de nos
armes. Il avait passé la Bidassoa et attaqué la hauteur de
Saint-Martial, gardée par l'armée espagnole et par deux divisions
anglaises. Le sort de ce combat avait été celui de tous les combats
livrés aux Anglais dans des positions défensives; nous leur avions
fait éprouver des pertes égales ou supérieures aux nôtres, grâce à
l'intelligence de nos soldats, mais nous avions été obligés de
repasser la Bidassoa grossie par les pluies, et le 8 septembre nous
avions vu succomber la garnison de Saint-Sébastien, après l'une des
plus belles défenses dont l'histoire fasse mention. Très-heureusement
pour nous il restait à lord Wellington dans le siége de Pampelune une
raison suffisante de ne pas pénétrer en France du moins pour le
moment. Le maréchal Soult réduit de 70 mille hommes à 50 et quelques
mille, avait pris position par sa gauche sur la Nive, autour de
Saint-Jean-Pied-de-Port, par sa droite en avant de la Nive, le long de
la Bidassoa dont il occupait les bords. Sa gauche étant dans une
vallée, son centre et sa droite dans une autre, il y avait dans sa
ligne un ressaut qui présentait quelque danger. Pour qu'il en fût
autrement il lui aurait fallu abandonner une portion du territoire
français, et il devait naturellement lui en coûter de prendre une
pareille détermination.
[En marge: Opérations du maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne.]
[En marge: Retraite en Catalogne après avoir laissé des garnisons à
Sagonte, Tortose, Lérida, etc.]
C'est ainsi qu'avaient été employés sur la Bidassoa l'été et le
commencement de l'automne. De son côté le maréchal Suchet, à la
nouvelle du désastre de Vittoria, avait pris le parti, douloureux pour
lui, d'évacuer le royaume de Valence. C'était le cas sans doute de ne
pas renouveler la faute commise à Dantzig, Stettin, Hambourg,
Magdebourg, Dresde, et de renoncer plutôt à la possession des places
les plus importantes, que de laisser après soi des garnisons qu'on ne
pouvait pas secourir, et dont l'absence réduisait singulièrement
l'effectif de nos armées. Mais les instructions réitérées du ministre
de la guerre, fondées sur le prix qu'on mettait à garder les bords de
la Méditerranée, avaient encouragé le maréchal à laisser des garnisons
dans la plupart des places. Il avait laissé 1200 hommes à Sagonte, 400
dans chacun des forts de Denia, Peniscola, Morella, 4 mille à Tortose,
mille à Mequinenza, 4 mille à Lérida, autant à Tarragone, avec de
l'argent, des vivres, des munitions, de bons commandants, en un mot de
quoi se défendre pendant une année. Après s'être privé de ces
détachements il était rentré en Aragon à la tête de 25 mille hommes
seulement, mais superbes, bien vêtus, bien nourris, regrettés partout
des populations qu'ils avaient protégées contre les désordres de la
guerre. Le maréchal Suchet avait d'abord voulu se replier sur
Saragosse, mais Mina s'en étant emparé depuis le départ du général
Clausel, il avait été obligé de gagner Barcelone, et de renoncer à
l'Aragon pour défendre la Catalogne contre l'armée anglo-sicilienne,
qui ne s'élevait pas à moins de 50 mille hommes. Jugeant que la
garnison de Tarragone n'était pas en mesure de se soutenir, il avait
pour un moment repris l'offensive, culbuté l'armée ennemie, joint
Tarragone, fait sauter ses ouvrages, et ramené la garnison, de manière
qu'il ne laissait plus en arrière que celles de Sagonte, Tortose,
Mequinenza, Lérida, Peniscola, Morella, Denia. C'était bien assez dans
l'état des choses en Europe! Ne voulant pas permettre à l'ennemi de
prendre un ascendant trop marqué, il l'avait de nouveau assailli au
col d'Ordal, et dans un combat des plus brillants avait contraint les
Anglais à se retirer sur le bord de la mer.
Les événements de l'été et de l'automne avaient donc été un peu moins
affligeants dans cette partie de la Péninsule que dans l'autre, mais
là comme ailleurs en évacuant les places on aurait pu composer une
belle armée, laquelle, forte au moins de 40 mille hommes, ne manquant
de rien, conduite par un chef qui avait toute sa confiance, aurait
contribué à défendre victorieusement nos frontières. Malheureusement
au Midi comme au Nord la vaine espérance de recouvrer bientôt une
grandeur chimérique avait altéré le sens si juste de Napoléon, et
enlevé à la défense du sol national des ressources qui auraient
puissamment aidé à le sauver.
[En marge: Projet de réunion entre le maréchal Soult et le maréchal
Suchet, abandonné comme impossible.]
Le maréchal Soult, en quête de combinaisons nouvelles, aurait voulu se
servir de l'armée d'Aragon pour tenter quelque chose d'important
contre lord Wellington. Tantôt il aurait désiré que le maréchal
Suchet, traversant la Catalogne et l'Aragon, vînt le joindre par
Lérida, Saragosse, Tudela, Pampelune, avec environ 25 mille hommes,
tantôt que le maréchal, repassant les Pyrénées et faisant à
l'intérieur l'immense détour de Perpignan, Toulouse, Bayonne, se
réunît à lui pour déboucher en masse contre les Anglais. Le premier de
ces plans exposait le maréchal Suchet au danger d'exécuter une marche
de plus de cent lieues entre l'armée anglo-sicilienne qui était de 70
mille hommes, les Catalans compris, et l'armée de lord Wellington qui
était de 100 mille, c'est-à-dire au danger d'être accablé par ces
forces réunies, ou bien rejeté en Espagne, où il aurait été pour ainsi
dire précipité dans un gouffre. Le second plan, en le condamnant à un
trajet de cent cinquante lieues en France, livrait les places de la
Catalogne et la frontière du Roussillon à l'armée anglo-sicilienne,
pour un succès bien incertain, car il était douteux que le maréchal
Soult n'ayant pas su battre l'armée anglaise avec 70 mille hommes, y
réussît avec 90 mille, la force numérique ne lui ayant pas manqué dans
les derniers combats. Tous ces projets avaient été jugés
impraticables, et il n'y avait que la fin de la guerre d'Espagne qui,
en faisant cesser l'alliance des Espagnols avec les Anglais, pût nous
débarrasser des uns et des autres, sauf à voir les Anglais reparaître
plus tard sur un point quelconque de nos frontières maritimes. Le 7
octobre enfin, le maréchal Soult s'était laissé surprendre sur sa
droite, à Andaye, avait perdu 2,400 hommes, et avait été obligé de
céder à l'ennemi une première portion du territoire français.
Pampelune avait ouvert ses portes le 31, et lord Wellington n'ayant
plus aucun motif de s'arrêter à la frontière, allait être amené,
presque malgré lui, à la franchir.
[En marge: Résumé général de notre situation militaire.]
[En marge: Destruction des ressources matérielles de la France.]
[En marge: État moral du pays pire encore que son état matériel.]
La situation de nos armées était donc fort triste sur tous les points:
sur le Rhin, 50 à 60 mille hommes épuisés de fatigue, suivis d'un
nombre égal de traînards et de malades, ayant à combattre les 300
mille hommes de la coalition européenne; en Italie, 36 mille
combattants, vieux et jeunes, se trouvant aux prises sur l'Adige avec
60 mille Autrichiens, et ayant à contenir l'Italie fatiguée de nous,
Murat prêt à nous abandonner; sur la frontière d'Espagne, 50 mille
vieux soldats rebutés par l'infortune, défendant à peine les Pyrénées
occidentales contre les 100 mille hommes victorieux de lord
Wellington, et sur cette même frontière 25 mille autres vieux soldats,
en bon état sans doute, mais ayant à disputer les Pyrénées orientales
à plus de 70 mille Anglais, Siciliens et Catalans, tel était l'état
exact de nos affaires militaires exprimé en nombres précis. Napoléon,
il est vrai, avait prouvé cent fois avec quelle rapidité prodigieuse
il savait créer les ressources, mais jamais il ne s'était trouvé dans
une pareille détresse! Plus de 140 mille hommes de nos meilleures
troupes étaient disséminés dans les places de l'Europe; il ne restait
en France que des dépôts ruinés, qui déjà dans cette année 1813
s'étaient efforcés de dresser en deux ou trois mois de jeunes recrues,
et leur avaient donné en officiers et sous-officiers tout ce qu'ils
contenaient de meilleur. Sans doute il y avait encore dans les
régiments qui rentraient en France de vieux soldats et de vieux
officiers, mais on allait être obligé de leur envoyer directement les
conscrits non habillés, non instruits, pour qu'ils fissent ce que les
dépôts n'auraient ni le temps ni la force de faire eux-mêmes, et ils
allaient être contraints d'employer à instruire des recrues le temps
qu'ils auraient au besoin d'employer à se reposer, si même l'ennemi
leur en laissait le loisir! Nos places qui auraient pu servir d'appui
à l'armée, étaient, comme nous l'avons dit, dépourvues de tous moyens
de défense. L'envoi d'un matériel immense au delà de nos frontières
les avait privées des objets les plus indispensables. On avait à
Magdebourg et à Hambourg ce qu'on aurait dû avoir à Strasbourg et à
Metz, à Alexandrie ce qu'il aurait fallu avoir à Grenoble. Une partie
même de l'artillerie de Lille se trouvait encore au camp de Boulogne.
Ce n'était pas le matériel seul qui manquait. Le personnel des
officiers du génie, si nombreux, si savant, si brave en France, était
dispersé dans plus de cent villes étrangères. À peine avait-on le
temps de former à la hâte quelques cohortes de gardes nationales pour
accourir à Strasbourg, à Landau, à Metz, à Lille! Ainsi pour conquérir
le monde qui nous échappait, la France était demeurée sans défense.
Nos finances, jadis si prospères, conduites avec un esprit d'ordre si
admirable, s'étaient autant épuisées que nos armées pour la chimère de
la domination universelle. Les domaines communaux, employés à liquider
les exercices 1811 et 1812, et à solder l'insuffisance de celui de
1813, étaient restés invendus. C'est tout au plus s'il s'était
présenté des acheteurs pour 10 millions de ces domaines. Le papier
qui en représentait le prix anticipé, perdait de 15 à 20 pour cent,
bien que la presque totalité de ce qui avait été émis se trouvât dans
les caisses de la Banque et dans celles de la couronne elle-même, qui
en avaient pris pour plus de 70 millions. L'état moral du pays était
plus désolant encore, s'il est possible, que son état matériel.
L'armée, convaincue de la folie de la politique pour laquelle on
versait son sang, murmurait hautement, quoiqu'elle fût toujours prête
en présence de l'ennemi à soutenir l'honneur des armes. La nation,
profondément irritée de ce qu'on n'avait pas profité des victoires de
Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix, se regardant comme
sacrifiée à une ambition insensée, connaissait maintenant par
l'horreur des résultats les inconvénients d'un gouvernement sans
contrôle. Désenchantée du génie de Napoléon, n'ayant jamais cru à sa
prudence, mais ayant toujours cru à son invincibilité, elle était à la
fois dégoûtée de son gouvernement, peu rassurée par ses talents
militaires, épouvantée de l'immensité des masses ennemies qui
s'approchaient, moralement brisée en un mot, au moment même où elle
aurait eu besoin pour se sauver de tout l'enthousiasme patriotique qui
l'avait animée en 1792, ou de toute l'admiration confiante que lui
inspirait en 1800 le Premier Consul! Jamais enfin plus grand
abattement ne s'était rencontré en face d'un plus affreux péril!
[En marge: Ignorance où était l'Europe de la situation de la France,
et sa crainte de franchir le Rhin.]
Certes si l'étranger victorieux qui soupçonnait une partie de ces
vérités, avait pu les connaître dans toute leur étendue, il ne se
serait arrêté qu'un jour aux bords du Rhin, juste le temps nécessaire
pour réunir des cartouches et du pain, il eût franchi ce Rhin qui
depuis 1795 semblait une frontière inviolable, et marché droit sur
Paris, la ville où naguère paraissait résider en permanence le génie
de la victoire. Mais la coalition fatiguée de ses efforts
extraordinaires, toute surprise encore de ses triomphes malgré deux
campagnes successives qui se terminaient à son avantage, était
disposée à s'arrêter sur le Rhin: dernier répit que la fortune
semblait vouloir nous accorder avant de nous abandonner
définitivement!
[En marge: Disposition à négocier sur les bords du Rhin.]
[En marge: Motifs qui portent les coalisés, les Prussiens exceptés, à
désirer la paix.]
Plus d'une cause contribuait à cette disposition des esprits dans le
sein de la coalition, mais notre gloire était la principale. Si la
politique de Napoléon nous avait mis le monde sur les bras, la gloire
qu'il avait répandue sur nous, la bravoure sans égale avec laquelle
nous avions soutenu ses gigantesques entreprises, le souvenir de la
nation française se soulevant tout entière en 1792 pour repousser
l'agression européenne, donnaient à réfléchir aux puissances
continentales, toujours les plus compromises dans une lutte contre la
France. On nous haïssait beaucoup, mais on ne nous craignait pas
moins. L'idée de passer le Rhin, d'aller affronter chez elle cette
nation qui avait inondé l'Europe de ses armées victorieuses, chez
laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût porté les armes,
qui blâmait l'ambition de son chef, mais qui le soutiendrait peut-être
fortement si après l'avoir ramené sur ses frontières on voulait les
franchir, cette idée troublait, intimidait les plus sages des généraux
et des ministres de la coalition. D'ailleurs après avoir expulsé
Napoléon de l'Allemagne, qu'y avait-il de plus à prétendre? Fallait-il
après un triomphe inespéré tenter de nouveau la fortune, échouer
peut-être dans une entreprise téméraire, se faire rejeter au delà du
Rhin pour n'avoir pas su s'y arrêter, rendre dès lors Napoléon plus
exigeant que jamais, réveiller en lui des prétentions qui étaient près
de s'éteindre, et se condamner à une guerre sans fin pour n'avoir pas
su faire la paix à propos, pas plus que Napoléon n'avait su la faire à
Prague? Et puis la guerre n'avait-elle pas été assez cruelle? Toutes
les armées européennes portaient sur leurs corps des plaies larges et
saignantes, qui attestaient ce que leur avaient coûté non-seulement
Moscou, non-seulement Lutzen, Bautzen et Dresde, où elles avaient été
vaincues, mais la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, Dennewitz, Leipzig, où
elles avaient été victorieuses! Si on excepte les Prussiens, chez
lesquels régnait une sorte de fureur nationale, excitée par
l'influence des sociétés secrètes, le désir de la paix était général
parmi les militaires de toutes les nations. Quoique fort braves et
fort orgueilleux de leurs succès, les militaires russes avaient voulu
s'arrêter sur l'Oder; ils le voulaient bien plus encore sur le Rhin,
et ils pensaient que c'était assez d'être venus en combattant de
Moscou à Mayence, et que pour eux il n'y avait rien à faire au delà.
Les Autrichiens qui se battaient depuis vingt-deux ans, qui avaient
rejeté le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram hors de
l'Autriche et de l'Allemagne, qui sentaient profondément le besoin de
se reposer, qui dans la prolongation de la guerre ne voyaient qu'une
satisfaction pour la haine des Prussiens, un agrandissement
d'influence pour les Russes et les Anglais, et peut-être des chances
de défaite pour tous, étaient fort enclins à une paix qui cette fois
paraissait devoir être durable. À la tête de ces militaires le prince
de Schwarzenberg, importuné de la violence des Prussiens, de
l'affectation de suprématie des Russes, de l'entêtement des Anglais,
était fortement prononcé pour la paix, et dans le camp des coalisés sa
haute raison n'était contestée par personne! Et, chose singulière, le
célèbre général anglais lord Wellington, qui le premier en Europe
avait tenu en échec la puissance de Napoléon, et dont la renommée
grossie par l'éloignement n'avait cessé de s'étendre, semblait hésiter
lui-même en approchant des redoutables frontières de France. Ce
n'était pourtant pas la timidité qu'on pouvait lui reprocher, car en
1810 et en 1811 il était resté seul en armes sur le continent,
risquant à tout moment d'être jeté dans l'Océan par les armées
françaises. Eh bien, après la bataille décisive de Vittoria, livrée à
nos portes, lord Wellington n'avait pas fait un pas, et malgré les
incitations de son gouvernement, il déclarait qu'il y fallait penser
sérieusement avant d'oser toucher au sol brûlant de la France! Hélas!
ces ennemis qui tant de fois nous avaient méconnus, et tant de fois
devaient nous méconnaître encore, nous flattaient maintenant! Ils ne
savaient pas qu'un long abus de nos forces en avait presque tari la
source, que le dégoût d'un long despotisme, que l'indignation contre
une ambition désordonnée, avaient porté la France à s'isoler de son
gouvernement, et à considérer la guerre plutôt comme faite à lui qu'à
elle-même. Cette erreur de nos ennemis ne devait pas durer, mais elle
était générale, et ils nous rendaient l'hommage de trembler à l'idée
de toucher à notre sol.
[En marge: Dispositions particulières de l'Autriche.]
[En marge: Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise n'entre pour rien
dans les vues modérées du cabinet de Vienne.]
[En marge: Sa crainte de détrôner Napoléon fondée sur la crainte de
révolutions nouvelles.]
Cette disposition pacifique qu'on remarquait chez les militaires, les
Prussiens exceptés, était moins sensible chez les hommes d'État de la
coalition, mais elle était tout à fait prononcée chez l'un d'eux, M.
de Metternich. Ce ministre profondément clairvoyant, qui, dans l'année
1813, avait montré un rare mélange d'adresse et de franchise, de
résolution et de prudence, répugnait à commettre la fortune de
l'Autriche à de nouveaux hasards, et sous ce rapport, comme sous
beaucoup d'autres, se trouvait pleinement d'accord avec son maître. M.
de Metternich et l'empereur François s'étaient décidés à la guerre,
parce que l'Allemagne la leur demandait à grands cris, parce que
l'occasion de rétablir la situation de l'Autriche, de sauver
l'indépendance de l'Allemagne, était trop belle pour ne pas la saisir;
mais ce but atteint, ils ne voulaient pas, pour reconquérir tout
entière l'ancienne grandeur de l'Autriche, courir la chance de perdre
ce qu'ils en avaient recouvré, courir la chance aussi de grandir outre
mesure la prépondérance russe en Europe, la prépondérance prussienne
en Allemagne, la prépondérance anglaise sur les mers! L'Autriche,
assurée de n'avoir plus le grand-duché de Varsovie sur ses frontières
septentrionales, de reprendre tout ce qu'on lui avait ôté en Pologne
pour constituer ce duché, de regagner la frontière de l'Inn, le
Tyrol, l'Illyrie, une part quelconque du Frioul, de n'avoir plus à
supporter la Confédération du Rhin, devait se tenir, et se tenait
effectivement pour satisfaite. L'empereur François, constant dans
l'adversité, modéré dans la prospérité, était fortement de cet avis,
et M. de Metternich, ministre fidèle de sa pensée, le partageait
entièrement. Du reste le mariage de Marie-Louise, imaginé uniquement
dans l'intérêt de l'empire, n'ajoutait pas beaucoup à ces excellentes
raisons. Mais, si on passait le Rhin, il s'élevait tout à coup une
question qui ne s'était encore présentée à l'esprit de personne,
excepté à l'esprit de quelques vieillards inconsolables, dont les
regrets venaient de se convertir depuis peu en vives espérances, et
cette question, c'était celle du renversement de Napoléon lui-même.
Résister à sa domination insupportable, contenir si on le pouvait son
ambition excessive, avait été d'abord le désir de tous ses ennemis; le
renverser du trône de France n'avait été la pensée d'aucun. Pourtant
vaincre un homme dont tous les titres étaient dans la victoire; après
l'avoir vaincu en Russie, en Pologne, en Allemagne, le vaincre en
France même, si on l'essayait et si on y réussissait, pouvait faire
naître l'idée de s'attaquer à sa personne, et de lui ôter par l'épée
une couronne acquise par l'épée. Cette idée seule ravissait de joie
les Prussiens, et remuait le coeur si paisible et si modéré de
Frédéric-Guillaume. Pour Alexandre, que Napoléon avait personnellement
humilié, il n'avait pas rêvé une si éclatante vengeance, mais les
événements la lui offrant, il n'y répugnait point, et ne demandait
pas mieux que de la goûter tout entière. Pourtant en supposant le but
atteint, que ferait-on du trône de France devenu vacant? Les Prussiens
ne s'en inquiétaient guère, pourvu qu'ils eussent précipité du faîte
des grandeurs celui qui les avait tant foulés aux pieds, et Alexandre
pas beaucoup plus, car il se serait vengé lui aussi des dédains de
l'orgueilleux conquérant. Mais la haine n'aveuglait ni l'empereur
François ni son ministre; l'intérêt de l'Autriche les dirigeait seul,
et le Rhin franchi, ils se demandaient ce qu'on ferait au delà.