je portai vivement la main à mon visage, feignant d’être piqué et de
ressentir une cuisante douleur. Leucippe s’approcha, écarta ma main et
me demanda où j’étais piqué. «A la lèvre, lui dis-je; mais vous,
pourquoi ne pas m’expliquer le charme qui guérit des piqûres, chère
Leucippe?» Elle s’approcha davantage et plaça sa bouche près de la
mienne, comme pour prononcer les paroles magiques. Pendant qu’elle les
murmurait tout bas, ses lèvres effleuraient les miennes; et moi je
l’embrassais en silence, étouffant sur mes lèvres le bruit des baisers
que je lui dérobais. Elle, de son côté, ouvrait et fermait les lèvres,
murmurant sa douce magie et faisait de ses enchantements autant de
baisers. J’osai alors la serrer dans mes bras et l’embrasser sans
détour.--Que faites-vous? me dit-elle en se retirant; connaîtriez-vous
aussi l’art des enchantements?--Je baise le charme, lui dis-je; car vous
m’avez enlevé la douleur. Elle comprit ma pensée et sourit. Mon audace
s’en accrut: «Hélas! ma bien-aimée, lui dis-je, je sens de nouveau une
blessure plus cruelle encore; l’aiguillon a pénétré jusqu’au cœur, et
réclame tous tes charmes. N’aurais-tu point une abeille sur les lèvres?
car elles sont pleines de miel, et pourtant tes baisers font de vives
blessures. Je t’en supplie, charme de nouveau mes douleurs, et surtout
prolonge les enchantements, de peur que la blessure ne s’envenime
encore.»
Achille TATIUS,
_Leucippe et Clitophon_ (II, 7)
(traduction Ch. Zévort).
La leçon d’amour
Alors les brebis besloyent, les aigneaux saultoyent et se courboyent
soubz le ventre de leurs mères pour teter; les beliers poursuyvoyent les
brebis, qui n’avoyent point encore aignelé, et après qu’ilz les avoyent
arrestées, sailloyent chacun la sienne. Autant en faisoyent les boucz
après les chèvres, saultant à l’environ, et quelques-uns combattans pour
l’amour d’elles: chacun avoit la sienne, et gardoit qu’autre que luy ne
la couvrist. Toutes lesquelles choses eussent peu inciter des vieillards
refroidiz à désirer la joüissance d’amour; et par plus forte raison
incitèrent-elles Daphnis et Chloé, qui estoyent en la première fleur de
la jeunesse, et qui, pourchassans de longtemps le dernier but de
contentement d’amour, brusloyent en oyant ce qu’ilz oyoyent, et se
fondoyent de désir en voyant ce qu’ilz voyoyent, cherchant quelque chose
qu’ilz ne pouvoyent trouver oultre le baiser et l’embrasser; mesmement
Daphnis, lequel estant devenu grand et en bon point, pour n’avoir bougé
tout le long de l’hyver de la maison à ne rien faire, frissoit après le
baiser, et estoit gros, comme l’on dit, d’embrasser, faisant toutes
choses plus hardiment, plus curieusement et plus ardemment que paravant,
pressant Chloé de luy octroyer tout ce qu’il vouloit, et de se coucher
nuë à nud avec luy plus longuement qu’ilz n’avoyent accoustumé. Chloé
luy demandoit: «Et qu’y a-t-il plus à coucher nuë à nud par-dessus le
baiser et l’embrasser, qu’à coucher tout vestu?--Cela, respondoit
Daphnis, que les beliers font aux brebis et les boucz aux chèvres;
vois-tu comment après cela les brebis ne s’enfuyent plus, ny les beliers
aussi ne se travaillent plus pour courir après; ains paissent tous deux
amiablement ensemble, comme estant tous deux assouviz et contens? et
doit estre quelque chose plus doulce que ce que nous faisons, et qui
surpasse l’amertume d’amour.--Et mais, disoit Chloé, ne vois-tu pas
comment les beliers et les brebis, les boucz et les chèvres, en faisant
ce que tu dis, se tiennent tout de bout, les masles saillans dessus, les
femelles soustenans les masles sur le dos? et tu veux que je me couche
par terre avec toy, et encore toute nuë, là ou les femelles sont plus
garnies de laine et de poil, et plus velues que je ne suis couverte
quand je suis toute vestuë.» Daphnis ne sçavoit que respondre à cela, et
luy obéïssant se couchoit auprès d’elle tout vestu, où il demouroit
longtemps, gissant tout de son long, ne sçachant par quel bout se
prendre pour faire ce que tant il désiroit. Il la faisoit relever et
l’embrassoit par derrière, en imitant les boucz; mais il s’en trouvoit
encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre et se print à
plorer sa sotise de ce qu’il sçavoit moins que les belins, comment il
falloit accomplir les œuvres d’amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Or quelques jours plus tard, certaine petite femme jeune, belle,
délicate, qui avait nom Lycœnion, et que son mari, fort cassé, ne
satisfaisait point à son gré, mena Daphnis le plus avant qu’elle put
dans le bois, et lui offrit de lui montrer «comment il faut faire le jeu
d’amour.»_
Daphnis perdit toute contenance tant il fut ayse, comme un pauvre garson
de village jeune et amoureux: si se met à genoux devant Lycœnion, la
priant bien fort de luy enseigner ce plaisant mestier le plustost
qu’elle pourroit, afin qu’il peust faire ce qu’il désiroit à Chloé; et
comme si c’eust été quelque grand et malaysé secret, luy promist qu’il
luy donneroit un chevreau, des fromages molz, de la cresme, et plustost
la chèvre avec: aussi Lycœnion trouvant en ce jeune chevrier une
simplicité plus grande qu’elle n’eust pensé, commença à le passer
maistre en ceste manière. Elle luy commanda de s’asseoir auprès d’elle
et de la baiser comme il avoit accoustumé de baiser Chloé, et en la
baisant, de l’embrasser le plus estroitement qu’il luy seroit possible;
et finalement de se mettre de son long par terre avec elle. Après que
Daphnis se fust assis auprès d’elle, qu’il l’eust baisée, et se fut
couché par terre, Lycœnion le trouvant en estat, le souleva un peu, et
se glissa adroitement dessoubz luy, puis elle le mit dans le chemin
qu’il avoit jusques-là cherché. Tout se passa à l’ordinaire, la nature
elle-mesme luy ayant appris ce qu’il y avoit de plus à faire.
LONGUS.
_Daphnis et Chloé_, livre III
(traduction d’Amyot.)
Le combat d’amour
Palestre, sitôt qu’elle eut mis dormir sa maîtresse, s’en vint devers
moi sans tarder; et lors ce fut à nous de boire et de faire débauche de
vin ensemble et de baisers; par où nous étant confortés et préparés au
déduit, Palestre se lève et me dit: songe, jeune homme, comme je
m’appelle, et te souvienne que tu as affaire à Palestre. Or sus, on va
voir en cette joute ce que tu sais faire, et si tu es appris aux armes
comme gentil compagnon.--J’accepte ton défi, lui dis-je, et me dure
mille ans que nous ne soyons aux prises. Déshabille-toi; fais tôt...
Lors elle: C’est moi qui suis le maître d’exercices et qui vais éprouver
ton adresse et ta force en divers tours de lutte; toi, fais devoir
d’obéir et d’exécuter à point ce que je commanderai.--Commande, lui
dis-je.--Cependant elle se déshabillait, et quand elle fut toute nue:
Dépouille-toi, jouvenceau, et te frotte de cette huile. Allons, ferme,
bon pied, bon œil. Accole ton adversaire, et d’un croc en jambe le
renverse. Bon, bras à bras, corps à corps, flanc contre flanc; appuie et
toujours tiens le dessus. Çà, sous les reins cette main, l’autre sous la
cuisse; lève haut, donne la saccade, redouble, serre, sacque, choque,
boute, coup sur coup; point de relâche; dès que tu sens mollir, étreins;
là, là, bellement; allons! au but! te voilà quitte.
Au bout d’un instant, elle se lève en pieds; et après s’être un peu
soignée: Voyons, dit-elle, si tu es champion à l’épreuve en toutes
joutes et combats jusqu’à outrance. Puis tombant à genoux sur le lit:
Maintenant nous allons combattre à fer émoulu. Elle tombe aussitôt sur
ses genoux en s’arrangeant sur le lit, et me tourne le dos. Çà, beau
lutteur, me dit-elle vous voilà en présence, préparez-vous au combat,
avancez; portez-vous encore plus avant. Vous voyez votre adversaire nu,
ne l’épargnez pas; et d’abord il est à propos de l’enlacer fortement;
ensuite il faut le pencher, fondre sur lui, tenir ferme, et ne laisser
aucun intervalle entre vous deux. S’il commence à lâcher prise, ne
perdez pas un moment, enlevez-le et tenez-le en l’air en le couvrant de
votre corps et continuant de le harceler; mais surtout ne vous retirez
pas en arrière avant que vous en ayez reçu l’ordre; courbez son dos en
voûte, contenez-le par dessous; donnez-lui de nouveau le croc en jambe,
afin qu’il ne vous échappe pas; tenez-le bien et pressez vos mouvements:
lâchez-le, le voilà terrassé, il est tout en nage. Je partis d’un grand
éclat de rire, puis je repris: Mon maître, il me prend fantaisie de te
prescrire à mon tour quelque petit exercice. Songe à m’obéir
ponctuellement. Relève-toi et demeure assise; avance une main
officieuse; caresse-moi légèrement, et promène-la sur moi; enlace-moi
bien, et fais-moi tomber dans les bras du sommeil.
LUCIEN.
_La Luciade ou l’Ane_
(Traduction Paul-Luis Courrier et Belin de Ballu.)
Concours de Beauté
MÉGARE A BACCHIS
Nous étions toutes rassemblées chez Glycère: Thessala, Moscharion,
Thaïs, Myrrhine, Chrysion, Anthracion, Pétala, Thryallis, Euxippe et
même Philumène. Quel délicieux repas nous avons fait! Les chansons, les
bons mots et le vin nous ont tenues en haleine jusqu’au chant du coq.
Les parfums, les fleurs et les confitures ne nous ont point manqué. La
table était dressée sous des lauriers, qui nous couvraient de leur
ombre. Une seule chose nous manquait, c’était vous. Du reste, il y avait
abondance de tout. Nous avons souvent fait la débauche ensemble, mais il
est rare que nous nous soyons si bien diverties.
Mais ce qui nous divertit infiniment fut une dispute qui s’éleva entre
Myrrhine et Thryallis, laquelle des deux montrerait les fesses les plus
belles et les plus dodues. Myrrhine, la première, défit sa ceinture.
Elle avait une chemise de soie, au travers de laquelle on apercevait
aisément le tremblement de ses fesses dans les mouvements qu’elle
donnait à ses reins, regardant souvent derrière elle le branlement de
ses fesses. En même temps elle soupirait doucement, comme si elle eût
actuellement été aux prises dans un combat amoureux. Par Vénus,
l’adresse avec laquelle elle s’en acquitta me remplit d’admiration.
Elle ne fit cependant pas perdre courage à Thryallis, qui poussa même
l’effronterie plus loin qu’elle. «Ce n’est point au travers d’un rideau,
dit-elle, que je veux lui disputer le prix, ni faire la sucrée. Il ne
faut point alléguer de vains prétextes lorsqu’il s’agit de combattre.
C’est toute nue que je veux le faire, comme dans les exercices du
gymnase». Elle ôte en même temps sa chemise, et tendant le derrière:
«Tenez, Myrrhine, dit-elle, voyez si vous pouvez trouver à redire à leur
teint et s’il n’est pas pur et naturel. Voyez quel éclat il a, voyez
comme ces hanches sont bien prises, et comme ces fesses ne sont ni trop
charnues, ni trop décharnées. Elles ne sont point flasques comme celles
de Myrrhine. Mais elles sourient et ont tout l’air de rire.»
En même temps, elle donna un si grand mouvement à ses fesses qu’elle les
faisait rebondir çà et là sur ses reins. De sorte que, nous mettant
toutes à frapper des mains, nous lui adjugeâmes la victoire.
Il y eut encore d’autres disputes, surtout à qui montrerait les plus
beaux seins. Personne n’osa disputer la beauté du ventre avec Philumène,
parce qu’elle a de l’embonpoint et n’a point été grosse.
Après avoir passé ainsi toute la nuit, avoir bien maudit nos amants et
en avoir souhaité d’autres (car en amour la nouveauté plaît toujours),
nous nous sommes retirées toutes prises de vin.
(_Lettres du rhéteur Alciphron_, I, 39.)
Ode à une femme aimée
Celui-là me paraît égal aux dieux qui, assis en face de toi, écoute de
près ton doux parler,
Et ton aimable rire: ils font tressaillir mon cœur dans mon sein; la
voix n’arrive plus à mes lèvres.
Ma langue se brise, un feu subtil court rapidement sous ma chair; mes
yeux ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent.
Une sueur glacée m’inonde, un tremblement me saisit tout entière; je
deviens plus verte que l’herbe, il semble que je vais mourir.
Eh bien! j’oserai tout, puisque mon infortune...
SAPHO.
(Traduction Em. Deschanel.)
Le baiser lesbien
CLONARION ET LÉAENA
CLONARION.--On dit d’étranges choses de toi, Léaena; que Mégille, cette
riche dame de Lesbos, te caresse comme ferait un homme. Qu’en est-il?
Cela est-il vrai?
LÉAENA.--Il en est quelque chose.
CLONARION.--Mais à quoi aboutissent toutes ces caresses? Je ne le puis
comprendre. Tu ne m’aimes point, car tu ne me les cèlerais pas.
LÉAENA.--Je t’aime plus que personne; mais j’ai honte de le dire, c’est
une étrange femelle.
CLONARION.--Tu veux dire sans doute que c’est quelque Tribade, comme on
dit qu’il y en a beaucoup en cette île, qui n’aiment pas les hommes, et
qui caressent les femmes.
LÉAENA.--C’est quelque chose de semblable.
CLONARION.--Conte-moi comment elle te déclara sa passion, ce que tu lui
répondis et le reste de cette aventure.
LÉAENA.--Elle faisait la débauche avec Démonasse de Corinthe, qui est de
son humeur; et elles m’envoyèrent quérir comme musicienne, pour chanter
et jouer des instruments pendant leur repas. Après avoir fait bonne
chère, elles me retinrent à coucher, et me dirent que je coucherais avec
elles, et qu’elles me mettraient au milieu; ce que je n’osai refuser,
parce qu’il me semblait qu’elles me faisaient honneur. Lorsque nous
fûmes au lit, elles m’embrassèrent comme des hommes, non seulement en
appliquant les lèvres, mais en entr’ouvrant la bouche, me caressant, me
pressant la gorge; Démonasse même me mordait en me donnant des baisers.
Pour moi, je ne voyais pas où elles voulaient en venir. A la fin,
Mégille tout en fureur, ôta sa coiffure, et parut toute nue, et la tête
rase comme un athlète, ce qui me surprit encore plus. Alors prenant la
parole: «As-tu vu, dit-elle, un plus beau garçon?--Je ne vois point là,
lui dis-je, de garçon.--Ne m’offense point, dit-elle, je ne m’appelle
pas Mégille, mais Mégillus; et voilà ma femme.» (_montrant Démonasse._)
Je me pris à rire à ce discours et lui dis: «Quoi! tu nous as trompées
si longtemps étant homme, et passant pour femme, comme Achille parmi les
filles? Mais tu n’es pas faite comme lui.--Non, dit-elle, mais je n’en
ai pas besoin; et si tu veux l’éprouver, tu trouveras qu’il ne me manque
rien pour accomplir tes désirs et les miens.--N’es-tu point
hermaphrodite, lui dis-je, comme ce devin de Thèbes dont m’a parlé ma
compagne Isménodore, qui devint homme après avoir été femme?--Non,
dit-elle, mais j’ai toutes les passions et les inclinations des
hommes.--Et il te suffit des désirs? lui répondis-je.--Léaena, me
dit-elle, laisse-toi faire, si tu ne me crois pas, et tu comprendras que
je suis tout à fait un homme. J’ai ce qu’il faut pour te convaincre:
encore une fois, laisse-toi faire, et tu verras.» Je me suis laissé
faire, Clonarion, j’ai cédé à ses instances, accompagnées d’un
magnifique collier et d’une robe de lin du plus fin tissu. Je l’ai
saisie dans mes bras comme un homme; elle m’a embrassée toute haletante,
et m’a paru goûter le plus vif plaisir.
CLONARION.--Mais que fit-elle, et comment s’y prit-elle? C’est là ce
qu’il faut me raconter.
LÉAENA.--N’insiste pas davantage. Ce n’est pas beau. Aussi, j’en jure
par Vénus, je n’en dirai rien.
LUCIEN.
_Dialogues des courtisanes_, V
(Traduction Belin de Ballu et Eugène Talbot.)
Les deux baisers
Abandonnons les mythes pour parler de la réalité même et des jouissances
véritables. Pour moi, dit Clitophon, j’en suis encore à mes premières
armes avec les femmes et je n’ai connu que celles qui vendent leurs
faveurs. Un autre plus anciennement initié aurait sans doute beaucoup
plus à dire. Pourtant j’essaierai, malgré mon peu d’expérience. Le corps
de la femme est souple et flexible sous les étreintes de l’amour; ses
lèvres sont douces aux baisers; ses bras, tout en elle est approprié aux
plaisirs de Vénus. C’est la volupté même qu’on étreint quand on la
possède, et le baiser s’empreint sur ses lèvres comme le sceau sur la
cire. Les baisers qu’elle rend à son tour ne sont point sans un certain
art; elle sait habilement en augmenter la douceur. Ce n’est point assez
pour elle que les lèvres s’unissent amoureusement aux lèvres: ses dents
mêmes cherchent les embrassements; elle dévore la bouche de son amant,
elle mord les baisers; ses seins, qu’on sent palpiter sous la main, sont
une nouvelle source de jouissance. Au moment suprême de l’amour, elle
tressaille comme aiguillonnée par la volupté; sa bouche s’ouvre à un
torrent de baisers; elle ne contient plus ses transports. Les langues à
ce moment se cherchent mutuellement, elles veulent s’unir et avoir,
elles aussi, leurs embrassements. Vous augmentez vous-même le plaisir en
ouvrant les lèvres à de larges et profonds baisers. Lorsqu’approche le
terme, la femme devient haletante sous la volupté qui l’inonde. Sa
respiration pressée s’élance, mêlée au souffle de l’amour, jusque sur
les lèvres où elle rencontre le baiser qui erre sur le bord et cherche à
pénétrer plus avant; refoulée par le baiser qui se mêle à elle et la
suit, elle revient en arrière et arrive jusqu’au cœur. Celui-ci, ébranlé
par les baisers, s’agite, tressaille; et s’il n’était fortement enchaîné
dans la poitrine, il briserait ses liens pour suivre les baisers. Avec
les enfants, les embrassements sont sans art, les étreintes sans
raffinements délicats; Vénus est languissante, le plaisir nul.
--Il me semble, dit Ménélas, que bien loin d’être novice, tu as toute
l’expérience de la vieillesse dans les mystères de Vénus, à voir tout ce
que tu nous débites sur les petits mérites secrets des femmes. Mais
écoute à ton tour ceux des enfants: chez la femme tout est fardé, et les
paroles et l’extérieur; si quelqu’une paraît belle, c’est l’œuvre
longtemps élaborée des onguents et de la peinture. Sa beauté est tout
entière dans les parfums, dans la teinture des cheveux, dans l’artifice
des caresses. Dépouillez-la de ces mille accessoires menteurs, et elle
ressemble au geai de la fable, dépouillé de ses plumes. La beauté des
enfants n’est pas saturée de toutes ces senteurs, de toutes ces odeurs
trompeuses et empruntées; mais la sueur de l’enfant a un plus doux
parfum que toutes les huiles et lotions féminines. On peut, d’ailleurs,
avant les embrassements amoureux, les étreindre à la palestre, les
serrer dans ses bras, au grand jour et sans honte. Les ardeurs de
l’amour ne viennent pas s’éteindre sur une chair molle et sans
résistance; les corps se résistent mutuellement et luttent entre eux de
volupté. Les baisers n’ont pas l’apprêt de ceux de la femme; leur art
menteur ne prépare point sur les lèvres une fade déception: l’enfant
embrasse comme il sait; ce sont des baisers sans artifice, mais ce sont
ceux de la nature. L’image des embrassements de l’enfant, c’est le
nectar devenu solide, se substituant aux lèvres, donnant et recevant les
baisers. Pour l’amant, point de satiété; il a beau puiser à la coupe,
toujours il a soif de baiser encore; il ne saurait retirer sa bouche
jusqu’à ce que l’excès même de la volupté le force à quitter les lèvres.
ACHILLE TATIUS.
_Leucippe et Clitophon_ (III, 37 et 38).
(Traduction Ch. Zévort.)
Le baiser bestial
Lucius, métamorphosé en âne, conte ses aventures.
La dame, restée seule avec moi, d’abord allume une grande lampe dont la
lueur éclairait partout. Puis debout près de cette lampe s’étant
dépouillée toute nue, elle prit de l’essence d’une certaine fiole, en
versa sur soi, s’en oignit, et à moi aussi me parfuma le corps et le
museau surtout d’une suave odeur; puis me baisa et me caressait avec
pareil langage et toute belle façon comme si j’eusse été son amant.
Enfin me prenant par ma longe, elle m’entraîne sur le lit. Je n’avais
nulle envie de me faire prier, la voyant belle de tout point, avec ce
que la bonne chère, et le vin vieux que je venais de boire, me rendaient
assez disposé à la satisfaire; mais je ne savais comment m’y prendre,
n’ayant touché femelle depuis ma métamorphose. Une chose encore me
troublait; j’avais peur de la déchirer, vu la disproportion qui existait
entre nous deux. Mais l’expérience me fit voir que je m’abusais, car
emportée par ses désirs, elle s’étendit sous moi comme sous un homme et
de ses bras, me tirant à soi et se soulevant du corps, me mit dedans
tout entier. Moi pauvre, je craignais encore et me retirais bellement
pour la ménager. Mais elle, tant plus je reculais, tant plus me serrait
et s’enferrait de tout ce que je lui dérobais. A la fin donc pour lui
complaire (aussi que je pensais valoir bien, tout âne que j’étais,
l’amant de Pasiphaé), la voulant servir à gré, je fus ébahi que je me
trouvai petitement outillé pour la demoiselle, et connus que j’avais eu
tort d’y faire tant de façons. J’eus assez affaire toute la nuit à la
contenter, tant elle était amoureuse et infatigable au déduit.
LUCIEN.
_La Luciade ou l’Ane_
(traduction de Paul-Louis Courier.)
Table des Matières
Chapitre I.--Le Baiser conjugal 3
-- II.--Les grandes Hétaïres 33
-- III.--Le Baiser vénal 57
-- IV.--Le Science du Baiser 91
-- V.--Le Baiser dans les Arts 131
-- VI.--Le Culte du Baiser 149
ANTHOLOGIE:
Déclaration d’amour (_Philostrate_) 177
L’enchantement du Baiser (_Achille Tatius_) 179
La Leçon d’Amour (_Longus_) 181
Le Combat d’Amour (_Lucien_) 186
Concours de beauté (_Alciphron_) 190
Ode à une femme aimée (_Sapho_) 194
Le Baiser lesbien (_Lucien_) 195
Les deux Baisers (_Achille Tatius_) 200
Le Baiser bestial (_Lucien_) 204
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