BAGNEUX DE VILLENEUVE
LE BAISER
EN GRÈCE
LES PRÉCEPTES DU BAISER CONJUGAL--LE BAISER ET LA
PHILOSOPHIE--DICTÉRIADES, COURTISANES ET AULÉTRIDES--TARIFS
DU BAISER--TABLEAUX VIVANTS--CONCOURS DE BEAUTÉ--LA SCIENCE
DU BAISER--LE BAISER DE SAPHO ET D’ALCIBIADE
H. DARAGON, ÉDITEUR
30, RUE DUPERRÉ, 30
PARIS
Il a été tiré de ce livre sept cent soixante-sept exemplaires numérotés
2 ex. sur Japon rouge (A et B). Réservés.
15 ex. sur Japon blanc (1 à 15). Souscrits.
750 ex. sur Hollande (16 à 767).
Nº
Les volumes de cette série ne seront jamais réimprimés
Droits réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le
Danemark
S’adresser pour traiter à la librairie H. DARAGON, 30, Rue Duperré,
Paris
[Illustration: LA NUIT DE NOCES DE DAPHNIS ET CHLOÉ]
BAGNEUX DE VILLENEUVE
LE BAISER
EN GRÈCE
Le Baiser et la philosophie--Le Baiser conjugal--Les grandes
Hétaïres--Le Baiser vénal--La Science du Baiser--Le Baiser
dans les Arts--Le Baiser de Sapho et d’Alcibiade--Le Culte
du Baiser
H. DARAGON, ÉDITEUR
30, RUE DUPERRÉ, 30
PARIS
CHAPITRE PREMIER
Le Baiser conjugal
La femme instrument de reproduction.--Les _andromanes_ de
Sparte.--L’initiation de la femme au baiser.--Les préceptes du baiser
conjugal.--Le gynécée: maquillage et intrigues galantes.--Contrat de
concubinage.--L’empalement de l’adultère.--L’union incestueuse.
«Nous avons des courtisanes pour le plaisir, des concubines (des
pallaques) pour avoir soin de nos personnes, et des épouses pour
qu’elles nous donnent des enfants, pour qu’elles règlent fidèlement
l’intérieur de nos maisons.»[1]
[1] _Plaidoyer contre Nééra_.
Voilà qui est parler franc. L’orateur qui s’exprime en ces termes--et
devant des magistrats--quel qu’il soit (on peut en effet contester que
Démosthène ait vraiment prononcé le plaidoyer contre Nééra) sait bien
qu’il ne risque pas de froisser le sentiment public, non plus que
d’attenter à la morale légale: il constate, il enregistre le classement
des femmes à Athènes, tel que les mœurs l’ont établi, tel que les mœurs
le maintiennent.
Pour le baiser de volupté, la recherche du plaisir, la satisfaction de
l’instinct lubrique même; pour l’art ou la science du baiser enfin,
l’Athénien a l’hétaïre et la courtisane.
Pour les exigences quotidiennes, ou plus modestement périodiques, de ses
sens, il garde à sa portée une pallaque, qui peut en quelque façon être
associée à la vie familiale.
Enfin pour perpétuer sa race, veiller au foyer, élever les enfants, il
choisit une jeune fille de famille honorable et l’enferme au gynécée à
l’abri de toute tentation.
Hors de toute prétention à la philosophie, il est bien permis de
constater que cette organisation était manifestement profitable et
commode au sexe fort, en prévoyant jusqu’à la satisfaction du vice, du
moins de ce que nous avons ainsi dénommé; car les anciens ne regardaient
pas du même œil que nous «les plaisirs de l’amour». Chez eux les devoirs
et les sentiments de famille étaient une chose, une chose grave,
étroitement liée à la religion nationale; et c’en était une autre, tout
aussi grave peut-être, que de satisfaire aux besoins de la chair. Les
dieux auraient mauvaise grâce à les condamner, puisque eux-mêmes s’y
livraient avec impétuosité, avec voracité. Il convenait seulement de
maintenir le respect et l’intégrité du foyer familial, sauvegarde de
l’ordre et de la grandeur du pays.
Au foyer il importe surtout de préserver l’ignorance de la jeune fille.
C’est pourquoi les vierges d’Athènes étaient presque condamnées à la
clôture asiatique dans un appartement qui, leur étant réservé, prenait
le nom de _Parthénon_.
Déjà dans les temps primitifs la jeune fille aurait été blâmée qui, sans
l’aveu de son père et de sa mère, se serait mêlée aux hommes avant
d’avoir célébré publiquement son union[2]. Et la situation ne s’est
guère modifiée avec le temps. L’éducation de la jeune fille, à Athènes,
était faite dans le gynécée; elle n’allait ni à la palestre, ni à
l’école. Elle se mariait très jeune, et par conséquent très ignorante;
elle suivait un étranger, dès l’âge nubile, sans être consultée sur son
choix, sans le connaître, sans l’avoir vu. Elle n’est élevée que pour
l’hyménée. Les épigrammes funéraires de jeunes filles mortes
prématurément expriment toujours le regret du lit nuptial[3].
[2] Homère, _Odyssée_, VIII.
[3] Anthologie grecque: _Epigrammes funéraires_, 487 sqq., 604, 649.
A Sparte, sous l’impulsion de Lycurgue, l’éducation des jeunes filles a
un caractère tellement masculin que les Lacédémoniennes étaient
généralement traitées, non sans mépris, d’_andromanes_. Le législateur
voulut que les filles se fortifiassent en s’exerçant à la course, à la
lutte, à lancer le disque et le javelot, afin que les enfants qu’elles
concevraient prissent une plus forte constitution dans des corps
robustes, et qu’elles-mêmes, endurcies par ces exercices, supportassent
avec plus de courage et de facilité les douleurs de l’enfantement. Pour
prévenir la mollesse d’une éducation sédentaire, il les accoutuma à
paraître nues en public, comme les jeunes gens; à danser, à chanter à
certaines solennités en présence de ceux-ci. Leur nudité, dit
l’historien, n’avait rien de honteux, parce que la vertu leur servait de
voile!
Il ajoute cependant que ces danses et ces exercices étaient une amorce
pour le mariage: car les jeunes filles, à se «donner ainsi des coups de
pieds dans le derrière», comme dit plaisamment Lampito, gagnaient un
teint vermeil, une vigueur à étrangler un taureau, des seins superbes
que Lysistrata paraît éprouver une certaine joie à tâter[4].
[4] Plutarque, _Lycurgue_, ch. XXI, XXII; Aristophane, _Lysistrata_.
La vertu est d’ailleurs préservée aussi sévèrement que la vie même: car
l’attentat à la pudeur sur une jeune fille était puni de mort. Il paraît
donc difficile d’admettre l’assertion du philosophe académique Agnon,
rapportant que chez les Spartiates il était permis par les lois de jouir
des jeunes filles avant leur mariage, comme des jeunes garçons.
Mais il ne faut pas davantage s’imaginer que le baiser virginal était
exempt de tout désir charnel. Solon lui-même a loué dans ses vers «la
beauté attrayante des cuisses et le miel d’un doux baiser». Et c’est
encore de «la beauté adorable des chastes cuisses» que parlent Eschyle
et Sophocle sur la scène[5].
[5] Athénée, _Banquet des savants_, XIII, 8.
Ce fut chez les Athéniens que Cécrops établit le premier l’union
individuelle d’un homme et d’une femme, car, avant lui, les femmes
étaient en commun, et en usait qui voulait, au gré de sa passion;
personne, par suite, ne connaissait son père, dans le nombre de ceux qui
avaient donné le baiser d’amour à leur mère.
Mais s’il n’était permis d’épouser qu’une femme, on gardait la liberté
d’avoir légalement des enfants d’une seconde, comme concubine, cette
dernière n’étant pas citoyenne. Ce décret avait été motivé par la
nécessité d’assurer aux femmes, malgré le petit nombre des hommes, la
jouissance du baiser sexuel sous une forme avouable[6].
[6] Athénée, _Banquet_, XIII, 1.
Les lois anciennes consacraient, en matière matrimoniale, la
souveraineté masculine. Les Grecs achetaient leurs femmes. Dans Homère,
Agamemnon offre une de ses filles à Achille, en échange de ses services;
Othryonée demande à Priam sa fille Cassandre pour prix des secours qu’il
lui apporte; Boros obtient celle de Pellé, moyennant une forte somme;
enfin, Hector avait acheté Andromaque à son père Eetion[7].
[7] Homère, _Iliade_, IX, 145, 288; XVI, 178, 190, 472.
L’union de l’homme et de la femme n’est d’ailleurs formée que pour la
procréation d’enfants légitimes. Au jour du mariage, le père ou le
tuteur de la fiancée prononçait la formule sacramentelle: «Je vous
l’accorde afin que vous donniez des citoyens à la république.»
Aussi l’âge légal du mariage pour le mari est-il l’âge de la puberté,
c’est-à-dire dix-huit ans. La femme, quoique impubère, peut être donnée
par contrat, mais la consommation du mariage ne peut avoir lieu qu’après
que la femme a atteint la majorité requise pour le mariage. Il ne semble
pas cependant qu’un âge ait été fixé par la loi: d’après un plaidoyer de
Démosthène, ce serait quinze ans, tandis que Xénophon semble dire qu’une
jeune fille pouvait affronter le baiser conjugal à treize et même à
douze ans[8].
[8] Xénophon, _Économiques_, VII, 5.
Des sacrifices religieux précédaient la célébration du mariage, pour
solliciter des dieux la fécondité de l’union des deux époux. La veille
de la cérémonie avait lieu la _loutrophorie_, ou bain nuptial. En
Troade, les fiancés se baignaient dans le Scamandre en prononçant
rituellement: «Reçois, ô Scamandre, ma virginité.» Les Athéniens se
servaient de l’eau de la fontaine Callirhoé, et le bain nuptial était
apporté à la fiancée par un cortège de jeunes gens et de jeunes filles,
en musique[9].
[9] Collignon-Couve, _Catalogue des vases du Musée national
d’Athènes_, nº 1225.
Au jour du mariage, le banquet réunissait parents et amis, qui se
réjouissaient sans contrainte du grand acte. La mariée, entièrement
couverte d’un voile, y assistait, placée au milieu des femmes: il lui
était servi un gâteau de sésame, emblème de fécondité, parce que le
sésame est, de toutes les graines, celle qui se reproduit le plus
abondamment[10].
[10] Aristophane, _La Paix_.
Après le repas, la mariée était conduite en char à la maison de l’époux,
au son des chants d’hymen:
O Hymen! ô Hyménée!
Vous aurez une jolie maison, pas de soucis,
Et de bonnes figues. O Hymen! ô Hyménée!
O Hymen! ô Hyménée!
Le fiancé en a une grande et grosse;
La fiancée en a une bien douce[11].
[11] Aristophane, _La Paix_.
Avant d’entrer dans la chambre nuptiale, l’usage voulait que l’épousée
mangeât un coing, fruit qui passait pour le symbole de la fécondité.
Sous ces auspices d’une heureuse précision, elle allait à sa besogne de
reproductrice.
A Sparte, les formalités étaient réduites à leur plus simple expression.
Le mariage des filles était fixé à vingt-quatre ans, après que la
période du développement corporel par la gymnastique est terminée. Le
mariage est d’ailleurs imposé à tout le monde et l’Etat se fait
pourvoyeur de maris et de femmes.
D’après Ermippe, cité par Athénée, il y avait à Lacédémone une grande
salle obscure où l’on enfermait les jeunes filles à marier; ensuite on y
introduisait les jeunes gens qui n’avaient pas encore d’épouses; celle
que chacun prenait, sans choix, dans cette obscurité, devenait la
sienne, et sans dot[12].
[12] Athénée, _Banquet_, XIII, 1.--Elien, _Histoires diverses_, VI, 4.
Dès qu’une jeune fille avait été choisie, par ce moyen ou quelqu’autre
moins aveugle, on la couchait sur une paillasse et on la laissait seule,
sans lumière. Le nouveau marié, qui n’était ni pris de vin, ni énervé
par les plaisirs, mais sobre à son ordinaire, se glissait auprès d’elle,
lui déliait la ceinture et la portait dans un lit. Dès qu’il avait
accompli les rites du baiser conjugal, il se retirait dans la chambre
commune des jeunes gens. Ainsi en était-il les nuits suivantes, et
quelquefois des maris avaient des enfants qu’ils ne s’étaient pas encore
montrés en public avec leurs femmes. Cette méthode, d’une discrétion
confinant à la honte, entretenait la vigueur et la fécondité des époux
et prévenait la satiété d’un commerce habituel qui use le sentiment et
les forces[13].
[13] Plutarque, _Lycurgue_, XXIII.
La femme était si bien considérée comme un instrument de reproduction,
qu’un homme vieux ou impuissant, n’ayant pas de fils, pouvait autoriser
sa femme à agréer le baiser fécondant d’un jeune homme qu’il estimait.
Toutefois, pour prévenir les abus de cette coutume, des magistrats
étaient chargés spécialement de surveiller la conduite des femmes.
Pendant le siège de Messine, qui dura dix ans, les jeunes gens de
l’armée furent envoyés à Sparte pour féconder toutes les filles nubiles,
afin qu’il n’y eût pas de solution de continuité dans le mouvement
ordinaire de la population[14].
[14] Plutarque, _Lycurgue_, XXIV.
Solon avait été moins brutal. Toutefois, la femme n’était guère mieux
considérée, à Athènes, comme personne morale. En passant du gynécée de
son père dans celui de son époux, la jeune épousée n’était destinée qu’à
devenir la mère des enfants qu’elle lui donnerait et l’intendante de la
maison qui lui était confiée.
On pouvait aussi à Athènes, toujours sous prétexte de reproduction,
emprunter la femme d’un autre, sans que la loi intervînt dans ces sortes
de transactions. Au reste, le mari pouvait et devait sans doute, du
moins à l’origine, répudier la femme stérile comme inutile, pour
chercher ailleurs une union féconde[15].
[15] Hérodote, _Histoires_, V, 395.
Cependant, désireux de réaliser l’union, le législateur réglemente le
baiser conjugal qu’il prescrit de donner au moins trois fois par mois.
Et si un mari impuissant a épousé une riche héritière, celle-ci peut
solliciter le baiser d’un des parents de son mari, à son choix[16].
[16] Plutarque, _Solon_, XXVI, XXIX.
Plutarque ajoute à ce code un peu sec des préceptes plus tendres:
«On demandait à une jeune Lacédémonienne si elle s’était approchée de
son mari: «Non, répondit-elle, mais il s’est approché de moi». C’est
ainsi que devra se conduire une épouse pudique; ne fuyant ni ne recevant
d’un air morose les avances de son mari, jamais non plus elle ne les
provoquera. L’une se sent de la courtisane effrontée; l’autre manque de
grâce et d’amour, et devient une preuve d’indifférence ou de dédain.»
«Partout et toujours il faut que les époux évitent de s’offenser; mais
ils le doivent surtout lorsqu’ils reposent ensemble sur l’oreiller; car
il serait difficile de trouver le temps et le lieu où puissent s’apaiser
les discordes, les querelles et les colères qui naîtraient dans cet
asile du repos et de la tendresse.»
«Saint et respecté doit être l’acte mystérieux qui, comme le labourage
pour la terre, est l’origine de la fécondité conjugale, dont la
naissance des enfants est le but et la fin naturelle. En raison de son
caractère sacré, l’homme et la femme unis par le mariage ne doivent
s’approcher que religieusement et sagement de cette source de la vie, et
il n’est pas pour eux de devoir plus impérieux que de s’abstenir de
toute conjonction illicite; de regarder comme un crime toute tentative
de n’en recueillir aucun fruit, ou de se laisser aller, quand ce fruit
est produit, à en rougir ou à le cacher.»[17]
[17] Platon, _Préceptes du mariage_, traduction du Dr Seraine, 17, 38,
41.
Les pratiques que, depuis un siècle environ, nous avons dénommées
«malthusiennes», étaient nécessairement condamnées; cependant tout
baiser charnel nécessitait une purification. Myrrhine, pressée par
Cinésias de satisfaire au devoir conjugal alors qu’elle a fait, devant
ses consœurs, serment d’abstinence, se défend par tous les moyens:
--Mais, malheureux, où faire cela?
--Dans la grotte de Pan, nous y serons au mieux.
--Mais comment _me purifier_, pour rentrer à la citadelle?
--Tu te laveras à la Clepsydre[18].
[18] Aristophane, _Lysistrata_.
Le gynécée, ou appartement des femmes, était un ensemble de deux cours
autour desquelles se groupaient une vaste salle commune et des salles de
dimensions diverses, chambres à coucher, cuisines ou magasins. Des murs
épais enserraient et fermaient cet appartement comme un harem; deux
seules issues, l’une, vers les propylées, c’est-à-dire la grande porte
d’honneur; l’autre, par une suite de couloirs détournés, vers
l’appartement des hommes[19].
[19] Perrot et Chipiez, _Histoire de l’art dans l’antiquité_, VI, pl.
11.
La matrone athénienne ne sortait guère du gynécée; elle ne devait
assister ni aux jeux publics, ni aux représentations théâtrales. Elle ne
paraissait dans les rues que voilée et décemment vêtue, sous peine d’une
amende de mille drachmes infligée par les magistrats dits _gynecomi_: et
la sentence était affichée aux platanes du Céramique[20].
[20] De Pauw, _Recherches philosophiques sur les Grecs_, t. I, p. 114.
Mais toutes ces «précautions inutiles» n’empêchaient pas les femmes de
prendre goût au luxe, à la toilette, aux repas somptueux, aux fêtes et
aux plaisirs du monde. Les Athéniennes se livrèrent même avec fureur au
hideux maquillage.
«Le noir dont on peint les yeux, les faux cheveux qu’on ajoute, le rouge
dont on couvre les joues, la teinture avec laquelle on colore les
lèvres, tous les onguents enfin que fournit l’art de la cosmétique, sans
compter l’éclat trompeur qu’on tire du fard, sont autant d’inventions
destinées à remplacer ce qui est absent. Quant au fucus, à la céruse,
aux tissus transparents de Tarente, aux bracelets en forme de serpents,
aux chaînes d’or qu’on met aux pieds, tout cela est bon pour les Thaïs,
les Laïs et les Aristagora.»[21]
[21] De Pauw, _Recherches philosophiques_, I, 114 sq.;--_Lettres
galantes de Philostrate_, traduction Stéphane de Rouville, 2, 40.
D’après Aristophane, l’Athénienne se parfumait les mains et les pieds
avec des essences d’Egypte, versées dans un bassin incrusté d’or, les
joues et les seins avec des odeurs de Phénicie, les cheveux avec de la
marjolaine, les cuisses avec de l’eau de serpolet.
D’autre part, la vie semi-recluse du gynécée développe chez les femmes
une curiosité enfantine et souvent vicieuse. Elles se visitent
mutuellement dans leurs appartements et se divertissent ensemble à
divers ouvrages. Des intrigues se nouent grâce à des esclaves infidèles
ou à quelques-unes des nombreuses entremetteuses qui rôdent de gynécée
en gynécée. Aussi, les femmes parviennent-elles à endormir ou à tromper
la surveillance la plus sévère: d’instinct et sous la poussée du désir
passionnel, elles savaient, il y a vingt-cinq siècles comme aujourd’hui,
se jouer de la tyrannie et de la jalousie du sexe fort. Nous verrons
d’autre part qu’elles ne répugnaient pas à la science du baiser.
En principe, toute la Grèce fut monogame, bien que, au dire de certains
écrivains, il y eut des exemples de bigamie, parmi lesquels Socrate et
Euripide. Diogène Laërce prétend aussi qu’une loi votée au temps de la
guerre du Péloponnèse pour remédier à la dépopulation causée par la
guerre et par la peste, permettait aux Athéniens d’avoir simultanément
une femme légitime et une autre femme donnant le jour à des enfants
légitimes.
Tout cela est sujet à discussion; mais de temps immémorial, les Grecs
conservèrent à la portée de leurs désirs un certain nombre de
concubines. Priam disait à Hécube: «J’ai eu dix-neuf enfants de toi
seule; les autres me sont nés des concubines que j’ai dans le palais.»
Agamemnon possédait un grand nombre de belles femmes qu’il avait reçues
en don; Nestor et Phénix, malgré leur grand âge, avaient des concubines.
Il n’est pas certain que la loi autorisait formellement le concubinat.
Et cependant, la pallaque avait certains droits définis. Elle était, en
somme, celle qui tient lieu de l’épouse, sans les justes noces: esclave
achetée ou servante prise à louage--bonne à tout faire--elle n’en
faisait pas moins partie essentielle du domicile des époux, surtout
indispensable pendant les maladies, les couches et les autres
empêchements périodiques de la véritable épouse.
Elle était toutefois garantie, la plupart du temps, contre les caprices
du maître, par une sorte de contrat d’après lequel le quasi-mari
s’engageait à payer une somme d’argent--un dédit--pour le cas où, sa
fantaisie satisfaite, il renverrait la femme. Aussi, les citoyens
pauvres faisaient-ils aisément de leurs filles des pallaques.
Au reste ce concubinat était si bien reconnu que le concubin surprenant
un homme dans les bras de sa concubine pouvait le tuer impunément[22].
[22] Démosthène, _contre Aristocrate_, §§ 53 et 55.
Les maris ne voyaient évidemment pas malice à ce coudoiement de la femme
et de la concubine. Apollogène même, aimant également sa femme et sa
maîtresse, prie les dieux que ces deux femmes puissent demeurer
ensemble, en bon accord et sans jalousie, de même que ces deux amours
habitent dans son cœur dans une parfaite concorde[23].
[23] _Lettres d’Aristénète_, II, 11.
La femme étant en quelque sorte la propriété de son mari, celui-ci aura
logiquement tous les droits sur elle, qu’il la néglige ou non, tout son
corps, tous ses baisers lui appartiennent en propre; elle sera souillée
à jamais d’avoir subi le contact d’un autre homme[24].
[24] Plutarque, _Les préceptes du mariage_.
A Sparte, où nous avons marqué une mentalité spéciale, la loi autorisait
l’adultère dans certains cas. Lycurgue s’était en effet efforcé de
bannir du mariage la jalousie: il se moquait même de ceux qui
n’admettent pas les autres à partager avec eux, et qui punissent, par
des meurtres ou des guerres, le commerce que des étrangers ont eu avec
leurs femmes[25].
[25] Plutarque, _Lycurgue_, XLV.
Solon, pour assurer la perpétuation de l’espèce, avait, lui aussi, nous
l’avons vu, codifié l’adultère dans un cas très précis.
Mais, d’une façon générale et presque absolue, lorsqu’un mari a surpris
sa femme en adultère, il ne pourra plus habiter avec elle, sous peine
d’être diffamé. La femme qui aura été surprise ne pourra entrer dans les
temples publics; si elle y entre, on pourra lui faire subir impunément
toutes sortes de mauvais traitements, excepté la mort[26].
[26] Démosthène, _Plaidoyer contre Nééra_.
Quant au complice, il pourra être immolé s’il est pris en flagrant
délit, dans l’enlacement même du baiser. L’époux peut aussi se contenter
de le livrer à la merci des esclaves qui lui enfoncent, en manière de
pal, un énorme radis noir dans le derrière, l’épilent tout autour et
couvrent de cendres brûlantes la partie épilée[27]. D’aucuns même le
font châtrer[28].
[27] Aristophane, _Les Nuées_;--_Anthologie grecque_, Epigrammes
descriptives, 520;--Lucien, _Sur la mort de Pérégrinus_, §
9;--_Lettres d’Alciphron_, III, 62.
[28] _Lettres d’Alciphron_, III, 62.
Des maris plus pratiques, plus accommodants, comme le bossu Poliagre, se
contentent de demander à l’amant le prix des baisers de la femme[29].
[29] _Lettres d’Alciphron_, III, 62.
Il n’existait pas de peines contre le mari manquant à la foi conjugale.
Mais si l’époux était convaincu de relations contre nature avec un autre
homme, le divorce était accordé à la femme[30].
[30] Diogène de Laërce, IV, 17.
Quelque infime que soit la personnalité morale de la femme, et bien que
la mythologie abonde en unions de parents très proches, les Grecs ont
une profonde horreur pour l’inceste: l’_Œdipe-Roi_ de Sophocle est la
manifestation la plus précise et la plus frappante de cet état d’esprit.
Toutefois, la législation publique d’Athènes ne spécifiant pas de degrés
prohibés par un texte formel, la loi contre l’inceste était plutôt une
loi non écrite, comme dit Platon.
Aussi, peut-elle subir quelques entorses. Ainsi, le fils de Thémistocle,
Archeptolis, épousa sa sœur consanguine[31]; ainsi Cimon eut pour
maîtresse, puis pour femme, sa sœur Elpinikè[32]; ainsi, à Syracuse,
Denys le Jeune et Théaridès épousent leurs sœurs consanguines[33].
[31] Plutarque, _Thémistocle_, XXXII.
[32] Plutarque, _Cimon_, IV.
[33] Plutarque, _Dion_, VI.
A Sparte, la coutume du lévirat, venue de l’orient, se transforme de
telle façon qu’elle semble à plaisir doubler l’adultère d’un inceste. Le
mari impuissant se fait suppléer par un homme jeune et vigoureux, le
plus proche parent, et reconnaît l’enfant qui naît de ce baiser. «Chez
les Lacédémoniens, dit Polybe, c’est une coutume nationale et morale
qu’une femme ait trois ou quatre époux, parfois davantage, quand ce sont
des frères, et que les enfants leur soient communs»[34].
[34] Polybe, _Histoires_, XII, 8.
Bien entendu, les sophistes, Hippias en tête, et les sceptiques, comme
Sextus Empiricus, traitaient dédaigneusement les préjugés contre
l’inceste. Diogène le Cynique approuvait fort les Perses de ne pas avoir
plus de scrupules que les coqs, les chiens et les ânes[35].
[35] Daremberg et Saglio, _Diction. des Antiquités grecques et
romaines_, art. _Incestum_.
Avec de pareils maîtres, le baiser conjugal serait donc pur baiser
bestial: l’humanité veut moins et mieux.
CHAPITRE II
Les Grandes Hétaïres
L’hétaïre, reine d’Athènes.
Leontium et Epicure--Glycère et Ménandre.
L’école-harem d’Aspasie: baiser et rhétorique.--Aspasie et Périclès.
Apelles fait l’éducation érotico-philosophique de Laïs.
La _Circé_ de Corinthe.--Xénocrate et les baisers de Laïs.
Phryné, la courtisane hiératique.--Le culte de la beauté.
Procès et acquittement de la prêtresse de Vénus.
La femme, ses amours et ses caprices ont passionné la Grèce. Grâce à ses
rapports avec l’Orient voluptueux, à son culte de la beauté, Athènes
remplit le monde de ses plaisirs. Ses courtisanes et ses artistes en
firent comme le sanctuaire des délices sensuelles.
Au sommet de l’échelle voluptueuse trône l’hétaïre, qu’il n’est pas
permis de confondre avec la prostituée, même de haut étage, tellement sa
situation est spéciale. L’hétaïre fut véritablement la reine d’Athènes,
surtout à partir du siècle de Périclès. On avait trouvé pour elle
jusqu’à une définition galante: «L’hétaïre n’était pas seulement la
femme faisant commerce de galanterie, mais encore une femme capable de
s’attacher avec sincérité, se liant même d’amitié avec les femmes de
condition libre, les filles honnêtes même. Anaxile dit: Une fille qui
parle avec retenue et modestie, accordant ses faveurs à ceux qui
recourent à elle dans leurs besoins, a été nommée _hétaira_ ou bonne
amie. Elle se distingue absolument de la courtisane. Elle est franche,
elle est charmante»[36].
[36] Athénée, _Banquet des savants_, XIII, 6.
En somme, l’hétaïre, c’est la réalisation de tout ce qui, chez la femme,
n’est ni le devoir domestique, ni la volupté brutale. Esprit, adresse,
souplesse, facilité à tout comprendre, art de causer, sympathie pour les
arts, séduction de l’âme, de l’esprit et des sens: elle réunit toutes
les qualités qui semblent interdites à la femme du gynécée. Elle naît
esclave, elle se fait reine.
L’hétaïre était belle. L’Asie, Milet les fournissaient aux Athéniens. Le
_leno_ parcourait toutes les îles de l’archipel pour choisir à loisir
les jeunes filles qui devaient faire sa fortune sur le marché d’Athènes.
Les lois avaient beau exclure les hétaïres des sacrifices publics, les
condamner à porter un vêtement spécial, elles se vengeaient en captivant
la jeunesse et les talents, en attirant à elles toutes les supériorités
et tous les hommages, en usurpant la souveraineté des mœurs[37].
[37] Philarète Chasles, _Les hétaïres_. _Revue de Paris_, 1834, p. 15.
Car elles n’étaient pas seulement belles, mais encore le plus souvent
artistes, musiciennes, cantatrices, peintres, poètes, philosophes
parfois. Telle la Leontium d’Epicure, qui rédigea contre le savant
Théophraste un ouvrage dont Cicéron admirait le style élégant. Le
philosophe l’avait connue trop tard, alors que déjà la vieillesse pesait
sur lui: il avait fait ses preuves de vigueur avec Thémisto de
Lampsaque, et surtout Philénis de Leucade, qui sacrifiait aussi aux
amours unisexuelles. Mais rien n’empêchait qu’il fût vieux, et sa
passion sénile répugnait un peu à Leontium, dont la philosophie ne
paraissait pas s’accommoder d’un régime purement platonique. Elle aime
le jeune et beau Timarque, celui qui, le premier, l’initia aux mystères
de la volupté et eut sa fleur; Epicure, pris de jalousie, voudrait
écarter ce jeune homme de ses jardins, mais Leontium ne le supportera
pas. Elle se déclare plutôt prête, dans une lettre à Lamia, à abandonner
Epicure, qu’elle accuse de nourrir une passion «socratique» pour un de
ses disciples, Pitoclès[38].
[38] _Lettres du rhéteur Alciphron_, II, 2.
En attendant de mettre à exécution ses menaces, elle satisfaisait aux
ardeurs de son tempérament avec presque tous les disciples du maître, et
dans les jardins mêmes où Epicure répandait sa doctrine; elle ne
refusait pas davantage ses faveurs au poète Hermésianax, de Colophon,
qui composa en son honneur une histoire des poètes amoureux et qui lui
réserva la plus belle place dans ce livre[39].
[39] Athénée, _Banquet_, XIII, 6.
Glycère, l’amie du poète comique Ménandre, avait la répartie facile et
prompte, avec une conception judicieuse de son sacerdoce érotique. «Vous
corrompez la jeunesse, lui disait Stilpon.--Et toi, sophiste,
répliquait-elle, non seulement tu la corromps, mais tu l’ennuies»[40].
[40] Athénée, _Banquet_, XIII, 6.
Elle eut pour Ménandre une passion sincère, et connaissant bien le
tempérament amoureux de son amant, elle était dans une crainte
incessante.
Le poète fut vraiment épris de Glycère; au point que le roi d’Egypte,
Ptolémée, l’ayant invité à se rendre près de lui en l’accablant des
promesses les plus brillantes, Ménandre déclina ces offres: «Seul et
sans ma Glycère, cet éclat, cette cour, ce peuple ne seraient à mes yeux
qu’une solitude immense. Il est plus doux, il est moins dangereux de
rechercher ses faveurs que celles des satrapes et des rois... Sans
Glycère, quelle serait mon indigence au milieu des trésors! si
j’apprenais que cet amour si saint est devenu le partage, la richesse
d’un autre, j’en mourrais; je n’emporterais au tombeau que mes éternels
regrets, je laisserais ces trésors aux mains coupables des envieux!» Et
Glycère, touchée de cette preuve d’affection, ne veut pas être en reste
de générosité: elle engage son amant à partir pour l’Egypte, où elle est
prête à le suivre. «O mon cher Ménandre, écrit-elle, tu redoubles nos
nœuds. Je ne crains plus l’affaiblissement d’un sentiment qui n’aurait
pour garant que sa violence; ce qui est extrême dure peu, mais je vois
que ta passion est affermie par la confiance; c’est la confiance qui
éternise les amours et qui, en assaisonnant les plaisirs, leur ôte la
pointe de l’inquiétude.» Ce n’est point là le langage d’une femme à
l’esprit et au cœur vils. Et de ces façons délicates, Glycère sait
rendre hommage à son maître. «Je dois ces leçons à ta tendresse
ingénieuse. L’amour, me disais-tu, est un grand maître; il hâte, il
cultive, il fait éclore les fruits de l’intelligence. Je n’ai point été
indigne de tes soins.»[41]
[41] _Lettres du rhéteur Alciphron_, II, 3 et 4.
Trois belles figures d’hétaïre dominent l’histoire amoureuse de la
Grèce: Aspasie, Laïs et Phryné.
Originaire de Milet, pépinière de jolies courtisanes, Aspasie fut de
bonne heure fille publique à Mégare, où elle apprit la technique d’un
art que toutes les femmes ne possèdent pas d’instinct. Pourvue
d’expérience et sans doute de quelques ressources, elle vint à Athènes
vers le milieu du cinquième siècle, accompagnée d’une troupe de
brillantes élèves formées à bonne école, instruites avec le même soin
dans l’art du baiser et dans l’étude de la philosophie. Son initiative
témoigna d’une insigne habileté et d’une connaissance quasi divinatrice
des mœurs athéniennes. C’était, en effet, le moment où Athènes cultivait
avec la même sollicitude la philosophie et l’amour, l’éloquence et la
dépravation: Aspasie venait offrir aux citoyens les plus considérables
une école où la rhétorique était enseignée par des lèvres qui
connaissaient toutes les délicatesses, toutes les subtilités, tous les
raffinements de la volupté. Les auditeurs et les admirateurs se
pressèrent «pour l’ouïr deviser, dit Amyot, traducteur de Plutarque,
combien qu’elle menast un train qui n’estoit guères honneste, parce
qu’elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui faisoient gain de leur
corps.»
Après avoir gagné l’amitié de Socrate et d’Alcibiade, entre lesquels,
d’après un dialogue de Platon, elle favorisait un commerce érotique d’un
genre tout spécial, elle sut s’attacher de plus près, et par des liens
très vigoureux, celui qui a donné son nom au siècle le plus brillant de
la Grèce, Périclès. La passion du grand orateur, toute intellectuelle au
début, affirme Plutarque, prit bientôt une tournure plus intime. En
effet, quoique sa femme, qui était sa parente, eût donné à Périclès deux
fils, Xantippe et Paralus, il la maria à un autre, de son propre
consentement, et épousa Aspasie. Il l’aima même si tendrement qu’il ne
manquait jamais de l’embrasser en sortant de chez lui comme en rentrant.
Aussi, dans les comédies de ce temps-là, est-elle appelée la nouvelle
Omphale, Déjanire et Junon.
Cette Aspasie eut tant de célébrité que Cyrus donna le nom d’Aspasie à
celle de ses concubines qu’il aimait le plus, et qui s’appelait
auparavant Milto.
L’influence d’Aspasie sur l’esprit de Périclès alla jusqu’à lui faire
déclarer la guerre aux Mégariens. Au reste les expéditions de ce genre
étaient fructueuses pour Aspasie, qui accompagnait son mari, mais sans
se priver du concours aimable de ses élèves. Pendant le siège de Samos,
les hétaïres chômèrent peu: elles firent de si énormes bénéfices que, en
témoignage de gratitude, elles élevèrent un temple à Vénus à l’entrée de
Samos.
Cependant l’envie grondait autour de cette femme trop adulée, au gré des
matrones d’Athènes. A leur instigation sans doute, un poète comique
nommé Hermippus porta contre elle une accusation d’athéisme et
d’impiété, alléguant, dit le naïf traducteur de Plutarque, «qu’elle
servait de maquerelle à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises
de la ville, dont Périclès jouissait.»
Aspasie ne dut son salut qu’aux prières de Périclès, qui la défendit en
personne devant l’aréopage.
Et cependant, le grand homme mort, la célèbre hétaïre lui donna comme
successeur un simple marchand de bestiaux, Lysiclès, homme d’un esprit
bas et abject. Il est vrai que, par suite du commerce que ce bouvier eut
avec Aspasie, il ne tarda pas à devenir un des premiers personnages de
la république. Tel était l’ascendant de cette femme singulière qui vit à
ses pieds ou tint dans ses bras les hommes les plus célèbres de l’époque
la plus brillante d’Athènes[42].
[42] Plutarque, _Périclès_, XXXVII, XXXVIII, XLIX;--Athénée,
_Banquet_, XIII, 6;--Aristophane, _Les Acharniens_.
Laïs fut la plus riche et la plus chère des hétaïres de Corinthe, où
elle habitait, au temps de sa prospérité, un splendide palais. Née en
Sicile, à Hiccara, elle fut emmenée en Péloponnèse et vendue comme
esclave. Un jour le peintre Apelles la remarque, comme elle venait de
prendre de l’eau à la fontaine de Pirène: il la juge en connaisseur,
devine ses charmes, et la conduit aussitôt au milieu de ses amis réunis
pour un festin. Etonnement général. Eh quoi! une jeune fille timide,
modeste, au lieu d’une courtisane experte et impudique?--Ne vous
inquiétez pas, répond Apelles, je la formerai, je m’y connais, elle ira
loin.--Et le grand artiste se fait l’éducateur de la belle fille, la
dresse avec une sollicitude très avisée aux fonctions auxquelles il la
destine, sans rien cacher d’ailleurs à personne de ses desseins ou de
ses aspirations. Le professeur offrait des garanties, l’élève devait
être particulièrement douée; si bien que peu de temps après Laïs,
établie à Corinthe, avait à ses pieds les plus riches étrangers, et que
les courtisanes de la ville renommée entre toutes pour la science de la
débauche consacraient l’éclat de la nouvelle étoile en exprimant leurs
craintes d’être à jamais éclipsées par elle.
La beauté de sa gorge était surtout renommée: au dire d’Athénée les
peintres «venaient chez elle pour imiter ses seins et l’ensemble de sa
gorge».
Aussi ses faveurs furent-elles très disputées. Aristophane, peu tendre
en général pour les courtisanes, la présente dans _Plutus_, comme la
maîtresse du riche athénien Phidonide connu pour sa sottise. Il
l’appelle la «Circé de Corinthe», disant que ses philtres puissants
contraignirent les compagnons de Phidonide à dévorer, comme s’ils
étaient des porcs, les boulettes d’excréments qu’elle leur avait pétries
de sa main.
Laïs affichait en effet des prétentions exorbitantes que semblaient
justifier les sollicitations incessantes des candidats à ses baisers;
elle fut même surnommée _La Hache_, par allusion à la dureté de son
caractère et au prix excessif de ses faveurs, surtout pour les étrangers
qui ne faisaient que passer à Corinthe.
L’illustre Démosthène lui-même vint échouer au chevet de son lit.
Désireux de contrôler les bruits de la renommée, il se rend à Corinthe,
et demande à la courtisane le prix d’une de ses nuits. Déplut-il à la
capricieuse adorée d’être si brutalement marchandée?--Dix mille
drachmes, répond-elle.--Je n’achète pas si cher un repentir, réplique
l’orateur étonné.--C’est pour ne pas avoir à me repentir aussi, reprend
insolemment Laïs, que je vous demande dix mille drachmes.
Elle accueillait cependant avec une faveur marquée les philosophes.
Aristippe, dit Athénée, venait tous les ans passer quelques jours avec
elle à Egine. L’esclave de ce dernier lui reprochant de payer cher cette
courtisane, qui donnait ses baisers gratis à Diogène le Cynique,
Aristippe répondit: Je donne beaucoup à Laïs pour en jouir, et non pour
qu’un autre n’en jouisse pas.
L’orgueilleuse beauté trouva cependant un être capable de lui résister.
Mise au défi de triompher de la continence de Xénocrate, connu par son
stoïcisme, elle frappe la nuit à sa porte et feignant d’être poursuivie
par des assassins, lui demande un asile. Le sage l’accorde et lui
indique un banc où se coucher.
Mais Laïs se dévêt savamment, dévoilant peu à peu toutes les splendeurs
d’un corps que la Grèce et l’Asie se disputent; ses lèvres à demi
entr’ouvertes promettent la volupté, ses yeux lancent des flammes, ses
bras s’ouvrent pour former la plus enviable ceinture. Elle s’étend enfin
aux côtés du philosophe, elle essaie de l’animer par les caresses les
plus provocantes, les plus lascives; Protée voluptueux, elle se
multiplie, nymphe, bacchante, sirène et Vénus. Rien ne peut troubler
l’impassibilité du philosophe.
Pleine de honte et de colère elle se retire, mais refuse de payer la
gageure, alléguant qu’elle a «parié de rendre sensible un homme, mais
non pas une statue».
Laïs avait amassé une fortune immense, mais vécu avec une prodigalité
telle que, sur ses vieux jours, restant sans ressources, elle tomba dans
la prostitution la plus vile.
Après sa mort, Corinthe fit élever sur les bords du fleuve Pénée, dans
le pays où elle était morte, un tombeau à la grande amoureuse avec cette
inscription:
«La Grèce glorieuse et invincible fut asservie à la beauté de Laïs.
L’amour lui donna le jour; Corinthe l’éleva et la nourrit dans ses murs
superbes. Elle repose dans les campagnes fleuries de la Thessalie.»[43]
[43] Athénée, _Banquet_, XIII, 6;--Aristophane, _Plutus_;--Elien,
_Histoires diverses_, X, 2;--XIV, 35.
Phryné, de Thespie, dut rêver toute jeune de passer à la postérité: car
elle a gardé presque invariablement une attitude quasi-hiératique. Elle
fut courtisane, certes, mais avec magnificence, avec une dignité
inattaquable, comme la prêtresse d’un culte sacré. Certains même
prétendent qu’elle reçut le surnom de _Scethron_ ou Crible, parce
qu’elle criblait ceux qui jouissaient de ses faveurs, et les dépouillait
de leur fortune; mais les déesses ne veulent-elles pas d’opulents
sacrifices? Point chez elle de faiblesses ou de défaillances: tout au
plus lui reproche-t-on d’avoir entretenu quelque temps un certain
Gyllion; encore ce parasite n’était-il rien moins qu’un des sénateurs de
l’Aréopage.
Mais cette hétaïre insensible et cupide, douée d’un corps admirable,
vivait «comme une matrone pudique, close dans son palais d’amour». Elle
ne se laissait pas voir facilement sous le seul voile de la nature. Sa
tunique lui enveloppait étroitement tout le corps, et jamais elle
n’allait aux bains publics.
En revanche on la vit un jour, dans les fêtes d’Eleusis, s’avancer sur
le rivage, dénouer ses blonds cheveux et sa ceinture et, laissant tomber
jusqu’au dernier voile, descendre lentement et se baigner dans la mer.
Ce fut à cet instant que le peintre Appelles la considéra toute nue,
pour en faire sa Vénus sortant des ondes.
Phryné, aimant et recherchant la gloire, dut fréquenter ceux qui
pouvaient la donner, les artistes. Le sculpteur Praxitèle eut pour elle
la plus violente passion. Il fit, d’après elle, la Vénus achetée par les
Gnidiens, qui la placèrent au haut d’une colline, dans un temple ouvert
de toutes parts. Il grava aussi sur la base de la statue de l’Amour
placée au bas de la face du théâtre:
«Praxitèle a vu Phryné, et il a tracé l’image de l’Amour.»
C’est encore un ouvrage du même sculpteur, statue d’or, qui fut placé
dans le temple de Delphes, et devant lequel le cynique Cratès s’écriait:
«Voici donc un monument de l’impudicité de la Grèce.»
Les richesses de Phryné furent immenses: elle en employa une grande
partie à faire bâtir divers monuments publics, surtout à Corinthe, sans
que le peuple songeât à protester contre la source impure de ces
générosités. Elle proposa même aux Thébains de rebâtir leur ville
détruite par Alexandre, à condition qu’on graverait sur les murs cette
inscription: «Thèbes abattue par Alexandre, relevée par Phryné.» Les
Thébains n’osèrent accepter.
Tant de gloire, une existence si manifestement adulée devait éveiller
l’envie et la haine des femmes publiquement vertueuses. Un complot fut
ourdi. Des amants dévoilèrent les secrets d’alcôve ou d’orgie. On publia
qu’elle se piquait d’être aussi belle que les déesses, qu’elle
prétendait au même culte qu’elles, et que, dans plusieurs fêtes intimes,
elle avait institué des sortes de mystères religieux. Enfin on lui prêta
ce propos coupable: Si le peuple était un seul homme, et si je voulais
lui acheter Athènes, il me vendrait la cité pour une nuit d’amour.
Un sophiste, Euthias, qui vainement avait sollicité les baisers de
Phryné, se fit accusateur. La peine capitale était au bout d’un verdict
défavorable. L’orateur Hypéride entreprit la défense de l’accusée, dont
il avait été l’amant. Son éloquence émue laissait insensibles les juges;
mais les sentant disposés à prononcer l’arrêt fatal, il fait approcher
Phryné, déchire sa tunique et révèle aux juges les beautés ravissantes
du corps le plus parfait. «Les juges ne voulurent pas condamner à mort
une si belle femme consacrée au culte de Vénus, et qui servait
religieusement dans le sanctuaire de cette déesse.»
Cette cause eut un retentissement énorme; et Bacchis, l’une des
maîtresses d’Hypéride, se chargea, au nom de toutes les courtisanes
grecques, d’adresser au triomphateur l’expression de la gratitude de
toute la corporation, qui s’était sentie menacée par l’accusation
d’Euthias dans le principe même de sa profession[44].
[44] Athénée, _Le Banquet_, XIII, 6;--_Lettres du Rhéteur Alciphron_,
I, 31;--Chaussard, _Fêtes et courtisanes de la Grèce_, IV, p. 189
sqq.;--Jean Richepin, les _Grandes amoureuses_, p. 147 sqq.
Ainsi, jusqu’au bout, Phryné resta l’incarnation de l’hétaïre grecque,
dans sa beauté divinisée, dont la splendeur attirait l’adoration
respectueuse du peuple le plus artiste de la terre.
CHAPITRE III
Le Baiser vénal
La prostitution officielle: les _dictériades_, leur dressage au
baiser.--Les courtisanes: le racolage des clients.
Intrigues et comédies du baiser.--Conseils maternels.--Tarif du baiser:
contrats de location ou d’achat de courtisanes.
Dépravation des aulétrides et danseuses.--Tableaux vivants.
La lutte pour le baiser.--Les courtisanes dans les lettres.
Les courtisanes célèbres.
De l’hétaïre à la prostituée, la distance est longue. Cette dernière,
née esclave la plupart du temps, est restée, avec la complicité de la
loi, une serve de volupté. Encore y a-t-il des degrés dans cette
servitude, comme dans l’avilissement de la femme. Tout au bas de
l’échelle, les _dictériades_: ainsi appelait-on les filles publiques
vivant dans les lieux de prostitution officiels, dits _dictérions_, dont
l’enseigne parlante était un priape sur la porte.
L’institution en était due à Solon. Le sage législateur, désireux de
calmer le tempérament bouillant des jeunes gens, de préserver aussi un
peu plus la vertu des épouses, acheta des filles et les fit placer dans
des lieux où, pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, elles
deviennent communes à tous ceux qui en veulent. «Les voici dans la
simple nature, vous dit-on; pas de surprise; voyez tout. N’avez-vous pas
de quoi vous féliciter? la porte va s’ouvrir, si vous voulez: il ne faut
qu’une obole. Allons, faites un saut, entrez! on ne fera pas de façons,
point de minauderies; on ne se sauvera pas. Çà, tout de suite, si vous
voulez et comme vous voudrez.
Vous pouvez les voir, ces pensionnaires des dictérions, lorsqu’elles
vont prendre l’air, le sein artistement couvert, ou bien dans ces
temples où elles se rangent en file sous le simple voile de la nature.
Il en est de taille svelte, épaisse, ronde, haute, courbe; de jeunes, de
vieilles, d’âge moyen, de plus mûres dont on peut acquérir le baiser
sans demander une échelle pour pénétrer furtivement. Elles vous
saisissent, vous tirent par force chez elles. Etes-vous âgé? elles vous
appellent _papa_! Etes-vous jeune? _mon petit frère!_ Chacun peut les
avoir facilement, et sans crainte, de jour, de nuit, et s’en arranger de
toute manière.»[45]
[45] Athénée, _Banquet des savants_, XIII, 3.
Le prix d’entrée de ces établissements était en général d’une obole,
équivalant à trois sous et demi de notre monnaie.
L’initiative officielle avait porté ses fruits, tout au moins au point
de vue industriel; car il s’était fondé aussitôt un certain nombre
d’établissements du même genre que les _dictérions_, et tenus par des
particuliers, hommes ou femmes, étrangers, métèques ou affranchis, qu’on
appelait des _pornoboskoi_, profession aussi lucrative que déshonorante.
Les femmes entretenues dans ces maisons étaient la propriété du patron;
la plupart sans doute étaient d’origine servile et destinées dès
l’enfance à ce métier; d’autres, nées libres, étaient tombées dans
l’esclavage.
Ces filles étaient d’un ordre plus relevé que celles qui peuplaient les
_dictérions_; du moins s’établissait-il entre elles plusieurs
catégories. Il y avait encore là les misérables créatures livrées aux
caprices des passants. Mais les plus belles apprenaient la danse, le
chant, le jeu de la flûte ou de la cithare, et étaient réservées aux
grands personnages, aux gens riches, aux militaires en congé revenant
d’une expédition la bourse bien garnie. Dans ces _pornia_ on servait à
boire et à manger, et des salles de bains étaient installées. Aussi les
étrangers y descendaient-ils souvent. Quant aux gens de la ville, ils
s’y rendaient en parties fines.
Les pensionnaires de ces établissements étaient dressées par d’expertes
courtisanes qui, ayant gagné un peu d’aise au trafic de leurs baisers,
prenaient chez elles des jeunesses qui n’étaient pas encore au fait du
métier, et bientôt les transformaient au point de leur changer et les
sentiments, et même jusqu’à la figure et à la taille. Une novice
est-elle petite? on lui coud une semelle épaisse de liège dans sa
chaussure. Est-elle de trop haute taille? on lui fait porter une
chaussure très mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les
épaules en marchant, ce qui lui ôte un peu de sa hauteur. N’a-t-elle pas
assez de hanches? on lui coud une garniture, de sorte que ceux qui
voient la grisette ne peuvent s’empêcher de dire: ma foi, voilà une
jolie croupe! A-t-elle un gros ventre? moyennant des buscs qui lui font
l’effet des machines droites dont se servent les comédiens, on lui
renfonce le ventre en arrière. Si elle a les sourcils roux, on les lui
noircit avec de la suie. Les a-t-elle noirs? on les lui blanchit avec de
la céruse. A-t-elle le teint trop blanc? on la colore avec du _pœdérote_
(fard particulier aux _mignons_ ou pédérastes). Mais a-t-elle quelque
beauté particulière en un endroit du corps? on étale au grand jour ces
charmes naturels[46].
[46] Athénée, _Banquet_, XIII, 3.