Elephantis, sur laquelle des détails précis nous manquent, avait dû se

distinguer dans l’enseignement théorique du baiser; car Suétone conte

que «Tibère avait plusieurs chambres diversement arrangées pour ses

plaisirs, ornées des tableaux et des bas-reliefs les plus lascifs, et

remplies des livres d’Elephantis, afin qu’on eût, dans l’action, des

modèles toujours présents pour les postures qu’il ordonnait de

prendre[74].»

[74] Suétone, _Tibère_, 43.

Et dans l’une des premières Priapées une femme du nom de Lalage vient

offrir à Priape un exemplaire des œuvres obscènes d’Elephantis, en

demandant comme grâce qu’il lui soit permis de réaliser toutes les

attitudes prescrites dans l’ouvrage[75].

[75] _Priapeia_, carm. 3.

Un savant du nom de Paxamos écrivit aussi un _Dôdekatechnon_, ou traité

des attitudes du baiser[76].

[76] Suidas, _Lexicon_: Πάξαμος (Paxamos).

On connaît encore, parmi les écrivains érotico-techniques, Sotades

Maronita, surnommé _Cinaedologus_. (Dans le baiser inverti, de mâle à

mâle, le _cinaedus_ est le partenaire passif, _qui paedicatur_.) Son

style était tellement licencieux que l’épithète de sotadique est restée

à tout genre de livre remarquable par son impudicité[77].

[77] Athénée, _Banquet_, XIV, 4.

A en croire Aristophane, l’atmosphère était singulièrement favorable à

ce genre de littérature; le poète comique a fréquemment mis au grand

jour de la scène et fouaillé la passion des Athéniennes pour le baiser.

Sur l’invitation de Lysistrata à s’abstenir du baiser (_a pene_), les

femmes se détournent, se mordent les lèvres, secouent la tête,

pâlissent, pleurent, déclarent préférer passer par le feu plutôt que se

priver «de ce qu’il y a de plus doux au monde», plutôt que de s’endormir

sans une tendre caresse (_sine mentula_). Lysistrata les appelle «sexe

dissolu, bonnes seulement pour l’amour.» Cependant une Lacédémonienne

Lampito, consent au sacrifice, bien qu’à regret, et ce n’est enfin qu’à

grand peine que Lysistrata peut arriver à faire prononcer à l’assemblée

des femmes le serment suivant:

«Je n’accueillerai ni amant ni époux, avec quelque ardeur qu’il me

presse (_qui ad me accedet, rigente nervo_). Je vivrai chez moi, dans la

chasteté, bien parée, vêtue d’une tunique transparente, afin d’inspirer

à mon époux les plus ardents désirs. Jamais je ne lui céderai de bon

gré. Et s’il me fait violence, je me donnerai froidement et sans ajouter

le moindre mouvement passionnel, je ne lèverai pas mes jambes en l’air,

et je ne prendrai pas de posture accroupie, comme les lions sculptés sur

les manches de couteau.»

Praxagora, s’adressant à sa lampe, lui dit: «A toi seule notre

confiance, et tu la mérites, car tu es près de nous lorsque sur nos

couches nous essayons les différentes postures des plaisirs de Vénus.»

La même Praxagora, se félicitant de ce que les femmes ne changent

jamais, explique: «Elles font enrager leurs maris comme autrefois; elles

reçoivent des amants chez elles comme autrefois; elles aiment le vin pur

comme autrefois; elles se plaisent à faire l’amour (_subagitari_) comme

autrefois.» Aussi veulent-elles abolir les courtisanes afin d’avoir les

premiers baisers des jeunes gens. Il ne convient pas que des esclaves

attifées ravissent aux femmes libres leurs plaisirs. Et elles sont

exigeantes autant que dévergondées.

Mnésiloque en effet, déguisé en femme, s’est introduit aux Thesmophories

pour plaider la cause d’Euripide, et il en profite pour dévoiler

quelques turpitudes des femmes. L’une, dès la troisième nuit de son

mariage, va retrouver son amant, qui l’avait séduite à sept ans, et se

livre à lui à demi couchée sur l’autel d’Apollon, devant le vestibule de

sa propre maison. Celles-ci accordent leurs baisers à des esclaves et à

des muletiers. D’autres, après une nuit de caresses adultères, mangent

de l’ail dès le matin afin de rassurer le mari qui a veillé sur le

rempart. Une autre, en étalant sous les yeux de son mari un large

manteau pour le lui faire admirer au grand jour, dissimule ainsi son

amant et lui donne le moyen de s’échapper[78].

[78] Aristophane, _Lysistrata_, _L’Assemblée des femmes_, _Les

Thesmophories_.

N’était-ce pas d’ailleurs pour le baiser, pour le raffinement du baiser,

que les femmes grecques épilaient soigneusement leur sexe à la flamme

d’une lampe ou au rasoir? Si bien que, le jour où elles sont décidées à

éloigner d’elles maris et amants, elles prennent tout d’abord la

résolution de laisser croître les poils sous les aisselles et ailleurs,

plus touffus qu’un taillis; elles jettent leurs rasoirs, afin de devenir

toutes velues et de ne plus ressembler à des femmes[79].

[79] Aristophane, _Lysistrata_, _L’Assemblée des femmes_.

Et les enseignes des établissements de bains ne dévoilent-elles pas un

état d’âme ou de sens bien suggestif? «Jeunes femmes qui avez de l’amour

au cœur, et toutes en ont, venez ici. Vous sortirez d’ici plus

gracieuses, plus jolies. Celle qui est fille verra de nombreux

prétendants lui apporter leurs cadeaux. Pour vous qui spéculez sur vos

charmes, vous trouverez des essaims d’amants à vos portes en sortant de

ce bain[80].»

[80] Anthologie grecque, _Epigrammes descriptives_, 621.

Cet état était d’ailleurs entretenu par les représentations érotiques

offertes surtout aux hommes dans les meilleures maisons. Ainsi à la fin

du repas donné par Callios en l’honneur du jeune Autolycus, vainqueur au

pancrace, un esclave annonce: «Citoyens, voici Ariadne qui entre dans la

chambre nuptiale destinée à elle et à Bacchus.» Et les acteurs chargés

des rôles des époux prennent des poses amoureuses et passionnées: loin

de s’en tenir au badinage, ils unissent réellement leurs lèvres,

ressemblant à des amoureux impatients de satisfaire un désir qui les

pressait depuis longtemps. Lorsque les convives les virent se tenir

enlacés et marcher vers la couche nuptiale, ceux qui n’étaient point

mariés firent le serment de se marier, et ceux qui l’étaient montèrent à

cheval et volèrent vers leurs épouses, afin d’être heureux à leur

tour[81].

[81] Xénophon, _Le Banquet_, ch. IX.

La danse tenait aussi une grande place chez les anciens: elle était la

partie la plus brillante et la plus voluptueuse des fêtes. Toujours très

expressive, elle prenait souvent un caractère licencieux, et par ses

mouvements lascifs aidait à l’excitation sensuelle. C’était: le

_hormos_, que les vierges de Sparte, parées de leur seule beauté,

dansaient mélangées avec les jeunes gens les plus lestes et les plus

vigoureux; l’_ionique_, que dansaient les Siciliens en l’honneur de

Diane Chitonée et au milieu des coupes; le _kallibas_, exercice des

femmes, périlleux et lascif; l’_apokinos_, danse libertine, remarquable

par les onduleuses crispations, les convulsions aimables que les femmes

nues imposaient à leurs reins agiles; l’_aposésis_, dans laquelle la

danseuse remuait les hanches avec une précise volupté et s’appliquait à

prendre des attitudes érotiques; l’_epiphallos_, où danseurs et

danseuses se défient aux combats d’amour, s’enlacent, se pressent avec

des contorsions et des cris finissant dans une orgie de bacchantes; la

_cordace_, des plus indécentes et lubriques; le _konisalos_, exercice

dévergondé des jambes; la _lamprotera_, dansée sans vêtements et sur des

paroles excessivement libres; la _magodè_, danse voluptueuse; la

_riknoustie_, trémoussement de tout le corps s’accompagnant du langage

provoquant des regards; le _mothon_, danse d’esclaves, où l’obscénité

était portée à son comble[82].

[82] Athénée, _Le Banquet_, XIV;--Voir Chaussard, _Fêtes et

Courtisanes de la Grèce_, t. III, 3e partie.

Les plaisanteries érotiques provoquaient le petit frisson: «Conon a deux

coudées, sa femme en a quatre. Quand ils sont au lit et que leurs pieds

se touchent, examine un peu où va la bouche de Conon.»[83]

[83] Anthologie grecque: _Epigrammes comiques_, 108.

Et la défaillance d’un baiser devenait matière à élégie: «Moi qui jadis

sacrifiais à Vénus cinq et même neuf fois consécutives, voici maintenant

que j’ai de la peine à parfaire un baiser, du début de la nuit au lever

du soleil... O vieillesse, à quoi me destines-tu, si déjà je faiblis à

ce point?»[84]

[84] Anthologie grecque: _Epigrammes comiques_, 30.

Aussi, pour prévenir ces défaillances et rendre aux athlètes de Vénus

leur première vigueur, les magiciennes de Thessalie composaient-elles

des breuvages auxquels les Grecs donnaient le nom de _satyrion_. La base

de ces préparations était les tubercules frais de l’_orchis-hircina_,

que les magiciennes faisaient dissoudre dans du lait de chèvre, et

donnaient aux vieillards épuisés pour rallumer en eux les feux de

l’amour. Elles se plaisaient à conter qu’Hercule, ayant reçu

l’hospitalité chez Thespius, avait, grâce à ce breuvage, défloré dans

une nuit les cinquante filles de son hôte. Ainsi encore Proculus, ayant

fait prisonnières cent jeunes vierges, les rendit toutes femmes en

quinze jours. Un roi des Indes ayant envoyé à Antiochus une plante de

l’espèce des satyrions, Théophraste assure que l’esclave chargé de ce

végétal offrit de suite soixante-dix sacrifices à Vénus. Les magiciennes

employaient aussi, au même usage, la bergeronnette, dont les mouvements

sont vifs et animés. Elles l’attachaient à une roue qu’elles faisaient

tourner avec une très grande rapidité et en chantant des chansons

érotiques[85].

[85] Théophraste, _Histoires_ IX, 9;--Xénophon, _Mémoires sur

Socrate_, III, 11;--Voir C. Famin, _Peintures, bronzes et statues

érotiques formant la collection du cabinet secret du Musée royal de

Naples_. Paris, 1832.

Faut-il s’étonner, après tout cela, que l’habileté professionnelle des

courtisanes, leur science du baiser fût si haut prisée chez les anciens,

friands de voluptés, de libertinage, d’obscénité même? Ne voyons-nous

pas Bdélycléon, désireux de se gagner Philocléon, lui promettre mille

choses, et surtout une courtisane qui lui frottera les reins et le

priape (_quae penem ei lumbosque fricabit_)? Aristophane a raillé cette

passion, et il en a donné une expression significative lorsqu’il a cité

les deux courtisanes Salabaccha et Nausimacha, en les déclarant

supérieures à deux généraux athéniens; et aussi lorsque, dans les

_Grenouilles_, Eschyle reproche à Euripide d’imiter dans sa poésie les

douze postures de Cyrène. Cette dernière, en effet, s’acquit une grande

réputation et le surnom fameux de _Dôdékamèchanon_ (aux douze attitudes)

parce qu’elle affichait et justifiait la prétention de connaître et de

réaliser douze postures différentes du baiser de volupté[86].

[86] Suidas, _Lexicon_: _Dôdékamèchanon_;--Aristophane,

_Grenouilles_;--_Thesmophories_.

Il avait même plu aux anciens de classer les femmes des différentes

régions de la Grèce d’après le genre de volupté qu’elles préféraient ou

pratiquaient le plus savamment. Les Corinthiennes n’avaient pas de

spécialités, ou plutôt elles les avaient toutes; fameuses pour la

souplesse de leurs reins et l’élasticité de leurs mouvements, elles

multiplient les plaisirs de l’homme qui les a choisies, en lui

abandonnant toutes les parties de leur corps qui peuvent lui procurer

des sensations nouvelles. Aussi, dans la langue grecque,

_korinthiadzein_ est-il devenu synonyme de forniquer.

Les Phéniciennes, disait-on, se peignaient les lèvres pour imiter

l’entrée du vrai sanctuaire de l’Amour; elles enduisaient ensuite de

miel le priape de ceux qu’elles voulaient fêter, le tétaient avec

ardeur, lubréfiaient la peau fine qui l’enveloppe et leur salive

imprégnée du suc attirait des flots d’amour.

Les Lesbiennes s’adonnaient avec passion au même exercice qu’elles

passent pour avoir inventé. Elles préféraient toutefois plonger leur

langue dans les appas secrets des jeunes filles et obtenir d’elles le

même baiser. Les plus vicieuses, nommées tribades, empruntaient aux

Milésiennes un priape postiche en cuir qu’elles désignaient sous le nom

d’_olisbon_, simulant ainsi le baiser bi-sexuel.

Les Syphniassiennes (de l’île de Siphnos), savaient, avec dextérité,

caresser profondément de leurs doigts souples les parties les plus

secrètes de leurs amants.

Les Chalcidisseuses faisaient servir aux voluptés du baiser des enfants

aux gestes innocents, à la peau blanche, aux mains potelées; elles

partageaient ce vice répugnant avec les Chalcidisseuses, dont le nom

provient d’une ville inconnue[87].

[87] Suidas, _Lexicon_: _Korinthiadzein_; _Lesbiadzein_;

_Siphniadzein_; _Phikididzein_; _Phoikinidzein_;

_Kalkididzein_;--Aristophane, _Lysistrata_;--Potter, _Archæologia

Græca_, Leyde, 1702, IV, 12.

La science précise des attitudes du baiser eut, d’autre part, en

Aristophane un vulgarisateur d’une verve peu timorée. Sous prétexte de

moraliser, le poète comique expose crûment les tableaux les plus

réalistes, qui valent pour nous des documents vécus. Nous en avons

cueilli quelques-uns au cours de ces études; en voici un nouveau qui

nous paraît plus particulièrement exact et complet, en ce qu’il comprend

à peu près en entier les différentes formes que peut revêtir la

recherche des voluptés charnelles.

Dans un passage de la _Paix_, Trygée s’exprime en ces termes avec une

équivoque obscène, où Théoria est considérée sous un double point de

vue, comme fête sacrée et comme courtisane: «Sénat, Prytanes, regardez

Théoria, et voyez quels biens précieux je remets en vos mains.

Hâtez-vous de lui lever les deux jambes en l’air et d’immoler la

victime. Admirez la belle cheminée (le sexe de Théoria); elle est tout

enfumée; car c’est ici qu’avant la guerre le Sénat faisait sa cuisine.

Maintenant que vous avez retrouvé Théoria, vous pourrez dès demain

célébrer les jeux les plus charmants, lutter contre elle à terre ou à

quatre pattes, la coucher sur le côté, vous tenir à genoux inclinés

devant elle, ou frottés d’huile engager vaillamment la lutte du pancrace

et labourer votre adversaire à coups de poing et de queue.

«Le lendemain vous célébrerez des courses équestres où les cavaliers

chevaucheront côte à côte, où les attelages des chars, renversés les uns

sur les autres, soufflant et hennissant, se rouleront, se bousculeront à

terre, tandis que d’autres rivaux précipités de leurs sièges tomberont

écorchés près du but[88].»

[88] Aristophane, _La Paix_.

C’est encore Aristophane qui nous a présenté à diverses reprises le

débauché Ariphrade, cunnilinge fameux, célèbre à Athènes par son

libertinage spécial: Ariphrade se plaît dans le vice; ce n’est pas

seulement un homme dissolu, gangrené, mais il a inventé un nouveau genre

de débauches. Il souille sa langue par de honteuses voluptés en la

plongeant dans les parties secrètes de la femme, même au moment où elles

sont humides de menstrues ou de tout autre humeur[89].

[89] Aristophane, _Les Chevaliers_.--Voir le traité précis de Forberg:

_De figuris Veneris_.

Le Timarque de Lucien, sous le nom duquel est déguisé peut-être le

sophiste Polyeucte, n’est guère plus recommandable. Il s’est livré tout

jeune à un soudard éhonté qui l’a corrompu et fait servir à toutes ses

passions. En fait de turpitudes, on se souvient de l’avoir vu à genoux

devant un jeune homme, occupé à faire ce qu’on devine. Sa langue même

lui reproche de la faire servir aux plus honteux emplois, aux actions

les plus abominables. Foulée, souillée de toutes les manières, il faut

encore que de langue elle devienne main et se trouve inondée

d’impuretés. Aussi lorsqu’il voulut se marier à Cyzique, celle qu’il

songeait à épouser, édifiée sur ses mœurs, s’écria: «Je ne veux pas d’un

mari qui lui-même en a besoin[90].»

[90] Lucien, _Le Pseudologiste_, passim.

Y a-t-il mieux, d’autre part, comme libertinage, que ce pseudo-précepte

du baiser conjugal? «Si ta femme est enceinte, dit-il à l’époux, ne lui

donne pas le baiser dans la position normale: elle aurait beau «ramer»,

tu serais secoué et tu te perdrais dans le gouffre. Bien plutôt

retourne-la sur elle-même et jouis de ses f... de roses, tout comme si

ton épouse était un bel enfant[91].»

[91] Anthologie grecque: _Epigrammes érotiques_, 54.

Enregistrons enfin quelques affirmations féminines d’un cynisme

désarmant: Lydé se faisait fort de satisfaire trois amants à la fois,

l’un devant, l’autre derrière, le troisième avec ses lèvres: «_Admitto,

inquit, paediconem, mulierosum, irrumatorem._»[92]

[92] Anthologie grecque: _Epigrammes érotiques_, 49.

De même Nicarque, Hermogène et Cléobule se partageaient simultanément le

corps d’Aristodice, chacun d’eux jouissant d’une ouverture: Nicarque du

sexe, Hermogène du «siège des vents malodorants», et Cléobule de la

bouche[93].

[93] Anthologie grecque: _Epigrammes comiques_, 328.

* * * * *

A la poursuite du plaisir les sens s’émoussent, et les débauches

invertissent la nature, «détournant la chair de sa voie». Les femmes se

livrent aux caresses infécondes des femmes.

Cet anti-amour s’est personnifié, pour la postérité, dans la figure de

Sapho la Lesbienne.

Très favorablement placée sur la route des colonies grecques de

l’Asie-Mineure, Lesbos devint, comme disaient les Anciens, un «séminaire

de courtisanes». Les plus jolies femmes étaient élevées en commun dans

des sortes de collèges ou de couvents où on les formait, par tous les

arts, à l’art unique de l’amour, où, par tous les procédés et les

raffinements imaginables, on les aiguisait pour la volupté; si bien que,

parmi les présents qu’Agamemnon fait offrir à Achille, il cite avec

complaisance «sept femmes habiles dans les beaux ouvrages, sept

Lesbiennes qu’il avait choisies pour lui-même, et qui remportèrent sur

toutes les autres femmes le prix de la beauté.»[94]

[94] Homère, _Iliade_, IX, 128-130.

Sapho, de Mitylène, devenue veuve d’un riche habitant de l’île d’Andros,

fonda une école de poésie et de rhétorique, qui ne conserva pas

longtemps le caractère de sérénité convenant à cet enseignement. «Dans

la vie intime avec ces vierges intelligentes, Sapho prit le goût de

l’amour particulier qui a depuis porté le nom d’amour lesbien. Ses

élèves devinrent ses amies, et ses amies se changèrent en amantes.» Ce

furent Andromeda, Erinne, Anactoria, Telesippa, Megara, Atthis, Cydno,

vierges de Lesbos, Eunica de Salamis, Anagara la Milésienne, Damanilè la

Pamphilienne, Gongyla de Colophon.

Plusieurs critiques ont tenté vainement de laver Sapho de cette

souillure; mais l’ode à son amie, inconnue de nous, et que nous

reproduisons dans l’_Anthologie_ qui termine ce volume, est un

chef-d’œuvre de passion hystérique, et Longin la donne comme un exemple

d’expression de la fureur amoureuse.

Horace qualifie la Lesbienne de «mascula» (mâle), et Lilio Gregorio

Giraldi, dans un de ses dialogues, dit qu’«elle s’abandonna à toutes

sortes d’amours, au point qu’elle fut connue sous le nom de tribade.» On

dénommait ainsi les femmes chez qui le clitoris avait tellement cru

qu’elles pouvaient s’en servir comme d’un membre viril pour le

baiser[95].

[95] Voir le traité précis de Forberg: _De figuris Veneris_.

La nature avait, dit-on, ébauché pour elle l’organe du sens dont elle

usurpa les plaisirs. Tour à tour on la vit chercher, recevoir et créer

leurs illusions[96].

[96] Voir Bayle, _Dictionnaire philosophique_, art. _Sapho_; Poinsinet

de Sivry, _Théâtre et œuvres diverses_, Paris, 1763, p. 70.

La mort de Sapho peut ressembler, pour un moraliste facile, à un

châtiment: la Lesbienne meurt d’amour pour Phaon, pour un homme! La

nature se venge, est-on tenté de philosopher.

Que Sapho ait inventé ou non cette «nouvelle manière d’aimer», elle eut

le plus grand succès chez les femmes enfermées, vivant entre elles dans

une promiscuité énervante et souvent lassées du professionnel amour

masculin. Chez les dictériades, c’était une véritable passion. De même

chez les joueuses de flûte et les danseuses, dont les attouchements

réciproques excitaient la sensualité. Ainsi Ioessa, voulant se venger de

la trahison de son amant Lysias, fait partager sa couche à sa compagne

Pythias[97]. Ainsi les Samiennes Bitto et Nannium ne veulent pas aller

au temple de Vénus pour y obéir à ses lois. Elles s’abandonnent à

d’autres voluptés qui ne sont pas légitimes[98].

[97] Lucien, _Dialogues des courtisanes_, XII.

[98] Anthologie grecque, _Epigrammes érotiques_, 207.

Ces passions se développaient encore dans des fêtes célébrées entre

courtisanes, les _Aloa_, où les débauches se faisaient sous l’invocation

de Vénus Peribasia (aux jambes écartées). Les festins donnés à ces

occasions, dits callipyges, étaient des prétextes à des concours de

beauté, comme celui dont le rhéteur Alciphron nous a transmis le tableau

précis, et qui sans doute servaient d’entr’actes aux débauches les plus

intimes[99].

[99] _Lettres du rhéteur Alciphron_, t. XXXIX; voir l’Anthologie à la

fin de ce volume.

Quant au vice unisexuel masculin, quelques écrivains ont tenté de

l’expliquer, sinon de l’excuser, chez les Grecs par la beauté même des

hommes de l’Attique. Aucune nation, parmi les Grecs, ne produisait des

hommes d’une si grande beauté que les Athéniens. Platon parle avec

enthousiasme de Démus et de Charmide: on voyait le nom du premier écrit

sur tous les portiques de la ville et sur les façades de toutes les

maisons, pour transmettre à la postérité la mémoire d’un mortel si

accompli. Xénophon et Critias, disciples de Socrate, éclipsaient la

jeunesse la plus florissante de la Grèce[100]. Alcibiade conserva tout

l’éclat d’une beauté resplendissante, les belles proportions et

l’heureuse constitution de son corps, dans son enfance, dans sa jeunesse

et dans son âge viril: il fut séduisant à toutes les périodes de sa

vie[101].

[100] De Pauw, _Recherches philosophiques sur les Grecs_, t. I, p.

107.

[101] Plutarque, _Alcibiade_, I.

Pour satisfaire cette passion de la beauté masculine et pour l’exploiter

profitablement, tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands

d’esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, achetés souvent fort cher;

on leur donnait dans la maison l’emploi des concubines. L’honnêteté

publique et la pudeur conjugale ne s’en indignaient point. Les jeunes

citoyens qui, comme Alcibiade, excitaient beaucoup de ces passions

ignobles, étaient honorés; ils occupaient la première place dans les

jeux, portaient des habits d’étoffe précieuse qui les faisaient

reconnaître et recueillaient sur leur passage l’éclatant témoignage de

l’immoralité publique[102].

[102] Dufour, _Histoire de la prostitution_, t. I, p. 213.

L’origine de la pédication se perd dans la nuit des temps; on la

retrouve à peu près partout. Cette passion fut fort commune à Ténédos et

dans d’autres villes de la Grèce, les mieux policées. Ainsi les

Chalcidiens d’Eubée y sont fort adonnés, et le mot _Chalkididzein_

s’appliquait à amour des enfants[103].

[103] Suidas. Lexique: _Chalkididzein_. Voir le traité précis de

Forberg: _De figuris Veneris_.

En Crète, les enfants que l’on aime sont très considérés: c’est à qui y

enlèvera plutôt qu’un autre des enfants mâles. C’est même un déshonneur,

pour un beau garçon de n’être pas aimé.

Si l’on en croit Timée, c’est de Crète que cet amour passa d’abord en

Grèce.

Les Celtes qui, de tous les Barbares, ont les plus belles femmes,

préfèrent l’amour des garçons; de sorte que plusieurs en ont souvent

deux couchés avec eux sur les peaux où ils reposent.

Alexandre était extrêmement passionné à cet égard. Dicéarque rappelle

qu’Alexandre offrant un sacrifice à Ilion, et ayant conçu un violent

amour pour l’eunuque Bagoas, il le baisa en présence de milliers de

spectateurs.

Talon aime Rhadamante le Juste; Hercule fut l’objet de la passion

d’Eurystée. Agamemnon prit Argynne pour Mignon après l’avoir vu nager

dans le Céphise. Aristoclès le Citharède fut celui du roi Antigonus.

A Mégare, les plus grands honneurs étaient réservés aux beaux garçons,

appelés à se mesurer en des concours de baisers. Dans ces jeux, on

distribuait aussi un prix à celui qui, colorant le mieux cette passion,

en faisait mieux sentir les agréments et les charmes.

Le Baiser en Grèce · 第 3 / 6 段