apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires.
En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes,
découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle
violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que
ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant
lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque
indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit
à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin
de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les
militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans
les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre
mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource
pour soutenir la guerre. Les deux hommes les plus sensés, l'un de
l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient
plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé
dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions
antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se
taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les
incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans
le repos et la piété. D'autres personnages moins résignés, avaient
manifesté plus ouvertement leur chagrin. Ney, disait-on, avait laissé
échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une ancienne
intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un mélange de
finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son sentiment; M. de
Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec son courage
ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous n'avaient que le
mot de paix à la bouche. Enfin l'Impératrice, sans donner un avis, car
elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était bornée à pleurer.
Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même pour Napoléon,
qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul homme qu'elle
ait connu.
[En marge: Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il
ne dépend plus de lui de la donner.]
[En marge: Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou
moins ouvertement.]
Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer,
importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue
quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui,
même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix
longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après
elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe
certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des
négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on
n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable
d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que
notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait
enfin connue. Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité
d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte
acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à
tous ses censeurs cachés ou patents les réponses suivantes:--Il est
facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais il n'est pas aussi
facile de la conclure. L'Europe semble nous l'offrir, mais elle ne la
veut pas franchement. Elle a conçu l'espérance de nous détruire, et
cette espérance une fois conçue, elle n'y renoncera que si nous lui
faisons sentir l'impossibilité d'y réussir. Vous croyez que c'est en
nous humiliant devant elle que nous la désarmerons; vous vous trompez.
Plus vous serez accommodants, plus elle sera exigeante, et d'exigences
en exigences, elle vous conduira à des termes de paix que vous ne
pourrez plus admettre. Elle vous offre la ligne du Rhin et des Alpes,
et même une partie quelconque du Piémont. Ce sont là certainement
d'assez belles conditions, mais si vous paraissez y accéder, elle vous
proposera bientôt vos frontières de 1790. Eh bien, les puis-je
accepter, moi, qui ai reçu de la République les frontières naturelles?
Peut-être a-t-il existé un moment où il aurait fallu nous montrer plus
modérés, mais au point où en sont les choses, une condescendance trop
manifeste de notre part serait un aveu de notre détresse qui
éloignerait plus qu'il ne rapprocherait la paix. Il faut combattre
encore une fois, combattre en désespérés, et, si nous sommes
vainqueurs, alors nous devrons sans aucun doute nous hâter de conclure
la paix, et, dans ce cas, soyez-en sûrs, je m'y prêterai avec
empressement.--
[En marge: Incrédulité qui accueille partout les paroles de
l'Empereur.]
Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute
plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne
se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir la paix
il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop facilement
lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire lorsque ce
qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans le langage
que nous venons de rapporter que son intraitable caractère, son
implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et qu'il
n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la paix
fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses frontières
naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât leurs
places, disaient que _cet homme_ (c'est ainsi qu'ils appelaient
Napoléon), que _cet homme_ était fou, qu'il se perdait, et qu'il
allait les perdre tous avec lui.--Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu
écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve
plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le
cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans
l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans
l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une
fortune perdue a fait évanouir le respect!
[En marge: Déchaînement général contre le duc de Bassano.]
[En marge: Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice
nécessaire à la paix.]
À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été
méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y
en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait
refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa
propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime
c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à
Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, et que
l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même
l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un
murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu
convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de
Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé
tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer
Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être
responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de
Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus
complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant
à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une
détermination salutaire. Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il
n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité.
On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion;
et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à
Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans
cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait
persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins
humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano.
Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile
expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas
le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait
frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son
orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le
danger était pressant, et tant il sentait qu'il fallait, au dedans
comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée. Ainsi sous
les gouvernements despotiques aussi bien que sous les gouvernements
libres, les instruments des fautes sont punis, seulement ils le sont
avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est réduit à se
condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la plupart du
temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal est
irréparable.
[En marge: M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le
ministère des relations extérieures.]
Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de
Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea
d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second,
quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare
sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en
était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères
à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de
Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait
du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était
fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le
pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son
empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation
de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de
l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque
comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne
voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand
moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel
maître, du moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin on ne
s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des affaires
étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus estimé,
mieux accueilli de l'Europe.
[En marge: M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.]
[En marge: M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la
guerre.]
[En marge: M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa
président du Corps législatif.]
Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements
dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de
s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps. En retirant à
M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon
n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et
il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la
plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de
départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus
forte en ce moment que Napoléon lui-même. La secrétairerie d'État
était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de
laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus
désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur
intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans
ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers,
passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et
personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les
affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux
ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait
l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce
dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en
rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer des places,
lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les marques de
distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de Cessac. Enfin
le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux et intègre,
mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une grande
administration. Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup d'estime,
l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue maladie,
et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement par M. le
comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de penser.
Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une disgrâce pour
le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du Corps
législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif, et
n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des
candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On
ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut
décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un
sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à
la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce
n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant
un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure
que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce
sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut
préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents.
[En marge: Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.]
Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de
trouver des hommes et de l'argent, d'en trouver beaucoup, et
rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient
épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour
Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin
d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille
conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes
sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait
pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en
avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre
actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de
l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses
levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles
à décréter qu'à exécuter.
[En marge: Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de
1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle
de 1803.]
Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre,
il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain
la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations,
devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des
enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes
travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces
enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient
bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux.
Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de
1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait
les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à
compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais
cette levée, la seule utile, était d'une exécution difficile, parce
qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et qui,
ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se voyaient
frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux classes
antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de soldats,
avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les plus
violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels
beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes
mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis
qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir
soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon
imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et
de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez
eux par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les
sujets qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un
sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les
classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes
joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600
mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il
faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi
exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était
pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et
il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à
satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les 600 mille
hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits,
incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait
pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le
soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante
qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces
600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et
combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées
régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à
la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses
adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et
avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne.
Ses plans furent fondés sur cette double supposition.
[En marge: Moyens financiers employés pour solder les nouveaux
armements.]
[En marge: État des finances.]
[En marge: Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.]
[En marge: Déficit actuel de 442 millions.]
Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un
peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si
bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les
autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il
en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans
compter 120 millions pour les frais de perception) étaient
successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la
Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La
guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget
de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de
perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui
se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on
estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors, de 1300
millions (1420 avec les frais de perception). Ainsi en deux ans on
était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si on se
reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge supposait
un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si on
parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions
d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient
restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient
donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de
recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre
déficit bien plus embarrassant encore. Ne pouvant recourir à
l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé
de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par
anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait
appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de
1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement
fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions
de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de
la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les
bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation
croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au
public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les
distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient
déjà de 15 à 20 pour 100. On aurait donc été privé tout à la fois des
272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions manquant au
budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total de 442
millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun moyen de
crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de l'État et de
la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la caisse
d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de France,
62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce qui
épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières ressources
disponibles de ce domaine.
[En marge: Ce qui reste des économies de la liste civile.]
Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes
de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit
ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à
économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé
successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque
de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de
service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse
d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les
besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent
déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait
précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens
d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute
ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement
universel des peuples.
Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses
pour les forcer à prendre les bons qui représentaient le prix des
biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions de
ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous
venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on
ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant
absolument épuisées.
[En marge: Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur
les diverses contributions.]
Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à
l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la
demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même
titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la
ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et
c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions
indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées
sous le titre de _droits réunis_. Mais les contributions directes
pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte.
En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de
1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque
immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres
millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc
statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les
mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation
d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les
contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite
120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus
tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces
120 millions, avec les impôts ordinaires, avec le trésor des
Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de
l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants.
[En marge: Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des
discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter
les levées d'hommes et d'argent.]
[En marge: Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures,
on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.]