Lorsqu'un gouvernement commence à être en danger, on peut en

apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires.

En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes,

découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle

violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que

ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant

lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque

indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit

à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin

de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les

militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans

les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre

mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource

pour soutenir la guerre. Les deux hommes les plus sensés, l'un de

l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient

plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé

dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions

antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se

taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les

incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans

le repos et la piété. D'autres personnages moins résignés, avaient

manifesté plus ouvertement leur chagrin. Ney, disait-on, avait laissé

échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une ancienne

intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un mélange de

finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son sentiment; M. de

Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec son courage

ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous n'avaient que le

mot de paix à la bouche. Enfin l'Impératrice, sans donner un avis, car

elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était bornée à pleurer.

Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même pour Napoléon,

qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul homme qu'elle

ait connu.

[En marge: Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il

ne dépend plus de lui de la donner.]

[En marge: Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou

moins ouvertement.]

Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer,

importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue

quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui,

même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix

longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après

elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe

certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des

négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on

n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable

d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que

notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait

enfin connue. Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité

d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte

acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à

tous ses censeurs cachés ou patents les réponses suivantes:--Il est

facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais il n'est pas aussi

facile de la conclure. L'Europe semble nous l'offrir, mais elle ne la

veut pas franchement. Elle a conçu l'espérance de nous détruire, et

cette espérance une fois conçue, elle n'y renoncera que si nous lui

faisons sentir l'impossibilité d'y réussir. Vous croyez que c'est en

nous humiliant devant elle que nous la désarmerons; vous vous trompez.

Plus vous serez accommodants, plus elle sera exigeante, et d'exigences

en exigences, elle vous conduira à des termes de paix que vous ne

pourrez plus admettre. Elle vous offre la ligne du Rhin et des Alpes,

et même une partie quelconque du Piémont. Ce sont là certainement

d'assez belles conditions, mais si vous paraissez y accéder, elle vous

proposera bientôt vos frontières de 1790. Eh bien, les puis-je

accepter, moi, qui ai reçu de la République les frontières naturelles?

Peut-être a-t-il existé un moment où il aurait fallu nous montrer plus

modérés, mais au point où en sont les choses, une condescendance trop

manifeste de notre part serait un aveu de notre détresse qui

éloignerait plus qu'il ne rapprocherait la paix. Il faut combattre

encore une fois, combattre en désespérés, et, si nous sommes

vainqueurs, alors nous devrons sans aucun doute nous hâter de conclure

la paix, et, dans ce cas, soyez-en sûrs, je m'y prêterai avec

empressement.--

[En marge: Incrédulité qui accueille partout les paroles de

l'Empereur.]

Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute

plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne

se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir la paix

il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop facilement

lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire lorsque ce

qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans le langage

que nous venons de rapporter que son intraitable caractère, son

implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et qu'il

n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la paix

fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses frontières

naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât leurs

places, disaient que _cet homme_ (c'est ainsi qu'ils appelaient

Napoléon), que _cet homme_ était fou, qu'il se perdait, et qu'il

allait les perdre tous avec lui.--Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu

écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve

plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le

cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans

l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans

l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une

fortune perdue a fait évanouir le respect!

[En marge: Déchaînement général contre le duc de Bassano.]

[En marge: Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice

nécessaire à la paix.]

À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été

méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y

en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait

refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa

propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime

c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à

Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, et que

l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même

l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un

murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu

convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de

Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé

tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer

Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être

responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de

Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus

complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant

à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une

détermination salutaire. Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il

n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité.

On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion;

et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à

Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans

cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait

persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins

humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano.

Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile

expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas

le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait

frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son

orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le

danger était pressant, et tant il sentait qu'il fallait, au dedans

comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée. Ainsi sous

les gouvernements despotiques aussi bien que sous les gouvernements

libres, les instruments des fautes sont punis, seulement ils le sont

avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est réduit à se

condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la plupart du

temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal est

irréparable.

[En marge: M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le

ministère des relations extérieures.]

Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de

Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea

d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second,

quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare

sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en

était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères

à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de

Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait

du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était

fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le

pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son

empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation

de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de

l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque

comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne

voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand

moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel

maître, du moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin on ne

s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des affaires

étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus estimé,

mieux accueilli de l'Europe.

[En marge: M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.]

[En marge: M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la

guerre.]

[En marge: M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa

président du Corps législatif.]

Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements

dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de

s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps. En retirant à

M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon

n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et

il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la

plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de

départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus

forte en ce moment que Napoléon lui-même. La secrétairerie d'État

était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de

laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus

désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur

intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans

ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers,

passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et

personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les

affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux

ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait

l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce

dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en

rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer des places,

lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les marques de

distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de Cessac. Enfin

le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux et intègre,

mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une grande

administration. Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup d'estime,

l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue maladie,

et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement par M. le

comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de penser.

Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une disgrâce pour

le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du Corps

législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif, et

n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des

candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On

ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut

décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un

sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à

la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce

n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant

un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure

que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce

sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut

préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents.

[En marge: Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.]

Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de

trouver des hommes et de l'argent, d'en trouver beaucoup, et

rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient

épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour

Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin

d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille

conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes

sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait

pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en

avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre

actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de

l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses

levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles

à décréter qu'à exécuter.

[En marge: Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de

1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle

de 1803.]

Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre,

il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain

la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations,

devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des

enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes

travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces

enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient

bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux.

Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de

1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait

les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à

compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais

cette levée, la seule utile, était d'une exécution difficile, parce

qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et qui,

ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se voyaient

frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux classes

antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de soldats,

avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les plus

violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels

beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes

mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis

qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir

soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon

imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et

de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez

eux par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les

sujets qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un

sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les

classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes

joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600

mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il

faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi

exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était

pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et

il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à

satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les 600 mille

hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits,

incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait

pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le

soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante

qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces

600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et

combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées

régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à

la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses

adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et

avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne.

Ses plans furent fondés sur cette double supposition.

[En marge: Moyens financiers employés pour solder les nouveaux

armements.]

[En marge: État des finances.]

[En marge: Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.]

[En marge: Déficit actuel de 442 millions.]

Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un

peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si

bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les

autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il

en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans

compter 120 millions pour les frais de perception) étaient

successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la

Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La

guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget

de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de

perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui

se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on

estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors, de 1300

millions (1420 avec les frais de perception). Ainsi en deux ans on

était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si on se

reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge supposait

un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si on

parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions

d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient

restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient

donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de

recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre

déficit bien plus embarrassant encore. Ne pouvant recourir à

l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé

de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par

anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait

appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de

1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement

fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions

de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de

la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les

bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation

croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au

public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les

distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient

déjà de 15 à 20 pour 100. On aurait donc été privé tout à la fois des

272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions manquant au

budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total de 442

millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun moyen de

crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de l'État et de

la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la caisse

d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de France,

62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce qui

épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières ressources

disponibles de ce domaine.

[En marge: Ce qui reste des économies de la liste civile.]

Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes

de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit

ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à

économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé

successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque

de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de

service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse

d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les

besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent

déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait

précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens

d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute

ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement

universel des peuples.

Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses

pour les forcer à prendre les bons qui représentaient le prix des

biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions de

ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous

venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on

ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant

absolument épuisées.

[En marge: Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur

les diverses contributions.]

Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à

l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la

demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même

titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la

ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et

c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions

indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées

sous le titre de _droits réunis_. Mais les contributions directes

pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte.

En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de

1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque

immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres

millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc

statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les

mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation

d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les

contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite

120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus

tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces

120 millions, avec les impôts ordinaires, avec le trésor des

Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de

l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants.

[En marge: Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des

discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter

les levées d'hommes et d'argent.]

[En marge: Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures,

on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 65 段