d’un membre gigantesque. Elevé à Lampsaque, il plaît si bien par sa
force spéciale aux Lampsaciennes que les maris, jaloux et humiliés, le
condamnent à l’exil. Mais sur les prières des femmes, une maladie
honteuse atteint les époux à la source même de la virilité; Priape,
imploré et rappelé à Lampsaque, s’apaise. De là son culte dans cette
ville.
L’âne lui était consacré en souvenir de la fable suivante. Un jour,
Priape rencontra Vesta couchée sur l’herbe et plongée dans un profond
sommeil. Il allait profiter d’une occasion aussi favorable à ses goûts
lascifs, lorsqu’un âne vint fort à propos réveiller par ses braiments la
déesse endormie, qui échappa aux poursuites du dieu libertin. D’autres
écrivains rattachent cette association à une dispute que Priape eut avec
l’âne de Silène sur le volume respectif de leurs avantages virils.
Sur les autels de Priape on faisait des sacrifices de primeurs; des
couronnes étaient posées sur la tête du dieu et ailleurs. L’attribut de
sa force était porté en pompe dans les cérémonies publiques et même
adoré en secret dans l’intérieur domestique. On imprimait cette forme à
des vases et même à des coupes d’or, d’ivoire ou de verre. Les femmes
enveloppaient ces instruments sacrés dans des langes de lin et de soie.
On prétend qu’ils servaient alors d’auxiliaires pour la recherche de la
volupté.
Les courtisanes consacraient à Priape des ex-voto significatifs, dont le
nombre exprimait celui des sacrifices consommés dans une heureuse nuit.
Le dieu avait aussi droit aux prémices des vierges: soit piété, soit
précaution, soit hypocrisie, les nouvelles mariées ne manquaient pas de
s’asseoir douloureusement sur la statue du dieu[125].
[125] Chaussard, _Fêtes et Courtisanes de la Grèce_, t. I, ch.
6.--Dulaure, _Le culte du Phallus dans l’antiquité_, ch. VII;--Saint
Augustin, _De la Cité de Dieu_;--_Priapeia_, carm. 34.
La fête à laquelle s’associait le plus étroitement le culte de Priape ou
du phallos était celle de Bacchus ou Dionysos, célébrée à Athènes avec
le plus de pompe et le plus de licence. Ces fêtes rappellent la double
ivresse du vin et de la volupté. Dans l’origine le culte, provenant sans
doute de celui d’Osiris, était simple et populaire: il était célébré
avec une cruche de vin, un cep, un bouc paré de festons, une corbeille
remplie de figues, un phallus. Puis il dégénéra en bacchanale. La
procession, qui en était la manifestation extérieure, se déroulait dans
l’ordre suivant. Les bacchants ou initiés, déguisés en pans, en silènes,
en satyres, déployaient les attributs d’une virilité exagérée et dans un
état apparent de désir continu; les uns étaient montés sur des ânes, les
autres traînaient des boucs, en se heurtant et se mêlant au milieu de
cris tumultueux. «L’homme le plus débauché, dit un Père de l’Eglise
grecque, n’oserait jamais, dans le lieu le plus secret de son
appartement, se livrer aux infamies que commet effrontément le chœur des
satyres, dans une procession publique.» A leur suite viennent les
canéphores, jeunes vierges portant des corbeilles qui contiennent les
prémices des fruits et des gâteaux en forme d’ombilics; au-dessus de ces
offrandes, bien droit et couronné de fleurs, un phallos. Les
phallophores suivent, couronnés de lierre, de violette, de serpolet et
d’acanthe. Dans leur cortège, une statue de Bacchus remarquable par un
triple phallus. Le van mystique est porté sur la tête d’une prêtresse
nommée lycnophore.
La marche est fermée par les ithyphalles, vêtus d’habits de femme. Toute
la ville est plongée dans l’ivresse, et des hymnes phalliques résonnent
de toutes parts: «O Phalès, compagnon des orgies de Bacchus, coureur de
nuit, dieu de l’adultère, amant des jeunes garçons, avec quelle joie je
reviens dans mon bourg! Combien il est doux, ô Phalès, Phalès, de
surprendre la jolie bûcheronne Thratta, l’esclave de Strymodore, volant
du bois sur le mont Phellée, de la saisir à bras le corps, de la jeter à
terre et de la posséder!»
Le temple s’ouvre aux initiés seuls; des matrones vénérées en sont les
prêtresses.
Pausanias conte qu’en Arcardie, Dionysos a encore une fête où le sang
des femmes fouettées à outrance coule sur son autel[126].
[126] Chaussard, _Fêtes de la Grèce_, t. I, ch. 6;--Dulaure, _Le culte
du phallus_, ch. VII;--Aristophane, _Lysistrata_; _Les
Acharniens_;--Pausanias, VIII, 23;--Démosthène, _Plaid. cont.
Nééra_.
L’explication de la plupart des cérémonies de ce culte est fournie par
la fable de Bacchus et Polymnus, telle qu’elle à été transmise par
Clément d’Alexandrie[127].
[127] Voir _Le Baiser: Babylone et Sodome_, ch. IV, p. 160. (Daragon,
éditeur).
Le symbole phallique figurait même dans les cérémonies des mystères par
excellence, ceux d’Eleusis, auxquels tous les hommes distingués par
leurs talents et leurs vertus s’honoraient d’être initiés. Tertullien
nous apprend que le phallos faisait partie, à Eleusis, des objets
mystérieux; et un autre Père de l’Eglise ajoute qu’on vénérait aussi,
dans les orgies secrètes d’Eleusis, l’image du sexe féminin. Pour
justifier la présence de ces figures obscènes dans des mystères aussi
saints, les prêtres imaginèrent la fable suivante. Cérès parcourant le
monde à la recherche de sa fille Proserpine enlevée par Pluton, arrive à
Eleusis accablée de lassitude. Une femme nommée Baubo lui offre
l’hospitalité, veut la réconforter et la rafraîchir; mais Cérès refuse
toute assistance. Baubo, pour vaincre l’obstination de la déesse, a
recours à une plaisanterie licencieuse. Elle cache son sexe sous une
petite figure phallique, puis reparaît devant Cérès, la robe relevée,
secouant et caressant le jouet postiche. A ce spectacle, aussi étrange
qu’inattendu, Cérès éclate de rire, oublie son chagrin, et consent avec
joie à boire et à manger[128].
[128] Chaussard, _Fêtes de la Grèce_, t. II, ch. 4;--Dulaure, _Le
culte du phallus_, ch. VII.
Les mystères de Cérès à Eleusis attiraient une foule de courtisanes. Les
dépenses de l’initiation, au profit des prêtres, étaient si
considérables que les amants se faisaient un mérite aux yeux de leurs
maîtresses en payant pour elles ces frais. L’orateur Lysias paya pour la
jeune Métanire.
Durant les cérémonies nocturnes, les ténèbres et la loi du silence
favorisaient les projets les plus hardis et les entreprises les plus
téméraires, voire même des aventures scandaleuses comme celles sur
lesquelles les poètes comiques échafaudèrent les intrigues de leurs
pièces, supposant que de jeunes personnes, entraînées par l’ivresse des
passions, s’y abandonnaient dans l’obscurité à des inconnus. Ainsi dans
l’_Aululaire_ de Plaute, la fille de l’Athénien Euclion était devenue
mère pendant les mystères de Cérès, sans même connaître le père de son
enfant.
C’est dans les murs mêmes d’Athènes qu’était conservé l’immense attirail
nécessaire à la célébration des mystères, où l’on voyait paraître des
_lingams_ et d’autres obscènes symboles, dont la forme désignait assez
l’origine égyptienne.
Du culte combiné de Cérès et de Bacchus était née cette fameuse
procession, souvent composée de trente mille pèlerins qui se
couronnaient de feuille de myrtes et portaient tous les ans la statue de
Bacchus à Eleusis, en partant du Céramique d’Athènes, et en poussant
tout le long du parcours des cris d’allégresse. Les dames d’Athènes,
montées sur des chars découverts et superbement parées, marchaient à la
tête de cette orgie; et leurs aventures amoureuses commençaient déjà
même avant qu’elles fussent arrivées au lieu de leur destination.
Ensuite elles se permettaient, durant tout le cours de leur route, des
discours si licencieux qu’on les nommait vulgairement le «langage des
chariots». C’était la véritable image d’une bacchanale ambulante[129].
[129] De Pauw, _Recherches philosophiques sur les Grecs_, t. II, p.
218 sqq. Plaute, L’_Aululaire_, prologue; Aristophane, _Plutus_.
Aux mystères nocturnes de Cotytto, célébrés en Thrace en l’honneur de
Cotys, la grande divinité des Edoniens, le phallos figurait sous la
forme de verres dans lesquels les initiés buvaient des liqueurs
excitantes. Les adeptes de ce culte à Athènes se dénommaient les
_Baptes_, titre qui indique une purification par l’eau: ils juraient par
l’amandier, qui rappelait une fable licencieuse. Jupiter, disait-on,
étant agité d’un songe impur, la terre reçut la semence de l’immortel et
enfanta un hermaphrodite accompli, Agdistis, auquel les dieux ne
laissèrent que le sexe féminin. Son organe viril jeté sur la terre y
prit racine, se changea en amandier et se couronna de fruits.
«Tels les Baptes, dit Juvénal, célébraient leurs nocturnes orgies à la
lueur des flambeaux, habitués à fatiguer, dans Athènes, leur impure
Cotytto. L’un promène obliquement sur ses sourcils une aiguille enduite
de noir de fumée, et se peint les yeux en allongeant une paupière
clignotante; l’autre boit dans un Priape de verre, rassemble ses longs
cheveux sous un réseau d’or, vêtu d’une robe bleue brochée ou vert pâle
unie et servi par un esclave qui ne jure que par Junon. Là, nulle pudeur
dans le langage, nulle décence à table; là toute la turpitude de Cybèle,
et pleine liberté de soupirer de honteuses amours.»
Les femmes étaient sévèrement éloignées de ces orgies. Alcibiade y était
initié. Le poète Eupolis joua les mystères de Cotytto dans sa comédie
des _Baptes_. On prétend que les initiés se vengèrent en le jetant à la
mer[130].
[130] Strabon, _Géographie_, X, 15; Juvénal, _Satires_, II, 91 sqq.;
Eupolis, _Les Baptes_, fragments; Chaussard, _Des fêtes de la
Grèce_, t. I, ch. VI.
Le culte fondu de Cérès et de Proserpine était au contraire célébré par
les femmes seules; les cérémonies en duraient trois jours. Le dernier,
on présentait aux deux déesses des gâteaux pétris de sésame et de miel,
auxquels on imprimait les formes caractéristiques du sexe féminin.
Les femmes se préparaient aux mystères par l’abstinence des voluptés:
elles jonchaient leur lit de plantes où circule une sève froide et
paresseuse, dont l’effet est de glacer les sens. Les hommes étaient
soigneusement écartés de ces mystères que couvrait un secret
impénétrable; les esclaves et les servantes étaient également éloignés.
Les pratiques intérieures étaient très licencieuses, à en croire
Aristophane. Pendant la durée des fêtes, les femmes étaient logées deux
à deux sous des tentes dressées près du temple de Cérès. Aussi ces
mystères donnaient-ils lieu à toutes sortes de soupçons d’orgies: ainsi
Agathon, prié par Euripide d’aller plaider sa cause auprès des femmes
dans les _Thesmophories_, avoue qu’il redoute d’être accusé d’aller
dérober les plaisirs nocturnes des femmes et ravir leur Vénus intime,
faisant allusion aux baisers lesbiens dont, disait-on, les femmes
usaient entre elles durant les réunions des Thesmophories[131].
[131] Chaussard, _Des fêtes de la Grèce_, 3e part., ch. V;
Aristophane, _Les Thesmophories_.
Les _Aphrodisies_, ou Fêtes de la bonne déesse, célébrées aussi en
secret, étaient durant sept jours l’occasion d’indescriptibles orgies.
Le troisième jour, les hommes et les chiens mâles étant bannis du
temple, les femmes restées seules consommaient dans la nuit les
sacrifices et les mystères. Le lendemain, les deux sexes se
rapprochaient avec une effrénée lubricité. «Nous savons, dit Juvénal, ce
qui se passe au fond de ces sanctuaires quand la trompette agite ces
ménades et, lorsqu’étourdies par les sons et enivrées de vin, elles font
voler leurs cheveux épars et hurlent à l’envi le nom de Priape. Quelle
fureur! Saufella, tenant en main une couronne, provoque les plus viles
courtisanes et remporte le prix de la lubricité; mais à son tour elle
rend hommage aux ardeurs fougueuses de Médulline. Celle qui triomphe
dans ses assauts lubriques passe pour la plus noble athlète. Rien n’est
feint; les attitudes y sont d’une telle énergie qu’elles auraient
enflammé le vieux Priam et Nestor affaibli par ses longues années. Déjà
les désirs veulent être assouvis; déjà chaque femme reconnaît qu’elle ne
tient dans ses bras qu’une femme, et le sanctuaire retentit de ces cris
unanimes: il est temps d’introduire les hommes. Mon amant dormirait-il?
qu’on l’éveille. Point d’amant, je me livre aux esclaves; point
d’esclave, qu’on appelle un manœuvre: à son défaut, l’approche d’une
brute ne l’effraierait pas.»
Alexis dit même que Corinthe ne célébrait pas seulement les
_Aphrodisies_ des courtisanes, mais encore une autre fête semblable pour
les femmes libres. Pendant ces jours-là, il était d’usage de se livrer
aux festins, et la loi autorisait les courtisanes à s’y trouver avec les
femmes libres[132].
[132] Athénée, _Le Banquet_, XIII, 4; Juvénal, Satires, VI, 314 sqq.;
Chaussard, _Fêtes de la Grèce_, t. I, ch. 6.
Enfin la Grèce entière célébrait au printemps le culte d’Adonis,
rappelant celui d’Osiris. Des prêtresses de Vénus accompagnaient le char
lugubre, manifestant leurs douleurs et promenant en pompe les simulacres
de Vénus et d’Adonis, qui étaient ensuite déposés sur une estrade
luxueusement décorée. Après trois jours de larmes une journée
d’allégresse célébrait la résurrection d’Adonis, personnifié par le plus
beau des adolescents, à côté duquel, sur un lit voluptueux, était placée
son amante embellie par le bonheur. L’allégresse se fondait d’ailleurs
dans une scène de lubricité[133].
[133] Chaussard, _Des fêtes de la Grèce_, t. I, ch. 5; Théocrite,
Idylle 15.
* * * * *
Les Grecs, qui avaient reçu leurs dieux des Egyptiens, des Libyens, des
Pélasges et des Phéniciens, ne connurent sans doute pas Vénus avant
l’arrivée de Cadmus. Mais peu à peu le culte de cette déesse s’étendit
et se multiplia sous une foule de noms différents, chargés d’exprimer le
plus souvent les modes de la sensualité raffinée du peuple grec.
Cependant il en est qui ont trait à d’autres soucis que l’amour, Vénus
étant invoquée et adorée, de préférence à toute autre divinité, dans les
circonstances les plus diverses. Il nous suffira de noter au passage les
Vénus dont le culte intéresse de plus près notre sujet: une énumération
complète serait fort longue et risquerait d’être fastidieuse. Larcher en
effet a compté chez les peuples de Grèce et d’Italie 185 temples, 104
statues et 7 tableaux de Vénus.
D’une façon générale les mystères en l’honneur de Vénus étaient célébrés
en présentant aux initiés du sel, un phallos, symboles de sa naissance;
et les initiés lui offraient une pièce d’argent, comme à une courtisane.
Un des temples de Vénus les plus fréquentés était celui de Paphos. Au
temple d’Amathonte, la statue de la déesse avait une barbe, le corps et
l’habit d’une femme, avec un sceptre et les parties sexuelles de
l’homme. Elle était appelée Aphroditos: les hommes lui sacrifiaient en
habit de femmes, et les femmes en habit d’hommes.
Près d’Amathonte se trouvait le bois de Vénus-Ariadne avec le tombeau de
cette princesse, conformément à la légende contée par Plutarque. Thésée
est jeté sur les côtes de Chypre avec Ariadne, grosse de ses œuvres.
Celle-ci débarquée, les vents emportent Thésée en pleine mer. Ariadne,
recueillie par les femmes du pays, meurt dans les douleurs de
l’enfantement. Thésée, à son retour, laissa une somme d’argent aux
Cypriotes pour faire chaque année un sacrifice à Ariadne. Dans ce
sacrifice, un jeune homme couché sur un lit imite les mouvements et les
cris d’une femme en travail.
Le temple le plus ancien de la déesse en Grèce se trouvait à Cythère, où
elle avait une statue armée. De cette île, elle prenait le nom de
Cythérée, ou bien parce que les amants se cachent et agissent en secret,
ou encore parce qu’elle cache les amants, ou enfin à cause de
l’imprégnation, dit Phurnutus, qui est la suite de l’union des deux
sexes. Les jeux d’étymologie permettent le choix entre ces explications.
Egée ayant introduit le culte de Vénus à Athènes, le même sans doute
qu’en Assyrie et en Chypre, les Grecs conservèrent le culte d’Uranie, la
Céleste, dans toute sa pureté; mais ils imaginèrent d’autres Vénus qui
présidaient, suivant eux, aux plaisirs peu chastes. Ainsi
Vénus-Pandemos, ou Vénus populaire, favorisait la prostitution publique:
elle était représentée à Elis, assise sur un banc. Solon lui avait fait
bâtir à Athènes un temple avec les impôts qu’il avait perçus sur les
femmes placées par ses soins dans les _dictérions_. Les courtisanes
d’Athènes étaient très empressées aux fêtes de Pandemos, qui se
célébraient le quatrième jour de chaque mois: ce jour-là elles
n’exerçaient leur métier qu’au profit de la déesse.
Vénus était aussi adorée, en vingt endroits de la Grèce, sous le nom
d’_Etaira_, ou de courtisane: Hésychius parle même d’un temple qui lui
était élevé à Athènes, et d’un autre à Ephèse.
Vénus _Peribasia_ ou _Divaricatrix_ était adorée chez les Argiens. Son
nom lui venait, disait Clément d’Alexandrie, _a divaricandis cruribus_
(de ce qu’elle écartait les jambes), en un mot de son art de varier les
mouvements de la volupté, de la souplesse de ses cuisses et de ses
reins. Elle était nommée aussi _Salacia_, _Lubia_, _Lubentina_ toujours
à cause de sa science des voluptés. C’est à elle sans doute que Dédale
avait dédié une statue en bois qui se mouvait d’elle-même par le moyen
du vif argent dont il l’avait emplie. C’est certainement à l’une de ces
personnifications de Vénus que s’adressaient les offrandes des
courtisanes, présentées comme «dîmes des gains du lit», encore humides
de parfums, dépouilles de luttes amoureuses, scandales, molles
ceintures, voiles de safran, couronnes de lierre, peignes, pinces à
épiler, miroirs d’argent poli, voire même «des objets qu’on ne nomme
point aux hommes, des instruments de toute sorte de volupté» et un
éperon d’or, «bel aiguillon des courses équestres» (il s’agit, bien
entendu, d’équitation vénérienne).
A Samos, Vénus avait un temple que les courtisanes ayant suivi Périclès
au siège de cette ville, firent bâtir du produit de leurs baisers.
A Péra, près du mont Hymette se trouvait encore un Temple de Vénus avec
une fontaine qui procurait une heureuse délivrance aux femmes enceintes
et donnait la fécondité à celles qui étaient stériles.
Les Athéniens élevèrent même des temples à Leaena et Lamia, courtisanes,
maîtresses de Démétrius Poliorcète, sous le nom de Vénus Leaena et Vénus
Lamia.
A Athènes encore était le temple de Vénus _Psithyros_ ou _Susurratrix_,
ainsi nommée, dit Pausanias, parce que les femmes qui adressaient leurs
prières à Vénus les lui faisaient à l’oreille, de avec des susurrements.
Mégalopolis avait élevé un temple à Vénus _Mechanitis_, pour
l’ingéniosité de ses artifices, l’habileté de ses machinations.
Syracuse, enfin, avait déifié Vénus Callipyge, en l’honneur de deux
belles personnes aux charmes puissants. Un homme de la campagne,
contait-on, avait deux filles très belles qui, ne pouvant s’accorder sur
la beauté de leurs f....s, se rendirent sur le grand chemin pour faire
décider le point en litige. Passe un jeune homme, les belles lui
montrent leurs charmes. Il décide en faveur de l’aînée, dont il est
épris au point d’en tomber malade. Il raconte son aventure à son jeune
frère, qui se rend au même endroit, examine aussi les charmes des deux
sœurs et se prononce en faveur de la cadette. Le père de ces jeunes
gens, après de vaines exhortations, se laisse toucher, va trouver le
père des deux jeunes filles, les emmène et les donne pour femmes à ses
fils. On ne les connaissait à Syracuse que sous le nom de Belles f....s.
Elles amassèrent de grands biens, dont elles firent bâtir un temple sous
le nom de Vénus aux belles f....s.
Le temple de Vénus à Corinthe était si riche qu’il possédait, à titre de
hiérodules ou d’esclaves sacrés, plus de mille courtisanes vouées au
culte de la déesse par des donateurs de l’un et de l’autre sexe; et
naturellement la présence de ces femmes, en attirant une foule d’hommes
dans la ville, contribuait encore à l’enrichir. Les patrons de navires,
notamment, venaient s’y ruiner à plaisir: car les Corinthiennes étaient
réputées par leur adresse à se plier à toutes les attitudes inventées
par l’imagination des prêtresses dans l’exercice du culte de leur déesse
tutélaire.
Aussi dans cette ville, un usage ancien était de réunir toutes les
courtisanes pour présenter à Vénus les vœux de la ville pour des choses
importantes. Si même des particuliers faisaient des vœux à Vénus, ils
lui amenaient un nombre déterminé de courtisanes lorsqu’ils avaient
obtenu ce qu’ils demandaient. Ainsi Xénophon de Corinthe, partant pour
les jeux olympiques, fit vœu d’amener à Vénus un certain nombre de
courtisanes quand il aurait vaincu. Et Pindare écrivit lui-même le chant
du sacrifice: «O jeunes filles, dit-il aux courtisanes, qui recevez tous
les étrangers et leur donnez l’hospitalité; prêtresses de la déesse
Vénus dans la riche Corinthe, c’est vous qui, en faisant brûler par vos
mains des larmes d’encens pur et qui, touchant Vénus la mère des amours
par vos prières intérieures, vous méritez souvent son secours céleste,
et nous procurez les doux instants de cueillir sur des lits mollets les
plus agréables fruits dans nos pressants besoins.»[134]
[134] Athénée, _Banquet_, VI, 14; XII, 13; XIII, 3, 4; Strabon,
_Géographie_, VIII, 80; Philodème, _Epigrammes_; Brunck, _Analecta_,
II, p. 85; Xénophon, _Banquet_, 8; Pausanias, VI, 25; Plutarque,
_Thésée_, 18; Aristote, _De l’âme_, I, 3; Anthologie grecque,
_Epigrammes érotiques_, 159, 199, 200, 201, 203; _Epigrammes
votives_, 17, 172, 206-208, 210, 290; Larcher, _Mémoire sur Vénus_.
Paris, 1775, _passim_.
C’est le baiser charnel, avec toutes ses lubricités, purifié par le
culte, magnifié, divinisé.
ANTHOLOGIE
Déclaration d’amour
Je ne sais pas ce que je dois louer le plus en toi. Ta tête? Mais quels
yeux! Tes yeux? Mais quelles joues! Tes joues? Mais tes lèvres
m’attirent et me brûlent. Comme elles sont modestement closes, mais
assez ouvertes cependant pour laisser échapper le parfum de ton haleine!
Et lorsque tu retires tes vêtements, que de trésors cachés! Ils me
semblent lancer des éclairs. O Phidias, Lysippe, et toi Polyclète,
combien vous avez perdu d’avoir quitté si vite ce monde! En présence
d’un tel modèle, vous n’auriez point cherché à créer d’autre statue.
Tout en toi est admirable. Quelle finesse de main! quelle largeur de
poitrine! quelle harmonie de formes! Je n’ai plus de mots pour exprimer
le reste. En vérité, une pareille beauté rendrait difficile le jugement
du fils de Priam lui-même. Hélas! Comment donc faire? De quel côté me
tourner? Louerai-je ceci? Mais cela vaut mieux. Donnerai-je le prix à
cette perfection? Mais cette autre m’entraîne. Laisse-moi joindre le
toucher à la vue et je prononcerai.
_Lettres galantes de Philostrate_ (lettre 65).
(Traduction Stéphane de Rouville, Paris 1876.)
L’enchantement du baiser