Exemple de patience

Combien que je treuve trescommun en alleguant de patience le conte de

Griselidis toutesfois je le treuve si bon & si bien sert en ceste

matiere que je me ressoubz & conclus de le reciter en ce present volume

& peut estre que aucunes dames pourront ouyr ceste memoire & recordation

qu’elles y pourront prouffiter ce que Dieu vueille. L’hystoire dict que

Eustace marquis de Saluces fut ung jeune prince beau chevalier & fort

aymé de ses subgetz/ lequel ne se vouloit pour aucuns regardz marier

combien que plusieurs princes eussent bien voulu son alliance & mesmes

les estas de ses pays le desiroient pour avoir de luy lignie pour la

seurté & entretenue de sa seigneurie & tant le presserent par

remonstrances qu’il acorda de soy marier pourveu qu’il choisiroit

alliance a son plaisir comme c’estoit raison. En sa seigneurie demouroit

ung honneste vieil homme povre et de petite venue nommé Jehan Nicolle

qui avoit une fille nommee Griselidis sur laquelle est fondé l’exemple

de ce present compte Ceste Griselidis estoit jeune de quinze ans/ belle/

dilligente & de bonne meurs servoit son pere songneusement/ estoit

humble & devote & fort recommandee par regnom en vertu Ce marquis estoit

prince humain & souventesfois se devisoit avecques Jehan Nicolle lequel

estoit saichant homme & luy sçavoit parler des adventures advenues de

son temps & mesmes des faictz & conquestes des marquis de Saluces ses

predecesseurs a quoy le marquis Eustace prenoit grant recreation &

plaisir il veoit non pas seulement la grant beaulté de Griselidis: mais

ses meurs gestes & conditions qui luy furent moult agreables finablement

il conclud en son courage de prendre Griselidis pour sa femme & espouse

fist faire grant appareil manda les seigneurs & dames de son païs fist

faire riches habitz pour sa femme qui devoit estre amenee par ses parens

a ung jour nommé tint maniere d’aller en sa personne & grant compaignie

au devant d’elle & tout droit vint descendre a l’ostel de Jehan Nicolle/

& requist au preudhomme qui luy donnast sa fille en mariage: le

preudhomme fut tout honteux aussi fut la fille & tous ceulx qui la

furent/ mais le marquis la voulut avoir & la/ la fiança de main de

prestre/ dames descendirent qui la vestirent & aornerent de riches draps

& de precieuse couronne fut emmenee la fille Jehan Nicolle en grant

triumphe a Saluces a la grant eglise ou le marquis l’espousa

solempnellement & fut la feste grande & planiere coucha avec elle &

assez bref & bien tost elle fut enceingte dont tout le païs en fut moult

resjouy/ dont cy aprés traicterons des paciences de Griselidis pource

que c’est le patron que nous voulons bailler pour exemple. La marquise

s’acoucha & fist une fille qui fut solempnellement baptisee & fut nommee

Elizabeth/ le marquis qui fut homme subtil & de fort couraige praticqua

pour executer son desir & voulut essayer & prouver la constance &

obeyssance de sa femme. Et par ung matin entra en la chambre d’icelle sa

femme qui gisoit en son lict/ fist chacun partir de la chambre & luy

dist qu’elle ne ignoroit pas qu’elle ne fust fille de Jehan Nicolle

povre fille & de petite extraction & que les parens de luy qui estoient

princes & de grant lignage n’entendoient point que la lignie venue de si

petit lieu a cause d’elle deust succeder a si haulte seigneurie/ & que

en effect il vouloit celle leur fille faire mourir pour complaire a ses

parens: la dame luy respondit paciemment Monseigneur le fruyct est

vostre/ vostre gré soit le plaisir de Dieu. Le marquis devant elle print

l’enfant au berseau & assés rudement le livra es mains de deux varletz/

& leur dist qu’ilz fissent de son enfant ce qu’il leur avoit commandé &

que plus n’en ouyst parler & commanda a sa femme/ que ses femmes

revenues a elle/ elle leur deffendist sur leurs vies de point parler ou

enquerre de l’enfant/ ce qu’elle fist & celle douleur porta si

paciemment que depuis ung semblant ne fist de celle adventure Dedans

l’an aprés la bonne marquise acoucha d’ung filz qui fut baptisé & nommé

Jehan de Saluces. Et quant le marquis qui voulut perseverer a tempter et

a esprouver sa femme vit l’enfant si grandelet que la mere le povoit

avoir entre ses bras pour la seconde fois il dist a sa femme telles

parolles qu’il avoit fait quant il luy osta sa fille & luy declaira

qu’il vouloit son filz faire mourir pour les raisons dessus alleguees &

escriptes La marquise plaine de vertueuse pacience/ s’elle avoit la

premiere fois obey & humblement respondu elle ne declina en riens mais

tousjours remist le tout au bon plaisir de son mary lequel print son

filz entre les bras de la mere & en sa presence le delivra es mains es

deulx sathalites & aigrement leur commanda de faire du filz comme de la

fille ne jamais la marquise n’en fist depuis ung seul semblant a son

seigneur & mary Le marquis ne fut point assez content de l’espreuve

qu’il avoit faicte sus sa femme/ par la perdition de ses deux enfans.

Mais voulut approuver par grever & faire tort a la personne d’elle. Et

quant il vit qu’elle ne portoit plus nulz enfans il continua son fort &

merveilleux couraige & luy dist. Griselidis tu scez comment au regret de

mes parens & de mes subgectz je t’ay prinse a femme/ fault que je leur

complaise si je ne vueil perdre ma seigneurie & mettre mon corps en

danger & qu’il soit vray desja m’a convenu faire execution de mes

propres enfans & de rechief me contraignent de toy habandonner & de te

renvoyer en la maison de ton pere. Et a leurs despens ont obtenu du Pape

une dispence de me povoir remarier a une aultre haulte noble femme Affin

d’avoir noble lignie pour obtenir la seigneurie Et ainsi fault que je le

face. Si mande prestement Jehan Nicolle ton pere/ qu’il te viengne

querir & que plus ceans ne te voye & a Dieu te dis. Griselidis se mist a

genoulx & doulcement luy dit en pleurs & en larmes Monseigneur vostre

plaisir soit fait/ le marquis se retira en une chambre. Griselidis manda

Jehan Nicolle son pere/ luy declaira la voulenté du marquis/ par quoy le

pere emmena sa fille en sa maison & luy avoit gardé ses povres & petis

habillemens dont elle vestit sa personne/ & se mist a servir son pere &

faire ses petis affaires & vivre de sobres metz & petites viandes ainsi

que devant & print le tout en si bonne pacience que tous les voisins

s’esmerveilloient de la vertu d’elle/ & ainsi demoura longue espace. Le

marquis qui sçavoit comme Griselidis conduisoit sa vertu & sa pacience.

Si pensa de faire de plus en plusfort pour attaindre sa voulenté/ & fist

semer que ung grant prince luy avoit accordé sa fille en mariage et

qu’il avoit pris jour au quinziesme de may que celuy prince luy devoit

envoyer sa fille par le frere d’elle pour consumer & parfaire le

mariage/ fait & passé entre les parties/ fist le marquis grant appareil

& manda grant noblesse comme en tel cas appartient/ & le jour qu’elle

devoit venir il manda a Jehan Nicolle qu’il luy envoyast Griselidis pour

ayder aux aultres femmes a mettre a point la maison & qu’elle fist le

ramon & balay en la main comme la mendre de toutes. Ceste dame fut

arrivee moult belle & povoit avoir quatorze ans & son frere treize/ &

remist le marquis la solemnité d’espouser jusques au lendemain a disner/

se assirent l’espousee & son frere a une table/ & toute la noblesse/ es

aultres tables de celle salle & la venoient gens de tous estas tant pour

voir la dame des nopces comme pour veoir l’estat & le disner. Le marquis

ne fut point en celle assemblee & comme sur la fin du disner/ il vint &

regarda Griselidis qui regardoit la dame des nopces. Et luy demanda

Griselidis que te semble il de ma femme/ elle luy respondit humblement.

Monseigneur elle me semble belle & d’apparence de grant bonté. Et en ce

disant se tira pres du marquis & en gectant aulcunes larmes luy dist/

monseigneur je vous prie en l’honneur de Dieu que vous espargniez ceste

jeune princesse & ne luy faictes les durtés & rudesses que vous m’avez

faictes/ car je croy qu’elle ne le pourroit porter sans mourir. A ce mot

se voulut retirer Griselidis/ mais le marquis qui se trouva le cueur

serré/ la print par la main et dist tout hault Griselidis ta pacience

m’a vaincu. Saches que ces deux enfans sont miens & tiens & sont ceulx

que tu entendoies que j’eusse fait murdrir. Mais ma propre seur les m’a

nourris jusques a cy Et pour esprouver ta pacience je t’ay faict les

griefz que tu as vertueusement portez je te tiens pour ma femme ne autre

ne vueil avoir. La recongnoissance de la mere & des enfans est piteuse a

recorder/ la dame fut revestue moult honnorablement Jehan Nicolle fut

fait chevalier & grant seigneur Le marquis vesquit avecques sa femme le

demourant de ses jours en grant paix & amour. Or mes dames prenons

exemple en Griselidis qui par sa pacience acquist telle grace/ qui vivra

tousjours en bonne renomme.

Le parement et triumphe des dames · 第 27 / 63 题