M. PIERSON.--Laissez-moi, je suis le représentant de l'État néerlandais.

LES POLICIERS.--Ta, ta, ta! Ce gaillard se trouve à la tête d'une bande

qui émet des florins ne valant que 47 cents.

L'enfant apprend de bonne heure qu'il doit à ses parents obéissance et

amour. Un des commandements de l'Église dit: Respectez votre père et

votre mère. Mais quel commandement oblige les parents à respecter leurs

enfants? À juste titre Multatuli a appelé ce commandement une règle

inventée pour les besoins des parents dont la mentalité est

déséquilibrée et qui sont trop paresseux ou n'ont pas assez de coeur

pour mériter d'être aimés. Il dit très justement: «Mes enfants, vous ne

me devrez aucune reconnaissance pour ce que je fis après votre naissance

ni même pour celle-ci. L'amour trouve sa récompense en soi.» Je ne puis

exiger de l'amour «pour un acte que j'ai posé sans penser aucunement à

vous, parce que j'ai fait un acte avant que vous fussiez au monde».

Pourquoi les enfants doivent-ils être reconnaissants envers leurs

parents puisque, pour la grande majorité, la vie n'est qu'une série

ininterrompue de peines et de misères?

Combien les relations entre l'homme et la femme sont fausses; combien de

préjugés persistent dans le domaine sexuel. Max Nordau a intitulé une de

ses oeuvres: _Les Mensonges de la société_. Il y traite du mensonge

religieux, du mensonge monarchico-aristocratique, du mensonge politique,

du mensonge économique et du mensonge du mariage.

C'est, en réalité, un livre très instructif, susceptible d'être complété

à l'infini; car notre société est tellement imprégnée du mensonge, que

tous nous sommes forcés de mentir. Qu'on essaie seulement d'être vrai,

sous tous les rapports et envers tous, on n'y réussira pas, ne fût-ce

qu'un seul jour, dans une société mensongère comme la nôtre.

Et tous ceux, hommes et femmes, qui ont entrepris, dans tous les

domaines, la lutte contre le mensonge, le préjugé et l'hypocrisie, sont

considérés comme des fous, des déséquilibrés ou des neurasthéniques,

dont on admire les oeuvres, mais dont on combat à outrance les

principes.

Tolstoï, dans le _Royaume de Dieu est en vous_, plaidoyer éloquent

contre le militarisme, dans lequel, au nom du Christ, il condamne la

société chrétienne, considère que les hommes sont enchaînés dans un

cercle de fer et de force, dont ils ne parviennent pas à se délivrer.

Cette influence sur l'humanité est due à quatre causes qui se

complètent:

1° La peur;

2° La corruption;

3° L'hypnotisation du peuple;

4° Le militarisme, grâce auquel les gouvernements détiennent le pouvoir.

Tous les hommes à peu près ont la conviction que leurs actes sont

mauvais; très peu osent remonter le courant ou braver l'opinion

publique. C'est justement cette contradiction qui existe entre la

conviction et les actes qui donne au monde son masque d'hypocrisie.

La majorité des hommes sont ou prétendent être de vrais chrétiens, et

l'un après l'autre ils battent en brèche les principes du Christ, ou du

moins ce qui est considéré comme étant de lui.

Comparez à la réalité la loi des dix commandements! Quel contraste!

«Dieu en vain tu ne prendras», ce qui, en d'autres mots, signifie: Tu ne

jureras pas; ce commandement a été rendu plus compréhensible encore par

les paroles du Christ: Que ton «oui» soit oui et ton «non» non;

autrement, c'est mal. Celui qui refuse de prêter serment est bafoué et

voit nombre de relations se détourner de lui.

«Tes père et mère honoreras», dit le commandement. Mous en avons dit

quelques mots précédemment.

«Les dimanches tu garderas»,--et les ouvriers sont condamnés à un

travail excessif, qui ne laisse à la majorité d'entre eux aucun jour de

repos. S'ils demandent à leurs patrons l'introduction de ce principe,

ils sont renvoyés.

«Homicide point ne feras»,--et tous les peuples chrétiens sont armés

jusqu'aux dents pour s'entretuer. Malheur à celui qui refuse de

s'exercer dans l'art de tuer, on lui rendra la vie impossible. Les

prêtres de l'église même bénissent les armes et les drapeaux avant la

bataille.

«L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement»,--et les

rapports matrimoniaux sont tels qu'on peut affirmer sans crainte qu'il y

a deux sortes de prostitution: la prostitution extra-conjugale et la

prostitution intra-conjugale, car le mariage a été avili à une

prostitution légale. Dans le mariage, lorsque l'argent prend la place de

l'amour, il est inévitable que la prostitution en forme le complément.

«Tu ne voleras pas»,--et nous vivons dans une société à laquelle

s'applique parfaitement ce que Burmeister dit des Brésiliens: «Chacun

fait ce qu'il croit pouvoir faire impunément, trompe, vole, exploite son

prochain autant que possible, assuré qu'il est que les autres en

agissent de même envers lui.»

«Point de faux serment ne feras»,--et chaque jour nous voyons les hommes

s'entre-nuire par de faux serments.

C'est une lutte générale de tous contre tous et où l'on ne craint pas de

faire appel aux moyens les plus vils.

«Bien d'autrui ne désireras»,--et cela dans une société où, par la

misère des uns, les appétits des autres prennent de dangereuses

proportions, de manière que chacun est exposé aux convoitises de son

prochain.

Toutes les morales prescrivent quantité de commandements ou plutôt

d'interdictions. Il est impossible d'établir ainsi une base convenant à

une morale saine nous permettant de penser, de chercher et d'agir en

conséquence de nos pensées et de nos aspirations. La morale indépendante

sera donc tout autre que celle qu'on a prêchée jusqu'à ce jour.

Et pourtant tous ces commandements sont littéralement foulés aux pieds,

car la bouche les prêche et en réalité on ne les exécute pas. Tout homme

pensant doit être frappé par l'immensité de l'abîme qui existe entre

l'idéal et la réalité. Prenez le précepte chrétien «Faites aux autres ce

que vous voudriez qu'on vous fît» et faites-en la base d'une société

socialiste. Pourtant les adversaires les plus acharnés des socialistes

sont justement les chrétiens, (mais ils n'ont de chrétien que le nom,

afin de pouvoir mieux renier la doctrine).

Notre organisation sociale entière est basée sur l'hypocrisie, soutenue

et maintenue par la force.

L'homme intelligent peut-il approuver pareille société?

Tout, absolument tout, devra être changé lorsque la société aura brisé

les chaînes économiques qui l'enserrent.

L'art lui-même n'est que de l'adresse. Et il n'en peut être autrement,

car ce ne sont pas de nobles aspirations qui poussent l'artiste à créer,

mais l'esprit de lucre. Et l'artiste, s'il ne veut pas mourir de faim,

doit plier son talent au goût (bon ou mauvais) des Mécènes qui, pour la

plupart, sont des parvenus millionnaires.

La science n'est qu'un amas de connaissances comprimées, dans la gaine

des notions académiques. Combien peu parmi les pionniers de la science

occupent une chaire dans nos universités! À juste titre Busken Huet a

dit: «Les murs des chambres sénatoriales de nos académies sont couverts

de portraits de savants de moyenne valeur. Les portraits des vrais

pionniers manquent.»

Une révision de chaque branche de la science s'impose et nous

trouverions beaucoup à changer si jamais une révolution nous délivrait

du joug qui pèse si lourdement sur la société. Au commencement, on ne

saura peut-être pas bien par où commencer. Tout un nettoyage devra se

faire dans nos bibliothèques, remplies de livres sans valeur ni vérité,

qui ont été écrits, non pour l'avancement de la science, mais pour

plaire à ceux qui détiennent le pouvoir et leur fournir ainsi des

arguments avocassiers, derrière lesquels ils se cachent et font semblant

de défendre le droit et la société.

J'ai été impressionné par la phrase suivante, recueillie dans la _Morale

sans obligation ni sanction_, le beau livre du philosophe Guyau: «Nous

n'avons pas assez de nous-mêmes; nous avons plus de pleurs qu'il n'en

faut pour notre propre souffrance, plus de joie qu'il n'est juste d'en

avoir pour notre propre existence.» Ces paroles ne contiennent-elles pas

la base de la morale? Car, bon gré, mal gré, on doit marcher et, si l'on

n'avance pas, on est entraîné par les autres. «On ressent le _besoin_

d'aider les autres, de donner également un coup d'épaule pour faire

avancer le char que l'humanité traîne si péniblement.» Ce même besoin,

que l'on retrouve chez tous les animaux sociaux, a son plus grand

développement chez l'homme, qui ferme, du reste, la série des animaux

sociaux.

Qu'à cette oeuvre chacun travaille, dans la mesure de ses forces, et, ne

se confine pas, par préjugé, dans un cercle étroit; que chacun ouvre les

yeux sur le vaste monde qui nous entoure, ne condamnant pas, mais

expliquant les actes d'autrui, quelque différents qu'ils soient des

nôtres. Alors, un jour, on pourra nous appliquer les belles paroles de

Longfellow:

Laisse une empreinte

Dans le sable du temps,

Peut-être un jour,

Rendra-t-elle le courage à celui

Qui est ballotté par les flots de la vie

Ou jeté sur la côte.

Le socialisme en danger · 第 23 / 31 题