Attachées à un service public, ces aimables personnes étaient soumises à

une surveillance administrative organisée pour éviter tout scandale;

mais en revanche elles jouissaient d’une protection précieuse. C’est

ainsi que la loi interdisait de surprendre quelqu’un comme adultère

auprès des femmes enfermées dans un lieu de prostitution[47].

[47] Démosthène, _Plaidoyer contre Nééra_.

En dehors et un peu au-dessus de cette catégorie de prostituées

officielles, un certain nombre de courtisanes de condition libre

vivaient seules et indépendantes: c’étaient des affranchies ou des

étrangères, plus rarement des citoyennes. Aristophane de Byzance en

comptait cent trente-cinq à Athènes; Apollodore, sans préciser, prétend

que leur nombre était beaucoup plus considérable.

«Peintes et parées, on les voyait à une fenêtre haute s’ouvrant sur la

rue; un brin de myrte entre les doigts, l’agitant comme une baguette de

magicienne ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient des appels

aux passants. Si l’un d’eux s’arrêtait, la courtisane faisait un signe

connu, rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à figurer

avec la main demi-fermée un anneau; en réponse, l’homme levait en l’air

l’index de la main droite, et la femme venait à sa rencontre...»

Elles se montraient aussi librement dans les rues, chose qui n’était

guère permise aux honnêtes femmes. Leur frisure compliquée,

l’arrangement de leurs cheveux, l’excès de colliers précieux,

d’ornements de la gorge, des bras et de la tête les faisaient aisément

reconnaître. Au reste, une loi ordonnait aux prostituées de porter des

vêtements fleuris, ornés de feuillages ou de couleurs variées, afin que

cette parure désignât les courtisanes au premier coup d’œil.

Généralement, elles teignaient leurs cheveux en jaune, avec du safran;

et l’étoffe de leur vêtement était si claire que la blancheur de leur

corps paraissait au travers.

Très ingénieusement encore elles portaient des chaussures dont les clous

imprimaient sur le sol une invite amoureuse: _akoloutheï_ (suis-moi).

On rencontrait aussi les courtisanes dans les festins, au théâtre, au

temple d’Aphrodite. Les plus fières et les plus triomphantes vinrent

même se mettre en montre sur le Céramique, qui devint bientôt le marché

public de la prostitution élégante. Un jeune Athénien, désirant les

baisers de l’une d’elles, inscrivait son nom sur le mur du Céramique

avec l’indication du prix qu’il offrait: l’intéressée considérait-elle

l’offre comme suffisante, le marché se concluait, souvent sur place[48].

[48] Aristophane, _L’Assemblée des femmes_.--_Lettres d’Aristénète_,

I, 25.

C’étaient là procédés honnêtes de courtisanes faisant consciencieusement

leur métier; mais il en était qui, plus intrigantes et plus ambitieuses,

cherchaient à affoler les jeunes gens riches pour en obtenir de superbes

cadeaux ou même devenir leurs maîtresses en titre. Leurs manèges sont en

quelque sorte classiques: les courtisanes d’aucun temps, d’aucun pays,

ne les pourraient renier. Pleurer à propos, entrecouper ses discours de

soupirs, se servir de la jalousie comme d’un philtre, jouer des regards

comme d’un miroir attirant ou décevant tour à tour, contrefaire

l’amoureuse en tous points, ce sont là comédies qui durent jusqu’au jour

où l’amant est entièrement dépouillé.

Télésippe a trouvé mieux. Aimée d’Architèle de Phalère, elle lui accorde

la permission de la voir, mais à des conditions extraordinaires: «Maniez

mon sein, lui dit-elle, baisez-moi tant que vous voudrez, et prenez-moi

entre vos bras quand je suis habillée; mais ne cherchez pas à en venir à

la jouissance. Tant qu’on l’espère, on s’en fait une idée pleine de

douceurs et de charmes, mais le mépris la suit de près; et on ne fait

plus aucun cas de ce qu’un peu auparavant on désirait avec ardeur.»

Aussi le pauvre Architèle en est-il réduit à «faire l’amour en eunuque,

en baisant et léchant[49].»

[49] _Lettres d’Aristénète_, I, 4, 21; II, 1, 18; Lucien, _Toxaris ou

de l’Amitié_; _Dialogues des Courtisanes_, VIII, 8.

Fréquemment, au reste, les jeunes courtisanes débutaient sous la

direction d’une mère expérimentée qui avait exercé le même métier et qui

les mettait en garde contre un entraînement irréfléchi ou une

délicatesse trop raffinée. La mère de Philinna, sentencieuse à plaisir,

lui recommande de ne pas «trop tendre la corde, de peur de la casser».

N’être glorieuse qu’à bon escient; ne pas mépriser les amants, quelles

que soient leurs infidélités, tout au plus affecter de la colère; songer

toujours enfin qu’ils sont les pourvoyeurs de la famille, voilà les

sages préceptes qu’elle lui enseigne.

Crobyle, la mère de Corinne, compte sur sa fille pour la nourrir, tout

en se procurant à elle-même de belles toilettes, de l’aisance, des robes

de pourpre, des servantes. Qu’aura-t-elle à faire pour cela? tout

simplement vivre avec les jeunes gens, en buvant et en couchant avec

eux, moyennant finance; faire bon visage à tous, prendre un air

souriant, plein de douceur et de séduction: traiter tous les hommes avec

adresse, sans tromper ceux qui viennent la voir ou qui la reconduisent,

mais aussi sans s’attacher à aucun; aux festins, ne point s’enivrer, ne

pas railler les convives et ne regarder que celui qui la paie; au lit,

ne se montrer ni dévergondée, ni froide; ne pas dédaigner les amants de

figure désagréable, ce sont eux qui paient le mieux: les beaux ne

veulent payer que de leur beauté[50].

[50] Lucien, _Dialogues des Courtisanes_, III, VI, VII.

C’est de leurs mères aussi que les jeunes courtisanes apprendront les

précautions nécessaires: car il n’est pas bon qu’une prêtresse de Vénus

devienne grosse, de peur de perdre dans le travail de ses couches

l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Elle saura que «lorsqu’une femme

doit concevoir, la semence ne s’écoule point, mais reste au dedans,

retenue par la nature.» Il faut qu’elle prenne des précautions dans ce

sens et qu’elle ait recours à d’expertes matrones qui la délivreront de

ses craintes, même lorsque «la semence ne s’est pas écoulée[51]».

[51] _Lettres d’Aristénète_, I, 19.

Sous de pareils auspices et avec des principes aussi pratiques,

l’avidité des courtisanes devait être insatiable, elle le fut tellement

qu’elle leur valut d’être comparées à des louves sauvages revêtant à

l’occasion la forme des chiens les plus doux. Certaines, comme Corinne,

pouvaient bien se contenter de deux oboles, ou, comme Mirtale, de quatre

oboles, ou encore, comme Europe l’Athénienne, d’une drachme; mais en

général elles affichaient des prétentions plus considérables.

Cyniquement, une courtisane qui se déclare intelligente dit à ses

amants: Vous aimez la beauté, et moi l’argent. Tâchons donc de nous

satisfaire chacun de notre côté, et d’obtenir ce qui fait l’objet de nos

désirs. Elle ajoute que le gain seul la touche, que sans argent on ne

vient jamais à bout de persuader une courtisane, et qu’elle juge de

l’amour de ses amants à la valeur seule des présents qu’ils

apportent[52]. D’autres, plus ingénieuses encore, plaçaient des tarifs à

l’entrée de leurs appartements pour se taxer elles-mêmes. Ainsi la

débutante Tarsia estimait la fleur de sa virginité, son premier baiser,

à une demi-livre d’or, se déclarant prête à donner ensuite la jouissance

de son corps à tout un chacun pour quelques sols d’or: _Quicumque

Tarsiam defloraverit mediam libram dabit. Postea populo patebit ad

singulos solidos[53]._

[52] _Lettres d’Aristénète_, I, 14.

[53] De Pauw, _Recherches philosophiques_, I, p. 314.

Mais il en était dont on s’assurait la jouissance exclusive en les

louant au _leno_ ou à la _lena_ pour une durée déterminée moyennant un

prix convenu. Ainsi la lena Cleaereta reçoit de Diabolos, fils de

Glaucos, par contrat en bonne et due forme, vingt mines d’argent, sous

condition que la courtisane Philénium appartiendra à Diabolos jour et

nuit pendant une année entière.

Ainsi encore la procureuse Nicarète trafiquait de sept petites filles

qu’elle avait achetées, élevées comme il convenait et qu’elle appelait

ses filles. Elle vendit Nééra 30 mines à Timanoride et Eucrate pour que,

simultanément, ils s’en servissent à leur gré. Ces contrats étaient

reconnus par la loi qui se prêtait à toutes sortes de combinaisons

faciles. Ainsi la même Nééra passa des mains du poète Xénoclide et du

comédien Hipparque dans celles de Phrynion, qui lui permettait de se

prostituer même avec les serviteurs de ses amis.

Etienne ayant revendiqué Nééra comme une femme libre, est cité en

justice pour ce fait par Phrynion. Trois arbitres, établis de commun

accord, se réunissent dans le temple de Cybèle, et décident que la femme

était libre, qu’elle était maîtresse d’elle-même; qu’elle devait rendre

à Phrynion tout ce qu’elle avait emporté de chez lui, excepté ce qui

avait été acheté pour elle, habits, joyaux et servantes. _Elle se

donnerait alternativement à Phrynion et à Etienne, de deux jours l’un._

Celui qui jouirait de la femme lui fournirait le nécessaire, le temps

qu’il en jouirait. On s’en tint à leur décision.

La fille de la même courtisane, Phanon, ayant marché sur les traces de

sa digne mère, et donné ses baisers à Epénète, ce dernier est poursuivi

par Etienne. De nouveaux arbitres cherchent un accommodement et

s’arrêtent aux conditions suivantes. Le passé était entièrement oublié,

Epénète donnait mille drachmes à Phanon pour avoir joui d’elle à

plusieurs reprises, mais Etienne devait livrer Phanon à Epénète, quand

celui-ci viendrait à Athènes et qu’il voudrait les baisers de cette

femme[54].

[54] Démosthène, _Plaidoyer contre Nééra_;--Plaute, _L’Asinaire_.

Cet ordre de choses profitait d’ailleurs à l’Etat qui s’enrichissait de

la prostitution. Les courtisanes s’étant multipliées dans l’Attique, dit

Eschine, on adopta le projet qui consistait à leur promettre non

seulement ce qu’on nomme la tolérance, mais même la protection publique,

pourvu qu’elles payassent une capitation qui porterait le nom de

_pornicon télos_, et qu’on donnerait tous les ans en ferme comme les

autres impôts de l’Etat[55].

[55] Eschine, _Plaidoyer contre Timarque_.

Dignes auxiliaires de la prostitution professionnelle, les danseuses,

musiciennes, aulétrides, joueuses de flûte, de lyre, de harpe et de

sambuque se livraient, sous le couvert de l’art de Terpsichore, à une

débauche effrénée. Elles allaient exercer leur art dans les festins où

elles étaient appelées: on les louait pour le soir ou la nuit, mais

seulement pour l’exercice de leur profession artistique--le prix des

baisers non compris.--Les astynomes, chargés de leur surveillance,

veillaient à ce que ces femmes n’exigent pas un salaire supérieur à deux

drachmes; et, au cas où plusieurs citoyens se disputaient la même

musicienne, ils tranchaient la querelle par la voie du sort[56].

[56] Aristote, _République des Athéniens_, § 50.

La réunion de ces professionnelles, que seuls les opulents pouvaient se

permettre, donnait lieu à de véritables orgies. Athénée nous en a

transmis un tableau atténué: «L’une était étendue, montrant un sein

d’albâtre, au clair de la lune, en laissant tomber sa collerette; une

autre dansait et découvrait le flanc gauche en s’agitant; une troisième,

présentant toutes ses grâces à nu, m’offrit un tableau vivant: l’éclat

de sa blancheur bravait à mes yeux l’obscurité de la nuit. Une autre

découvrait ses bras depuis les épaules jusqu’à l’extrémité de ses belles

mains; une autre cachait son cou délicat, mais laissait apercevoir sa

cuisse dans les plis de sa robe fendue. D’autres se laissaient tomber à

la renverse, foulant aussi les feuilles sombres de la violette, le

safran qui jetait sur le tissu de leurs habits et les ombres de leurs

voiles un éclat couleur de feu[57].

[57] Athénée, _Banquet_, XIII, 9.

A ces exercices, les aulétrides et danseuses gagnaient ou développaient

un tempérament aisément inflammable et une facilité de mœurs qui n’avait

rien à envier à celles des courtisanes. Elles ne mettaient guère plus de

retenue que ces dernières à trafiquer de leur corps, mais peut-être plus

de fantaisie et une science plus raffinée du baiser. Elles étaient un

régal qu’on ne manquait pas de promettre aux invités de choix: ainsi la

servante promet-elle à Xanthias une joueuse de flûte ravissante et deux

ou trois danseuses à la fleur de la jeunesse et tout frais épilées[58].

Car elles savent jouer tous les airs du baiser sur demande; à peine

nubiles, elles énervent les hommes les plus robustes[59]. Elles ont

appris, dès la plus tendre enfance, à se trémousser avec art, et toutes

les parties de leur corps ont acquis une souplesse remarquable, leur

langue surtout qui sait lier les baisers, pincer et chatouiller à

plaisir, éveiller de la mort même les plus endormis, les plus

abattus[60].

[58] Aristophane, _Les Grenouilles_.

[59] Athénée, _Banquet_, XIII, 3 et 4.

[60] Anthologie grecque, _Epigrammes érotiques_, 129.

Aussi se les disputait-on souvent après le repas. Si elles appartenaient

à quelque patron ou à une mère qui les exploitait, il arrivait

fréquemment qu’on les mettait à l’enchère et qu’elles devaient finir la

nuit entre les bras du dernier enchérisseur. Dans le cas contraire,

elles choisissaient à leur gré parmi les soupirants; à moins toutefois

que cette liberté même ne leur fût pas accordée par les convives. Il

n’était pas rare, en effet, que les compétitions dégénérassent en

querelle, voire en bataille; et les courtisanes disputées recevaient,

sans trop se plaindre, une part des coups donnés à table. Avec quelque

habileté, les débauchés opéraient là de fructueux sauvetages. Ainsi,

Philocléon, asseyant amoureusement une gentille joueuse de flûte sur ses

genoux, se flatte de l’avoir soustraite aux exigences des convives qui,

dans leur ivresse, voulaient parfaire le baiser à travers ses lèvres. Et

le sauveteur ne tarde pas à solliciter des témoignages matériels de

gratitude: «Monte là, mon petit hanneton doré, saisis cette corde

(_penem_) avec la main. La corde est usée, mais elle aime encore qu’on

la frotte. Allons, mon petit (_cunne mi_), sois reconnaissante à cette

corde (_huic peni_)[61].

[61] Aristophane, _Les Guêpes_.

Dictériades, courtisanes, aulétrides et danseuses avaient pour clients

ordinaires des jeunes gens riches. Une coupe signée Hiéron représente

des jeunes gens en visite chez une femme au baiser facile: l’un tient

une bourse, l’autre une fleur, le troisième offre une couronne. Sur un

vase du musée de Madrid une femme couchée nue tend la coupe à une autre

couchée en face d’elle et l’invite à la vider. Des soupers suivis de

bals, d’orgies réunissaient, chez les courtisanes ou chez les traiteurs,

les viveurs d’Athènes ou de Corinthe, chacun d’eux amenant une compagne,

soit une maîtresse habituelle, soit une courtisane louée. L’opinion

publique était très indulgente pour ces désordres des jeunes gens, à

condition que le scandale fût évité, et que le jeune homme sût s’arrêter

à temps[62].

[62] Térence, _L’Andrienne_.

Les mœurs à Athènes toléraient même les relations des hommes mariés avec

les courtisanes. Hypéride, qui fut publiquement l’amant de Phryné,

entretint jusqu’à trois maîtresses à la fois: à la ville Myrrhine, au

Pirée Aristagora, à Eleusis Phila.

Thémistocle, fils lui-même de la courtisane Abrotone, entra dans la

ville sur un char attelé de quatre courtisanes, Lamie, Scionne, Satyra

et Nannion (ou plutôt sans doute sur un char portant, à côté de lui, ces

quatre courtisanes). Sophocle conçut, dans sa vieillesse, une ardente

passion pour la courtisane Théoris. Il aima aussi, tout près de sa fin,

la courtisane Archippe et lui laissa ses biens par testament. L’orateur

Isocrate eut pour maîtresses Métanire et Callée. Harpalus le Macédonien,

amoureux de la courtisane Pythionice, dépensa beaucoup pour elle; et

quand elle fut morte, il lui éleva un pompeux monument et suivit

lui-même son corps à la sépulture, accompagné d’un nombreux cortège des

plus habiles artistes et de musiciens qui chantaient en accord au son de

toutes sortes d’instruments. Le monument s’élevait sur le chemin sacré

qui allait d’Eleusis à Athènes. Après Pythionice, il fit venir Glycère,

à qui il érigea une statue à Tarse en Syrie[63].

[63] Athénée, _Banquet_, XIII, 5, 6.

Aussi les écrivains anciens s’occupèrent-ils copieusement des

courtisanes. Mais il ne nous est resté des recueils consacrés à la

prostitution que des lambeaux isolés et des traits épars, qu’Athénée a

cousus tant bien que mal dans son _Banquet des savants_. Nous savons

cependant que Gorgias, Ammonius, Antiphane, Apollodore, Aristophane,

Nicénète de Samos ou d’Abdère, Sosicrate de Phanagon avaient écrit des

traités érotico-historiques, et que Callistrate avait rédigé l’_Histoire

des courtisanes_. Un grand nombre de pièces de théâtre disparues

portaient aussi le nom de courtisanes fameuses: la _Thalatta_ de

Dioclès, la _Corianno_ de Phérécrate, l’_Antée_ de Phylillius, la

_Thaïs_ et la _Phannium_ de Ménandre, la _Clepsydre_ d’Eubule, la

_Nérée_ de Timoclès[64].

[64] Chaussard, _Fêtes et courtisanes de la Grèce_, t. IV, ch. I.

C’est grâce à ces écrivains qu’ont pu parvenir jusqu’à nous les noms des

plus célèbres distributrices de volupté, avec des traits qui ne manquent

pas de saveur.

Corinthe s’est acquis, dans l’antiquité, une grande réputation pour le

dévergondage de ses femmes: «Honnête à coup sûr, dit Lysistrata, comme

on l’est à Corinthe.» Leur rapacité n’était pas moins connue. «Les

courtisanes de Corinthe, dit Chrémile, qu’un pauvre leur adresse des

propositions, elles ne l’écoutent pas; mais si c’est un riche, elle se

couchent aussitôt (_clunes extemplo eas huic obvertere_).» Aussi

disait-on couramment et avec intention: «Il n’est pas donné à tout le

monde d’aller à Corinthe», ou bien «on ne va pas impunément à

Corinthe[65].»

[65] Aristophane, _Lysistrata_.--_Plutus_.

La plus fameuse des aulétrides grecques fut Lamia qui, après avoir été

la maîtresse de Ptolémée, roi d’Egypte, captiva dans son automne

Démétrius Poliorcète, grâce à sa longue expérience des voluptés. Le roi

de Syrie lui montrait un jour nombre de parfums exquis dont Lamie

faisait fi. Démétrius piqué demanda un pot de nard, en fit verser dans

sa main et s’en frotta les parties viriles avec les doigts. Puis il dit:

«Flaire donc, Lamie». Lamie répond en éclatant de rire: «Malheureux!

c’est celui qui a l’odeur la plus putride.--Quoi! répartit Démétrius,

c’est cependant du parfum de _gland royal_[66].»

[66] Athénée, _Banquet_, XIII, 5.

Corisque a inspiré quelques lignes élégiaques à l’un de ses amants:

«Oui, c’est être au rang des dieux que de passer une nuit à côté de

Corisque ou de Camétype. Ah! quelle chair ferme! quelle belle peau!

quelle douce haleine! quel charme dans leur résistance avant qu’elles

vous cèdent! il faut combattre, être souffleté, recevoir des coups de

ces mains délicates! mais est-il un plaisir pareil[67]!»

[67] Athénée, _Banquet_, XIII, 3.

Gnatène avait écrit en 320 vers et placé dans son vestibule le code de

ses institutions, les lois érotiques, le régime que les galants devaient

observer en entrant soit chez elle, soit chez sa fille.

Gnaténion, sa nièce, fut mise en circulation par sa tante. Sa beauté

avait été remarquée par un vieux satrape ridé et cassé qui demanda le

tarif. Gnatène, jugeant de son opulence d’après le nombre d’esclaves qui

l’escortaient, exige mille drachmes. Il marchande. «Je te donnerai cinq

mines (cinq cents francs). C’est une affaire faite, et j’y

reviendrai.--A ton âge, repartit Gnatène, c’est déjà beaucoup d’y aller

une fois[68].»

[68] Athénée, _Le Banquet_, XIII, 5.

Manie fut très aimée, très disputée: c’est une «douce folie», disaient

les Grecs en jouant sur son nom. Elle fut la maîtresse, quelque temps,

de Démétrius Poliorcète et eut, au dire des chroniqueurs, la répartie

prompte et spirituelle. Leontiscus, lutteur au pancrace, lui faisant le

reproche de s’être abandonnée à Antenor, tandis qu’il vivait avec elle

quasi-maritalement: «J’ai eu la curiosité de savoir, répliqua-t-elle,

quelle serait l’espèce de blessure que deux athlètes, tous deux

vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me faire dans une seule

nuit.»

Un jour qu’elle était l’invitée d’un riche dissipateur de la ville, ce

dernier lui demanda, pendant le repas, comment elle voulait recevoir ses

baisers. Connaissant la passion «cunnilinge» du personnage, elle

répondit en riant: «Dans mes bras, autrement je ne me fierais pas à toi,

tu pourrais bien me dévorer tout le fond[69].»

[69] Athénée, _Banquet_, XIII, 5.

Il est un certain nombre de courtisanes dont nous ne connaissons que le

nom, parfois même imaginé ou déformé par les écrivains. La plupart du

temps cependant ces noms, qui paraissent être des surnoms, contiennent

une allusion plus où moins précise à la profession, un sous-entendu

grossier. Dans Plaute, Térence, Alciphron, Aristénète, Aristophane,

Lucien, etc., nous faisons connaissance avec Philémation, Bacchis,

Philaenion, Erotion, Glycerion, Philocomasion (qui aime à faire la

fête), Leaena (allusion à la lionne, animal sacré d’Aphrodite);

Clepsydre, ainsi nommée parce qu’elle n’accordait de jouissance que pour

le temps que sa clepsydre serait à se vider; Nico, dite la Chèvre, parce

qu’elle avait ruiné son amant, le tavernier Thallus, dont le nom désigne

aussi une jeune branche d’arbre; Callisto ou la Truie, Théoclée sa mère,

dite la Corneille, Hippée la Jument, Synoris la Lanterne; Sinope dite

Abydos, le gouffre sans fond; Phanostrate, surnommée pour sa saleté

Phtheiropyle (qui s’épouille aux portes); Nannion ou Avant-scène, parce

qu’elle avait une jolie figure, des bijoux d’or, de riches habits, mais

qu’elle était laide toute nue; sa fille, surnommée, pour son extrême

lubricité, Teethée ou la nourrice (_fellatrix_) parce qu’elle se

plaisait à téter les membres de ses amants; Parorame, maîtresse de

l’orateur Stratoclès, dotée du sobriquet de Didragme, parce qu’elle

donnait ses baisers pour deux drachmes à qui les voulait.

Nous arrêterons là une énumération qui risquerait d’être fastidieuse:

car le plus grand nombre des courtisanes grecques se contentèrent, sans

plus, de remplir les devoirs de leur profession avec conscience et

précision[70]. Elles aimèrent peu, mais se laissèrent beaucoup aimer,

méritant du moins un peu de gratitude de la part de leurs contemporains

et le plus reposant silence de la part de la postérité.

[70] Voir Chaussard, _Fêtes et courtisanes de la Grèce_, Paris, an IX,

t. IV.

CHAPITRE IV

La Science du Baiser

Théoriciens du baiser.--Passion des Athéniennes pour le

baiser.--Représentations et danses érotiques.--Les satyrions.--Les

différents modes du baiser: raffinements et lubricités.--Le baiser de

Sapho.--Concours de beauté.

Le baiser d’Alcibiade.--La beauté mâle.--Rhétorique et

pédérastie.--Baisers contre nature.

De bonne heure en Grèce le baiser charnel et sa technique eurent des

historiens précis, documentés. Astyanassa, servante d’Hélène l’épouse de

Ménélas, songea la première aux différents modes du baiser; elle écrivit

un traité sur les postures vénériennes. Après elle vinrent Philénis et

Elephantis qui vulgarisèrent des débauches du même genre[71].

[71] Suidas, _Lexicon_: Αστυάνασσα (Astyanassa).

Philénis était de Samos, et son œuvre créa quelque émulation. A la 63me

Priapée il est question d’une jeune femme qui, chaque fois qu’elle vient

retrouver son amant (_cum suo fututore_), veut parcourir avec lui tout

le cycle des postures que Philénis a décrites[72].

[72] _Priapeia, sive diversorum poetarum in Priapum lusus_, carmen

LXIII.

Chrysippe parle aussi, dans le livre V de son _Traité de l’honnête et de

la volupté_, des livres de Philénis et de ceux qui traitent des qualités

aphrodisiaques, et des servantes qui sont maîtresses dans l’art des

postures et des mouvements, et qui s’exercent à les pratiquer avec

succès[73].

[73] Athénée, _Le Banquet_, VIII, 3.

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