Plusieurs fois a esté la cité de Jherusalem & la terre saincte conquise
& possedee par les Sarrazins sur les Crestiens & par les Crestiens sur
les Sarrazins & dont a present les infidelles possedent celle saincte &
digne terre/ au grant esclandre dommage & prejudice de nostre saincte
foy catholique. Et est ce meschief par les haynes vengeances &
malveillances des Roys & princes crestiens qui journellement guerroient
l’un a l’autre/ oubliant Dieu & son sainct service pour leur vindication
desordonnee A quoi Dieu vueille pourveoir par sa saincte misericorde. Et
a ce propos je treuve en ung livre qui se nomme Leteranus dit herati. Et
dit par ung acteur en maniere d’exemple qui vault bien d’estre ramenee a
memoire sur le point de honte de meffaire. Que a la seconde conqueste
que firent les payens de la saincte cité de Jherusalem par le souldan
prince & sourbarin de Perse/ que entre Jherusalem & Bethleem avoit ung
couvent de religieuses de l’ordre de saint Dominique moult devotes & de
saincte vie Et toutesfois en ce college avoit de moult belles dames & en
grant nombre. Et aprés plusieurs infidelles cruaultés executees par
ledit souldan & par les Sarrazins sur les Crestiens A celle poursuite &
prinse Et que sa conqueste estoit comme asseuree a son prouffit/ luy
plain de vices & de cruaultez acompaigné de gens de sa secte damnable
condition & perverse nature/ ouyt parler d’icelle religion & des belles
dames qui y estoient/ & se delibera en despit de nostre sainte foy de
destruire icelle abbaye violer & deshonorer les saintes religieuses &
les mettre a perdition & luy mesme en sa personne estre le chief de
celle viollence/ ung devot convers serviteur de l’abbesse par la grace
de nostre seigneur en fut adverty & courut dire a la maistresse la
conclusion prinse du souldan. La saincte dame appella ses religieuses &
leur fist ung sermon en leur remonstrant le peril ou elles estoient leur
reduisoit a memoire le veu de leur religion en leur disant moult
doulcement Mes filles en Dieu ayez cueur & couraige de bien garder
vostre virginité qui est la fleur & la rose qu’on ne peult recouvrer. Et
c’est pour dire mal sur mal agravement de peché exprés regret perpetuel
& crevement de cueur d’estre villainement ahontees du monde & aprés
dampnees & perdues perpetuellement leur priant doulcement de leur
declairer leur vouloir. Les bonnes religieuses toutes d’ung accord
respondirent nous aymons mieulx mourir que de porter la honte d’avoir
perdu nostre chasteté & corrompre le veu de nostre religion. Lors la
bonne abbesse fut moult resjouye d’entendre leur ferme & bon vouloir. Et
leur dist mes bonnes filles puis que vous avez si ferme crainte de Dieu
& honte de meffaire & que vostre veu est devant voz yeulx pour le tenir
& garder sainctement sans point varier Je vous prie que soyez toutes
fermes & deliberees de faire ce que je feray de ma personne. Et j’ay
espoir en Jesuchrist que sans mort recepvoir le tirant cruel vous
laissera en paix & en franchise de voz personnes/ ayez chascune ung
coustel tout prest en sa main & ensuyvez mon oeuvre & faictes ce que je
feray si gaignerons paradis Et lors toutes l’accorderent & le firent. Et
quant le souldan & ses gens aprocherent iceluy couvent & la religion/
les bonnes dames ouvrirent les portes & les huys & prestement l’abbesse
courageusement se coppa le nez. Et les aultres l’ensuirent
semblablement: & quant le tirant vit ceste grande constance: & qu’elles
aymoient mieulx estre deffigurees que porter la honte de meffaire & de
peché il s’en retourna tout confus & les laissa paisibles. Et veult on
dire que la terre sur quoy le sang d’iceulx nez couppez tumba portent
petis arbres & rameaux esquelz vient une graine dont on faict
patenostres qui ont figures & visages de nez coppez/ & certes j’en ay
veu de telles. Or doncques dames qui mon livre lisez sur toutes choses
ayez en memoire la noble coiffe/ de honte de meffaire et vous soviengne
des sainctes religieuses qui ne doubterent douleur angoisse ne a
deffigurer leurs faces pour saulver leurs ames & leurs honneurs qui est
le plus grant bien que nous povons avoir en ciel ne en terre. &c.