Le poète Sophocle aimait les jeunes garçons; et, loin de cacher son

vice, il se plaisait à user de stratagèmes habiles pour embrasser devant

tous les convives les jeunes échansons lorsqu’ils étaient séduisants.

Théopompe raconte qu’Odomarque ayant joui du fils de Pythodore de

Sicyone, fort beau jeune homme, lorsqu’il vint à Delphes consacrer sa

chevelure (comme le faisaient les jeunes gens à leur entrée dans la

puberté), lui donna quatre petites étrilles d’or servant à déterger la

peau après le bain, consacrées autrefois par les Sybarites, et qui

avaient été enlevées du temple[104].

[104] Athénée, _Le Banquet_, XI, 4;--XIII, 8;--Bret, _Lycoris ou la

Courtisane grecque_, Amsterdam, 1746, p. 34.

Aristote fut épris des charmes de son disciple Théodecte. Socrate,

surnommé «sanctus pederastes», fut amoureux d’Alcibiade, lequel menait

la vie la plus voluptueuse et passait des journées entières dans la

débauche et les plaisirs les plus criminels. Habillé d’une manière

efféminée, il paraissait sur la place publique traînant de longs

manteaux de pourpre. Il faisait d’ailleurs cyniquement parade de ses

vices monstrueux, et il fut convaincu d’avoir, dans une partie de

libertinage avec ses amis, mutilé les hermès de lubrique manière, et

contrefait les mystères; Théodore y faisait les fonctions de héraut;

Polytion, celles de porte-flambeau; Alcibiade, celles d’hiérophante; les

autres étaient les initiés ou les mystes, servant également Bacchus et

Priape[105].

[105] Plutarque, _Alcibiade_, XVIII, XXIII.

Pour laisser un témoignage public de corruption, Alcibiade s’était fait

peindre, pour ainsi dire, sous ses deux faces: nu et recevant la

couronne aux jeux olympiques; nu et encore vainqueur sur les genoux de

la joueuse de flûte Néméa[106].

[106] Dufour, _Histoire de la prostitution_, I, p. 215.

Le vice était très répandu, même dans la classe des Athéniens

distingués. Aristophane ne leur a pas ménagé les traits de sa mordante

satire. Ici Bacchus parle de Clisthène l’orateur comme d’un navire ou

d’une prostituée que l’on «monte». Complètement imberbe, il ressemblait

à un eunuque et se livrait à toutes les prostitutions; plus loin, c’est

le poète comique, Cratinus qui se rase à la mode des pédérastes, qui

s’arrache les poils du derrière et se déchire les joues sur le tombeau

d’un amant. Là Agoracitus, désireux de récompenser le peuple, lui donne

un jeune garçon aux f... bien taillées (_coleatum_), et qu’il pourra

employer à tous services. Voici le poète tragique Agathon, appelé

Cyrène, du nom d’une courtisane aux mœurs dissolues, qui est accusé de

se livrer aux pédérastes (_pædicari_), de s’agiter pour eux en

mouvements lubriques (_clunem agitare_); sa robe même couleur de safran,

exhale une suave odeur de membre viril. Et Pisthétérus, bâtisseur de la

cité de rêve, s’écrie: «Je veux une ville où le père d’un beau garçon

m’arrête dans la rue et me dise d’un air de reproche, comme si je lui

avais manqué: Ah! c’est bien agir, Stilbonide! tu as rencontré mon fils

qui revenait du bain, après le gymnase, et tu ne lui as pas parlé, tu ne

l’as pas embrassé, ni emmené, tu ne lui as pas caressé les parties

(_neque testiculos attrectasti_). Dirait-on que tu es un vieil ami?»

Ce genre de débauches était particulièrement reproché aux orateurs;

c’est l’école où ils se forment, où ils forment leurs élèves, dit

Aristophane. Athénée ajoute qu’ils mènent au Lycée leurs mignons rasés

en haut, épilés par le bas. Les maîtres de rhétorique exigeaient pour

prix de leurs leçons des complaisances infâmes. Dans les _Grenouilles_,

Eschyle reproche à Euripide d’avoir enseigné le verbiage, à la suite de

quoi les palestres ont été désertées, et les jeunes gens se sont

prostitués (_quæ res culos contrivit adolescentulorum_). De même Lucien

nous présente le jeune Clinias, amant de Drosé, détourné de sa maîtresse

par un infâme philosophe, un certain Aristénète, un pédéraste qui, sous

prétexte de philosophie, vit avec les plus jolis garçons et leur lit les

dialogues érotiques des anciens philosophes[107].

[107] Athénée, _Le Banquet_, XIII, 2; Aristophane, _Les Grenouilles_;

_Les Acharniens_; _Les Chevaliers_; _Plutus_; _Les Thesmophories_;

_Les Oiseaux_;--Lucien, _Dialogues des courtisanes_, X.

Les pédérastes avaient pour la beauté de leurs mignons des sollicitudes

infinies: «Pour les joues, il faut qu’elles soient nues et qu’aucun

nuage, aucun brouillard ne vienne en obscurcir l’éclat. Des yeux fermés

ne sont pas agréables à voir; il en est de même des joues d’un beau

visage, lorsqu’elles sont couvertes de poils. Emploie les onguents;

sers-toi de petits rasoirs ou de l’extrémité de tes doigts; use de savon

ou bien d’herbes; enfin, de tout ce que tu voudras, mais fais en sorte

de prolonger ta beauté.»

Et la jalousie, parmi ces amoureux invertis, revêt une forme aussi

passionnée que dans l’amour naturel: «Je te salue, bien que tu ne le

veuilles pas; je te salue, bien que tu ne m’écrives point, toi, dont la

beauté, accessible à d’autres, est pour moi seul pleine de fierté. Non,

tu n’es pas fait de chair et de tout ce qui compose le corps humain,

mais d’un mélange de pierre, de diamant et d’eau du Styx. Puissé-je te

voir bientôt avec une barbe naissante, assiéger à ton tour la porte

d’autrui!...

«Tu m’as bien l’air plutôt d’être un Scythe ou un barbare et d’arriver

des régions où les autels sont si inhospitaliers. Tu peux alors suivre

la coutume de ta patrie; et si tu ne veux point écouter qui t’adore,

prends une épée. Tu n’as rien à craindre. Ta victime ne cherchera pas

même à se défendre. Une blessure de toi, ce serait le comble de ses

vœux[108].»

[108] _Lettres galantes d’Aristénète_, 19, 41, 61.

Encore est-il que tous ces baisers, pour libertins qu’ils soient, sont

donnés et reçus par des êtres humains. Mais que dire de la passion d’une

femme pour un âne dont elle paie d’une très forte somme les caresses

durant une nuit. Laissée seule avec son amant aux longues oreilles, elle

se déshabille et, toute nue, se parfume ainsi que son âne; puis, le

couvrant de baisers, elle l’attire sur le lit. Après l’avoir excité par

mille caresses amoureuses, elle se glisse sous le ventre de l’animal,

l’enlace, et se soulevant le reçoit tout entier en elle. Insatiable de

voluptés, elle employa des nuits entières à cet exercice. Et le jour où

cet âne, grâce à une métamorphose, a pris la forme humaine qu’il avait

perdue à la suite d’une malsaine curiosité, il va retrouver son

amoureuse, et, tout fier de lui, se met à nu, sûr de son effet. Mais

elle le renvoie avec mépris. «Par Jupiter, dit-elle, ce n’est pas de

toi, c’est de l’âne que j’étais amoureuse; c’est avec lui et non avec

toi que j’ai couché. Je pensais que tu avais conservé le bel et grand

échantillon qui distinguait mon âne. Mais je vois bien qu’au lieu de ce

charmant et utile animal, tu n’es plus, depuis ta métamorphose, qu’un

singe ridicule.»[109]

[109] Lucien, _Lucius ou l’âne_, 51, 56.

Quelque désir que nous ayons de ne pas nous attarder à ces sortes

d’aliénations sexuelles, nous devons, pour être complets, rappeler

quelques attentats contre nature transmis par des écrivains dignes de

foi.

C’est encore Lucien qui nous conte l’aventure d’un jeune homme distingué

tombé éperdument amoureux de la statue de la Vénus de Gnide. Un soir il

se cache dans le temple, où il est enfermé, à l’insu des prêtresses. Le

lendemain on découvrit des vestiges de ses embrassements amoureux, et la

déesse portait à la cuisse une tache comme un témoin de l’outrage

qu’elle avait subi. Quant au coupable, il disparut pour toujours[110].

[110] Lucien, _Les Amours_, 15, 16.

Athénée cite deux exemples analogues:

Clisophe, devenu amoureux d’une statue de marbre de Paros, s’enferma

dans le temple de Samos, où elle était, pour en jouir; mais ne le

pouvant pas, vu le froid et la dureté de la pierre, il se retira pour

aller chercher un morceau de chair, qu’il y appliqua par devant, et se

satisfit.

Polémon dit qu’il y avait dans la galerie des tableaux de Delphes deux

enfants de pierre. Certain Théore ayant conçu la plus vive passion pour

l’une de ces statues, s’enferma avec elle et laissa une couronne pour

prix de sa jouissance[111].

[111] Athénée, _Le Banquet_, XIII, 8.

CHAPITRE V

Le Baiser dans les arts

La représentation de Priape.--La médaille de Lesbos.--La main

phallique.--La Vénus de Gnide.--Eros hermaphrodite.--L’_Aphrodision_:

galeries licencieuses.

Non seulement les auteurs anciens s’exprimaient librement sur des sujets

pour lesquels nous avons inventé la pudeur, mais encore les peintres et

les sculpteurs ne gardaient aucune retenue à cet égard. Trop près de la

nature pour considérer déjà l’instinct sexuel comme chose honteuse, les

Grecs, loin d’attacher une idée libertine à la représentation de

l’organe de la génération, lui donnaient la plus haute signification

symbolique. Nous n’en voulons pour preuve que le bronze célèbre que

Benoît IV fit entrer au Vatican au Xe siècle: il représente le membre

viril placé sur la tête du coq, emblème du soleil, porté sur le cou et

les épaules par un homme; c’est le pouvoir générateur de l’Eros. Et

l’inscription du piédestal est des plus significatives, le Priape y

étant dénommé «Sauveur du monde».

Les Grecs ne répugnaient pas davantage à la représentation symbolique de

la lasciveté sous la forme de groupes rappelant plus où moins

directement le culte physiologique des Egyptiens pour le bouc de Mendès.

Dans l’une de ces sculptures le bouc est passif, assailli lui-même par

un être mythologique, faune ou satyre.

Pan lui-même était représenté se versant de l’eau sur les organes

sexuels afin de fortifier le pouvoir créateur actif avec l’élément

prolifique passif.

On trouve encore dans les anciennes sculptures certains êtres

androgynes, possédant les organes des deux sexes. L’un d’eux est

représenté endormi, avec les organes sexuels recouverts, et l’œuf du

chaos brisé dessous. Sur l’autre côté, Bacchus le créateur, portant une

torche, emblème du feu éthéré, la penche sur la figure endormie, pendant

qu’un de ses agents semble attendre son ordre pour commencer l’exécution

d’un office dont, selon des signes extérieurs très visibles, il

s’acquittera avec énergie et succès[112].

[112] Richard Payne Knight, _Le culte de Priape_, p. 17 sqq.; pl. II,

fig. 3; pl. VII; pl. V, fig. 1, 3.

Dans un spécimen de sculpture rapporté de l’île d’Elephanta, se

trouvaient plusieurs figures de très haut relief: la principale est

celle d’un homme et d’une femme exerçant mutuellement sur leurs organes

respectifs une action énergique, emblème sans doute des pouvoirs actifs

et passifs de la génération s’entr’aidant mutuellement[113].

[113] Richard Payne Knight, _Le culte de Priape_, pl. XI.

Mais voici un témoignage plus précis encore du culte sincère du baiser.

Sur une gemme antique, une femme nue apporte à l’autel de Priape, et des

deux mains, un nombre respectable de phallus: c’est l’expression

matérielle d’une reconnaissance émue au dieu auquel elle doit des

minutes précieuses[114].

[114] Richard Payne Knight, _Le culte de Priape_, pl. III, fig. 3.

Dans l’île de Lesbos l’acte générateur était une sorte de sacrement,

ainsi qu’en témoigne la devise des médailles. Un mâle arc-bouté sur ses

deux jambes, le phallus en érection, soulève une femme nue dont il a

passé les deux jambes de chaque côté de son corps. Les figures, quelque

peu bestiales, sont mystiques et allégoriques. Le mâle a un mélange du

bouc dans sa barbe et dans ses traits, et doit représenter Pan, pouvoir

générateur de l’Univers; la femme a l’ampleur et la plénitude qui

caractérisent la personnification des pouvoirs passifs[115].

[115] Richard Payne Knight, _Le culte de Priape_, p. 82; pl. LX, fig.

8.

Une médaille phénicienne nous a conservé la représentation du geste

obscène dit «la figue» ou main phallique. C’est une amulette de temps

immémorial. Les anciens avaient deux formes de cette main. L’une

étendait le doigt du milieu, gardant le pouce et les autres doigts

repliés sur eux-mêmes; l’autre avait toute la main fermée, mais le pouce

était passé entre l’index et le médium.

La première de ces formes est la plus ancienne: l’extension du médium y

représente celle du membre viril, et les doigts repliés de chaque côté

sont les testicules.

Aussi les Grecs nommaient-ils le médium _katapugôn_ (adonné aux plaisirs

vénériens), faisant allusion à des pratiques honteuses, moins cachées

alors qu’aujourd’hui. Montrer la main dans cette forme s’exprimait en

grec du mot _skimalidzein_, qui signifie primitivement enfoncer le

médium au derrière des poules pour voir si elles vont pondre, et qui en

est venu à désigner les caresses profondes aux hanches des femmes. Ce

geste était considéré comme une insulte méprisante, désignant la

personne indiquée comme adonnée aux vices anti-naturels.

Néanmoins, il était un véritable talisman contre les influences

malfaisantes et, figuré en pierreries, il était suspendu au cou ou aux

oreilles des femmes. Au musée secret de Naples se trouvent des spécimens

de semblables amulettes sous forme de deux bras joints par le coude;

l’un d’eux est terminé par la tête d’un phallus, l’autre possède une

main phallique[116].

[116] Richard Payne Knight, _Le culte de Priape_, p. 118, pl. II, fig.

1. Voir C. Famin, _Peintures, bronzes et statues érotiques formant

la collection du cabinet secret du Musée royal de Naples_, Paris,

1832.

Le nombre des Vénus figurées en marbre dans les diverses villes de la

Grèce était considérable. La plus remarquable était celle érigée à

Gnide, dite ville de Vénus, et où on rencontrait tout naturellement des

figures lascives de terre cuite. La statue, ouvrage de Praxitèle, était

en marbre de Paros, et de la plus parfaite beauté. Phryné avait servi de

modèle à l’artiste. «Sa bouche s’entr’ouvre par un gracieux sourire, ses

charmes se laissent voir à découvert, aucun voile ne les dérobe; elle

est entièrement nue, excepté que de l’une de ses mains elle cache

furtivement son sexe.» Le temple a une seconde porte pour ceux qui

veulent contempler la beauté postérieure de la déesse[117].

[117] Lucien, _Les Amours_, 11, 13.

A Myrina, ancienne ville grecque d’Eolie, fut découverte, en 1870, une

vaste nécropole que les membres de l’Ecole française d’Athènes

fouillèrent de 1880 à 1883, pour en retirer quantité de terres cuites,

parmi lesquelles:

Une _scène nuptiale_. Le jeune homme se penche comme pour saisir sous

les bras sa compagne, chastement enveloppée sous de longs voiles qui

recouvrent sa tête. C’est l’épisode du «dévoilement», le premier acte de

la soirée des noces, quand les époux se retrouvaient seuls.

_Une danseuse jouant des crotales_. La _crotalistria_ se livre à un

mouvement violent, dont l’effet est augmenté par la transparence de la

tunique, serrée autour du torse qui semble se dégager nu de l’himation.

Cette figurine a un déhanchement sensuel très caractéristique.

_Aphrodite assise sur un bouc_. Cette statue en bronze, œuvre de Scopas,

se trouvait dans l’enceinte d’un temple élevé à Elis. On la nommait

_Aphrodite Pandemos_, ou Vénus populaire.

_Eros hermaphrodite dansant_, figurine destinée à être suspendue. «Dans

l’aspect androgyne de ces représentations d’Eros, il faut se garder de

voir un souvenir des vieilles conceptions de l’art oriental, ni même le

type proprement dit de l’Hermaphrodite, qui ne se développa qu’assez

tard en tant que création indépendante et prit facilement un caractère

licencieux. Ce qui nous paraît étrange dans le type d’Eros hermaphrodite

est précisément ce qui choque les idées modernes dans quelques dialogues

de Platon: l’assimilation de la beauté virile à la beauté féminine, les

hommages adressés à celle-là qui ne nous semblent convenir qu’à

celle-ci. Pas plus que Phèdre ou Charmide, l’Eros de Praxitèle n’est

hermaphrodite: il est beau de la double beauté de l’homme et de la

femme; c’est le chef-d’œuvre, ce n’est pas une erreur de la nature. Mais

une pente rapide conduit des jeunes dieux de Praxitèle aux

représentations sensuelles de l’Hermaphrodite. L’influence des religions

orientales, à la fois mystiques et grossières, et surtout la décadence

des mœurs, dénaturèrent l’idéal que la civilisation athénienne avait

conçu. L’hermaphroditisme ne fut plus la synthèse de deux beautés, mais

celle de deux sexes.»[118]

[118] _Ecole Française d’Athènes: La Nécropole de Myrina_, par E.

Pottier et S. Reinach. Paris 1887; t. I, p. 293 sqq.; pl. VI, 2;

XII, 2; XIV, 1, 2; XV, 1; XXXIV, 2; XL, 3, 4.

Nous savons aussi, par des indiscrétions d’écrivains anciens, que chez

les Grecs nombre de maisons comprenaient un réduit consacré uniquement

au culte de Vénus. Les Grecs le nommaient _Aphrodision_, et l’on y a

retrouvé des peintures érotiques. L’usage des images obscènes était

d’ailleurs fréquent dans l’antiquité: les Grecs appelaient ces peintures

lascives des _grylli_ (bamboches, saletés), de _grullos_ qui signifie

«pourceau». Les peintres Polygnote et Parrhasius sont cités par

Pausanias et Pline comme ayant excellé dans ce genre de composition.

Zeuxis, Philoxène, Apelles même s’amusèrent à des gravures priapesques.

Suétone conte que quelqu’un ayant légué à Tibère un tableau de

Parrhasius «où Atalante prostitue sa bouche à Méléagre», et le testament

lui donnant la faculté, si le sujet lui déplaisait, de recevoir à la

place un million de sesterces (193.750 fr.), il préféra le tableau et le

fit mettre dans sa chambre à coucher[119].

[119] Pline, _Histoire naturelle_, XXXV, 10; Suétone, _Tibère_, 44; C.

Famin, _Peintures, bronzes et statues érotiques du Musée royal de

Naples_.

Une peinture d’Aétion, proposée par Lucien comme modèle au style

gracieux, représentait les noces d’Alexandre et de Roxane. Dans une

chambre magnifique est un lit nuptial: Roxane y est assise; c’est une

jeune vierge d’une beauté parfaite. Elle regarde à terre, toute confuse

de la présence d’Alexandre; une troupe d’Amours voltige en souriant.

L’un, placé derrière la jeune épouse, soulève le voile qui lui couvre la

tête, et montre Roxane à son époux. Un autre, esclave empressé, délie la

sandale comme pour hâter le moment du bonheur; un troisième saisit

Alexandre par son manteau et l’entraîne de toutes ses forces vers

Roxane[120]. Ce dernier geste s’explique par l’hostilité avérée

d’Alexandre pour le baiser vénérien[121].

[120] Lucien, _Hérodote ou Aétion_, 5.

[121] Voir chap. III.

Ces sortes de compositions devinrent si licencieuses et se multiplièrent

à un tel point que les poètes se plaignirent de la dissolution des

peintres. Les femmes de la Grèce, agitées d’un côté par les vapeurs des

vins les plus violents dont elles étaient friandes, et de l’autre, par

la vue de tant d’objets propres à irriter les sens, ne pouvaient que

difficilement conserver quelque empire sur elles-mêmes[122].

[122] De Pauw, _Recherches philosophiques sur les Grecs_, t. II, p.

89.

Nous avons fort peu de documents précis, hors de ceux dont nous avons

parlé et qui ont plutôt trait au culte public du baiser. Pour ce qui est

des peintures ou sculptures érotiques et lascives appartenant aux

galeries particulières, nous en sommes réduits à les deviner, surtout

d’après les exemplaires retrouvés des galeries artistiques romaines, qui

devaient pour la plupart imiter l’art grec ou s’en inspirer. Nous

pourrons, au moment où nous étudierons le baiser chez les Romains,

décrire, non sans quelque précaution verbale, les pièces d’un cabinet

secret qui constitueraient le plus complet des _aphrodisions_.

Cependant un recueil, attribué au savant d’Hancarville, prétend

reproduire un certain nombre de ces tableaux où les anciens se

plaisaient à figurer les formes variées et séduisantes du baiser. Nous

nous garderions d’affirmer la véracité du document; nous serions plutôt

tentés, après bien d’autres, de le déclarer controuvé. Mais la

vraisemblance y est habilement sauvegardée: c’est notre excuse. Nous

n’en aurions d’ailleurs aucune de passer sous silence une pareille

tentative de reconstitution. Nous ne signalons ici que les sujets se

rapportant plus directement aux mœurs grecques; les sujets romains

viendront à leur tour. Chacun des tableaux représentés est accompagné

d’un court commentaire, que nous reproduisons, autant que faire se

pourra.

Nº 12.--«Bizarrerie qu’une femme n’avoue pas, et qui montre l’ancienneté

du goût peu orthodoxe reproché aux Grecs et aux Etrusques.» La gravure

représente une scène de pédication où la femme est naturellement

«cinède».

Nº 28.--«Echantillon de la gymnastique des anciens; les filles de Sparte

s’y exerçaient comme les hommes.» Un jeune homme a soulevé une femme,

laquelle croise les jambes dans son dos, tandis qu’il la pénètre.

2me Partie, nº 4.--«Sacrifice au dieu des jardins. Le prêtre qui joue de

la double flûte est un de ceux que Sidoine Apollinaire appelle _mystæ_,

parce qu’ils servaient également Priape et Bacchus. Hérodote les nomme

_phalliphori_, ou porte-priapes, parce que dans les processions ils

portaient le symbole du dieu de Lampsaque.»

Nº 12.--«Festus dit qu’avant de mener les jeunes mariées à leurs époux

on les conduisait dans un temple de Priape et on les asseyait sur son

sexe proéminent. Cette médaille représente cette cérémonie.»

Lactance prétend que cette coutume était instituée afin que le dieu

parût avoir la primeur des baisers de la fiancée; mais il est probable

qu’au début cette cérémonie avait un caractère symbolique, tendant à ce

que la jeune femme soit rendue féconde par sa communion étroite avec le

principe divin.

Nº 14.--Un satyre assaillant avec succès un bouc. Voir les paroles de

Damœtas à Ménalque: «Ménage tes reproches. On sait de tes aventures...

quand tes boucs te regardèrent de travers... et certain antre consacré

aux Nymphes. Mais les Nymphes, indulgentes, en rirent.»[123]

[123] Virgile, _Bucoliques_, Eglogue, III, 8-9.

Nº 32.--«Le caractère d’Alcibiade qu’on peut aisément expliquer. Un

Priape en érection devant une colonne, agacé par un papillon et un

aspic.»

Nº 33.--«Le cheval de Troye». Tableau vivant, scènes de luxure et poses

complexes à multiples personnages[124].

[124] _Veneres et Priapi uti observantur in gemmis antiquis_. Naples,

vers 1771 (Bib. Nat. Enfer 344).

CHAPITRE VI

Le Culte du Baiser

Priape et l’âne de Silène.--Priapées.--Les Dionysiaques: chants

phalliques.--Le langage des chariots.--Les Baptes.

Thesmophories: culte du baiser lesbien.--Aphrodisies: lutte de

lubricité.--Fête d’Adonis.

Les Vénus grecques: Pandemos, Courtisane, Remueuse.--Offrandes des

courtisanes.

Vénus Callipyge.--Les courtisanes sacrées de Corinthe.

Les Grecs se flattaient d’avoir embelli les graves allégories des

Egyptiens; alors que ces derniers, traitant les Grecs d’enfants, leur

reprochaient de les avoir dégradées. L’Isis d’Egypte était l’emblème

sacré de la nature, la Vénus de Grèce n’était qu’une courtisane. La

religion grecque tendait en effet à faire de l’homme un être aimable,

plein de grâces et de courage, en rassemblant autour de lui tous les

plaisirs dont il est avide. Ainsi avait-elle divinisé l’amour, le

baiser, source de vie, source de voluptés.

Mais avec leur imagination féconde et déréglée, les Grecs avaient

mélangé confusément le culte transmis par les Egyptiens, et ceux des

Syriens, des Babyloniens, des Phéniciens, des Phrygiens, pour enfanter

le dédale inextricable d’une mythologie dans laquelle on s’égare

aisément.

La cérémonie sacrée du Phallus, ils la tenaient bien des Egyptiens: mais

le Priape vénérable, par suite de la corruption de l’ancienne

mythologie, descendit du rang de dieu de la nature au rang de divinité

rurale subalterne. Il fut supposé fils de Bacchus, vivant parmi les

nymphes d’une fontaine, et exprimant la fertilité des jardins. Sa

légende se dégage à peu près nette de mille fables.

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