Que de difficultés à surmonter lorsqu'on veut se défaire des idées
conçues dans la jeunesse! Même en se croyant libre de beaucoup de
préjugés, toujours on retrouve en soi un manque de raisonnement et on se
bute à des conceptions surannées. Et tout en n'ayant, en théorie, aucune
accusation à formuler, on éprouve certainement, en pratique, une sorte
de répugnance envers ceux qui agissent en complète opposition avec les
us et coutumes.
C'est surtout le cas dans le domaine de la morale.
Qu'est-ce qu'agir selon la morale?
Se conformer aux prescriptions des moeurs.
C'est-à-dire qu'on est moral lorsqu'on vit et agit de telle façon que la
majorité approuve.
Est-ce que cette morale-là est bonne?
Peut-on la défendre par la raison?
Voilà la question.
Il y a une tyrannie de la morale et comme nous sommes adversaires de
toute tyrannie, nous devons également examiner celle-ci et la combattre.
Multatuli, dans ses _Idées_, fait, à ce sujet, quelques justes
remarques. Il a parfaitement raison lorsqu'il prétend que le degré de
liberté dépend bien plus de la morale que des _lois_. Que de peine l'on
éprouve à faire exécuter une loi qui est en contradiction avec la
morale?
«Aucun législateur, fût-il le chef d'une armée dix fois plus nombreuse
que les habitants mêmes d'un pays, n'oserait imposer ce que la morale
prescrit aujourd'hui. Et, d'un autre côté, nous nous conformons à une
morale que nous n'accepterions pas si elle était prescrite par un
législateur, quelque puissant qu'il fût.»
Examinez notre manière de vivre et bientôt vous serez convaincu de la
vérité de ces paroles:
«Un malfaiteur est puni de _quelques_ années de prison; ... La morale y
ajoute: le mépris durant _toute_ la vie.
«La loi parle d'habitants,... la morale, de sujets.
«La loi dit: le Roi,... la morale: Sa Majesté.
«La loi laisse le choix du vêtement,... la morale impose _tel_ vêtement.
«La loi protège le mariage dans ses conséquences _civiles_,... la morale
fait du mariage un lien religieux, moral, c'est-à-dire très _im_moral.
«La loi, tout injuste qu'elle est envers la femme, la considère comme
étant mineure ou sous curatelle,... la morale rend la femme esclave.
«La loi accepte l'enfant naturel,... la morale tourmente, persécute,
insulte l'enfant qui vient au monde sans passeport.
«La loi concède certains droits à la mère non mariée, plus même qu'à la
femme mariée,... la morale repousse cette mère, la punit, la maudit.
«La loi, en fait d'éducation, concède _portion_ légitime et égale aux
_enfants_,... la morale fait distinction entre garçons et filles pour
l'éducation et l'instruction.
«La loi ne reconnaît et ne fait payer que des contributions fixées _de
telle_ manière, avec _telles_ stipulations, ... la morale fait payer des
impôts à la vanité, la stupidité, le fanatisme, l'habitude, la fraude.
«La loi traite la femme en mineure, mais n'empêche pas--directement, du
moins--son développement intellectuel,... la morale force la femme à
rester ignorante et même, quand elle ne l'est pas, à le paraître.
«La loi opprime de temps en temps,... la morale, toujours.
«Aussi stupide que soit une loi, il y a des moeurs plus stupides.
«Aussi cruelle que soit une loi, il y a des moeurs plus brutales.»
Et il donne encore à méditer les idées suivantes:
«Quelle est la loi qui ordonne de négliger l'éducation de vos filles?
Quelle est la loi qui fait de vos femmes des ménagères sans gages? C'est
la morale.
«Quelle est la loi qui prescrit d'envoyer vos enfants à l'école et
d'achever leur éducation en payant l'écolage? C'est la morale.
«Quelle est la loi qui vous force à laisser chloroformer votre
descendance par le magister Pédant? C'est la morale.
«Qui vous défend de donner de la _jouissance_ à votre famille? Qui vous
charge de la tourmenter avec l'église, les sermons, le catéchisme et une
masse d'exercices spirituels dont elle n'a que faire parce que tout cela
n'existe pas? C'est la morale.
«Qui vous dit d'imposer aux autres une religion que vous-même ne
pratiquez plus depuis longtemps? C'est la morale.
«Qui défend à la femme de s'occuper des intérêts de votre maison
(également _ses_ intérêts) ainsi que des intérêts de _ses_ enfants?
C'est la morale.
«Qui vous dit de chasser votre fille lorsqu'elle devient mère d'un
enfant, le fruit de l'amour, de l'inconscience, ... fût-ce même le fruit
du désir et de l'étourderie? C'est la morale.
Qui enfin considère un faible et lâche: «C'est l'habitude» comme une
excuse valable d'avoir violé les lois les plus élevées et saintes du bon
sens? C'est la morale.»
Tout cela prouve que la morale nous empêche souvent d'être moral.
Comparez également, sur la question, le beau développement que Multatuli
fait dans son _Étude libre_.
Il est impossible de décrire l'immense tyrannie de la morale sur
l'humanité. Dès le berceau on empêche l'enfant de se mouvoir librement,
et les parents intelligents ont une lutte ardente à soutenir contre les
sages-femmes, les instituteurs, les catéchistes, les prêtres, etc., pour
empêcher que la nature de leurs enfants ne soit détournée dès le bas
âge.
Les jeunes filles y sont plus exposées encore que les garçons; bien que,
dans les dernières années, les idées se soient quelque peu modifiées, le
principe d'une éducation de jeune fille convenable reste d'en faire «la
surveillante de l'armoire à linge et une machine brevetée pour
entretenir le fonctionnement régulier du respectable sexe masculin».
Là même où publiquement on a émis le voeu d'égalité dans l'éducation des
garçons et des filles, on réagit secrètement contre cette tendance. Il
existe, par exemple, des écoles moyennes où garçons et filles restent
séparés, et, quoique des écoles communes fussent préférables, nous
trouvons injuste dans tous les cas que l'instruction donnée dans les
écoles de garçons soit plus complète que celle des filles, comme cela se
fait en pratique. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer les deux
programmes d'enseignement. Après les cinq années réglementaires
d'études, la jeune fille est absolument incapable de passer l'examen de
sortie prescrit pour les garçons. C'est une injustice envers les jeunes
filles, car les deux programmes sont réputés être égaux et ne le sont
pas en réalité.
Un nouveau système social amène une autre morale et si nous nous butons
maintes fois à des idées morales qui sont la conséquence de cette
nouvelle conception, c'est parce que nous n'avons pas encore su nous
défaire complètement de l'ancienne opinion; trop souvent nous remettons
une pièce à la robe usée. Ceci ne peut ni ne doit étonner personne;
nous, les vieux, nous avons rencontré plus de difficultés que les
jeunes, car nous dûmes commencer par désapprendre avant d'apprendre.
Beaucoup n'ont pas su accomplir cette rude tâche jusqu'à la fin et ont
dû s'arrêter en chemin.
Il faut qu'une révolution se produise dans les règles morales, et
premièrement dans nos idées. Nous devons abandonner radicalement
l'ancienne morale qui part d'une thèse erronée et instaurer la raison
comme guide unique pour contrôler et juger nos actes. Constatons en même
temps la duplicité de ceux qui sont au pouvoir et se servent de deux
poids et de deux mesures, suivant que leur intérêt l'exige.
Nous en donnerons quelques exemples, tout en suppliant le lecteur de ne
pas s'offenser, mais de se demander si ce que nous avançons est en
opposition avec la raison car, pour nous, n'est immoral que ce qui est
irraisonnable. N'oublions pas que nous ne donnons ici aucunement les
bases d'une nouvelle morale; nous voulons seulement prouver le jugement
hypocrite du monde.
Nos lois pénales, nos moeurs, tout est basé sur le principe de la
propriété privée, mais la masse ne se demande jamais si ce principe est
juste et s'il pourrait soutenir n'importe quelle discussion contre la
logique et le bon sens.
Nous considérons même les transgresseurs de ces lois comme des
malfaiteurs, et peut-être ne sont-ils autre chose que les pionniers
d'une société meilleure, moins funeste que la nôtre.
Visitez les prisons, faites une enquête et que trouverez-vous?
Les neuf dixièmes des malfaiteurs enfermés derrière des portes
verrouillées ont fauté (si cela s'appelle fauter) par misère; leur crime
consiste en leur pauvreté et en ce qu'ils ont préféré tendre la main et
prendre le nécessaire plutôt que de mourir de faim, obscurément,
tranquillement, sans protester. Ils ont attaqué le droit sacro-saint de
la propriété, ils n'ont pas voulu se soumettre à un régime d'ordre
qu'ils n'ont pas créé et auquel ils refusent de se conformer.
Le professeur Albert Lange a écrit quelques mots qui sont dignes d'être
portés, sur les ailes du vent, jusqu'aux confins de la terre. Les voici:
Il n'y a pas à attendre qu'un homme se soumette à un régime d'ordre à la
création duquel il n'a pas collaboré, ordre qui ne lui donne aucune
participation aux productions et jouissances de la société et lui prend
même les moyens de se les procurer par son travail dans une partie
quelconque du monde, aussi peu qu'on puisse attendre qu'un homme dont
la tête est mise à prix tienne le moindre compte de ceux qui le
persécutent. La société doit comprendre que ces déshérités, qui sortent
de son sein, s'inspireront du droit du plus fort; s'ils sont nombreux,
ils renverseront le régime existant et en érigeront un autre sur les
ruines, sans se préoccuper s'il est meilleur ou pire. La société ne peut
faire excuser la perpétuation de son droit qu'en s'efforçant
continuellement de l'appliquer à tous les besoins, en supprimant les
causes qui font manquer à tout droit d'atteindre son but, et même, en
cas de besoin, en donnant au droit existant une base nouvelle.
Qu'on essaie seulement de renverser cette thèse et l'on s'apercevra
qu'elle est irréfutable.
C'est ainsi qu'on est forcé moralement d'accepter un régime d'ordre qui
force à souffrir de la faim, de la misère, à avoir des soucis, des
tourments.
Quelqu'un a faim: la loi de la nature lui dit qu'il doit satisfaire aux
besoins de son estomac. Il voit de la nourriture qui convient à ces
besoins, la prend, est arrêté et mis en prison.
Au cas où son esprit n'est pas encore faussé par la morale, qu'on tâche
d'expliquer à cet homme qu'il a mal agi, qu'il a commis une mauvaise
action, qu'il est un malfaiteur,... il ne le comprendra pas.
On parle de voleurs; mais qu'est-ce qu'un voleur?
C'est celui qui vole.
Oui, mais cela ne me donne guère d'explication. Que signifie voler?
C'est prendre ce qui ne vous appartient pas.
Nous n'y sommes pas encore, car ici se place la question: Qu'est-ce qui
m'appartient?
Et que faut-il répliquer à cette question?
Qu'est-ce qui nous revient comme êtres humains? Nourriture, vêtement,
habitation, développement, loisirs, en un mot toutes les conditions qui
garantissent notre existence.
Est-il voleur celui qui, ne possédant pas ces conditions, se les
approprie?
C'est absurde de le soutenir.
Et pourtant nos lois, notre morale le qualifient de voleur.
Le contraire est vrai. Les voleurs sont ceux qui empêchent les autres
d'acquérir les conditions de l'existence; et ce ne sont pas seulement
des voleurs, mais des assassins de leurs semblables; car prendre à
quelqu'un les conditions qui assurent son existence, c'est lui prendre
la vie.
Les meilleurs des précurseurs, ceux qui ont le plus d'autorité, nous
apprennent la même chose.
Nous lisons de Jésus (Evangile selon Marc, chap. II, vers. 28-24):
«Et il arriva, un jour de sabbat que, traversant un champ de blé, ses
disciples cueillirent des épis. Et les Pharisiens lui dirent: Regardez:
pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui est défendu? Et il
répondit: N'avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu'il était dans le
besoin et avait faim, lui et ceux qui étaient avec lui? Il entra dans la
maison de Dieu, du temps du grand prêtre Abiathar, mangea le pain des
offrandes et en donna également à ceux qui étaient avec lui, quoiqu'il
ne fût permis qu'aux prêtres d'en manger?»
Quel est le sous-entendu de ce récit?
Qu'il existe des lois, mais qu'il se présente des circonstances qui
permettent de passer au-dessus de ces règlements. La loi prescrivait que
personne, hormis les prêtres, ne pouvait manger du pain des offrandes,
mais quand David et les siens eurent faim, ils transgressèrent ces
arrêts. C'est-à-dire: Au-dessus des règles auxquelles on doit se
conformer, il y a la loi de la conservation de soi-même et, selon Jésus,
on peut enfreindre toute prescription lorsqu'on a faim. Et plus
clairement: Celui qui a faim n'a pas à se préoccuper des décrets
existants; pour lui il n'y a qu'un seul besoin, celui d'apaiser sa faim,
et il lui est permis de le faire, même lorsque les lois le lui
défendent.
Du reste, nous lisons dans le livre des Proverbes (chap. 6, v. 30): «On
ne doit pas mépriser le voleur qui vole pour apaiser sa faim.»
Luther, le grand réformateur auquel on érige des statues, explique de la
manière suivante le dixième commandement: «Tu ne voleras pas»[95]:
«Je sais bien quels droits précis l'on peut édicter, mais la nécessité
supprime tout, même un droit; car entre nécessité et non-nécessité il y
a une différence énorme qui fait changer l'aspect des circonstances et
des personnes. Ce qui est juste s'il n'y a pas nécessité, est injuste en
cas de nécessité. Ainsi est voleur celui qui, sans nécessité, prend un
pain chez le boulanger; mais il a raison lorsque c'est la faim qui le
pousse à cette action, car alors on est obligé de le lui donner.»
C'est-à-dire que celui qui a faim a le droit de pourvoir aux besoins de
son estomac, enfreignant toutes les lois existantes[96].
La loi de la conservation de soi-même est au-dessus de toutes autres
lois.
C'était également l'opinion de Frédéric (surnommé à tort le Grand), le
roi-philosophe bien connu, lorsqu'il écrivait à d'Alembert, dans une
lettre datée du 3 avril 1770:
«Lorsqu'un ménage est dépourvu de toutes ressources et se trouve dans
l'état misérable que vous esquissez, je n'hésiterais pas à déclarer que
pour lui le vol est autorisé;
«1° Parce que ce ménage n'a rencontré partout que des refus au lieu de
secours.
«2° Parce que ce serait un plus grand crime d'occasionner la mort de
l'homme et celle de sa femme et de ses enfants que de prendre à
quelqu'un le superflu.
«3° Parce que leur dessein de voler est bon et que l'acte lui-même
devient une nécessité inévitable.
«J'ai même la conviction qu'on ne trouverait aucun tribunal qui, en
pareille occurrence, n'acquitterait un voleur, si la vérité des
circonstances était constatée. Les liens de la société sont basés sur
des services réciproques; mais lorsque cette société se compose d'hommes
sans pitié, toute obligation est rompue et on revient à l'état primitif,
où le droit du plus fort prime tout.»
On ne pourrait le dire plus clairement.
Et pourtant tous les tribunaux continuent de nos jours à condamner en
pareilles circonstances.
Le tant exalté cardinal Manning a dit: «La nécessité ne connaît pas de
loi et l'homme qui a faim a un droit naturel sur _une partie_ du pain de
son voisin.»
C'est toujours la même thèse, et nous constatons que tous, en théorie,
sont d'accord: Si vous demandez du travail et qu'on le refuse, vous
demanderez du pain; si on vous refuse du travail et du pain, eh bien!
vous avez le droit de prendre du pain.
_Car, il y a un droit qui s'élève au-dessus de tous les autres: c'est le
droit à la vie.--Primum vivere_ (vivre d'abord) est un vieux précepte.
Et pourtant, partout notre droit pénal est en contradiction flagrante
avec ce précepte; la morale condamne l'homme qui, poussé par la faim,
vole.
Nous avons l'intime conviction que la propriété privée est la cause du
plus grand nombre, sinon de tous les délits; et pourtant nous sommes
forcés d'inculquer de bonne heure à nos enfants le principe de la
propriété privée. Laissez grandir l'enfant simplement et naturellement,
il prendra selon son goût et ses besoins, sans s'occuper quel est le
possesseur de la chose prise.
C'est nous-mêmes qui leur donnons et attisons artificiellement l'idée de
«dérober», de «voler».» C'est _ta_ poupée; cela n'est pas _à toi_, c'est
à un autre enfant; ne touche pas ça, cela ne _t'appartient_ pas», voilà
ce que l'enfant entend continuellement. Plus tard, à l'école,
l'instituteur développera encore cette conception de la propriété
privée. Chaque enfant a son propre pupitre, reçoit sa propre plume, son
propre cahier. Lorsque l'enfant prend un objet appartenant à un de ses
camarades, il est puni, même si ce camarade en a plus qu'il ne lui en
faut.
Tous nous inculquons à nos enfants cette conception de la propriété
privée et, ce qui est plus grave, _nous y sommes forcés_ en
considération de l'enfant, car, si nous le laissions suivre sa nature,
il aurait bientôt affaire à la police et serait envoyé par un juge
intelligent (?) dans une école de correction pour y être corrompu à
jamais.
Pour se donner un brevet de bonne conduite, la société a séparé les
diverses conceptions d'une manière arbitraire qui a pour conséquence
que, dans l'une ou l'autre classe, on approuve ce qui partout ailleurs
serait désapprouvé. Ainsi l'honneur militaire exige que le soldat
provoque en duel son insulteur, et cherche à le tuer. Considérons, par
exemple, le commerce. Ce n'est autre chose qu'une immense fraude.
Franklin a dit cette grande vérité: «Le commerce, c'est la fraude; la
guerre c'est le meurtre.» Que veut dire commerce? C'est vendre 5, 6
francs ou plus un objet qui n'en vaut que 3, et acheter un objet qui
vaut 3 francs, par exemple, à un prix beaucoup plus bas, en profitant de
toutes sortes de circonstances. _Als twee ruilen, moet er een huilen_
(de l'acheteur et du vendeur, un des deux est trompé), dit le proverbe
populaire; ce qui prouve que, dans le commerce, il y en a toujours un
qui est trompé, c'est-à-dire qu'il y a également un trompeur. Une bande
de voleurs qui ont l'un envers l'autre quelque considération n'en reste
pas moins une bande de voleurs. C'est ainsi que cela se passe dans le
commerce. Mais lorsqu'on ne se soumet pas à ces habitudes, peut-on être
qualifié directement du nom de coquin, de trompeur, etc.
Il me fut toujours impossible de voir une différence entre l'ordinaire
duperie et le commerce. Le commerce n'est qu'une duperie en grand. Celui
qui dispose de grands capitaux n'admet pas les flibustiers et, en
faisant beaucoup de bruit, il tâche d'attirer l'attention sur eux comme
voleurs, afin de détourner cette attention de lui-même.
Tolstoï a dit du marchand: «Tout son commerce est basé sur une suite de
tromperies; il spécule sur l'ignorance ou la misère; il achète les
marchandises au-dessous de leur valeur et les vend au-dessus. On serait
enclin à croire que l'homme, dont toute l'activité repose sur ce qu'il
considère lui-même comme tromperie, devrait rougir de sa profession et
n'oserait se dire chrétien ou libéral tant qu'il continue à exercer son
commerce.»
Parlant du fabricant, il dit «que c'est un homme dont tout le revenu se
compose des salaires retenus aux ouvriers et dont la profession est
basée sur un travail forcé et extravagant qui ruine des générations
entières».
D'un employé civil, religieux ou militaire il dit «qu'il sert l'État
pour satisfaire son ambition, ou, ce qui arrive le plus souvent, pour
jouir d'appointements que le peuple travailleur paye, s'il ne vole pas
directement l'argent au trésor, ce qui arrive rarement; pourtant il se
considère et est considéré par ses pairs comme le membre le plus utile
et le plus vertueux de la société».
Il dit d'un juge, d'un procureur «qui sait que, d'après son verdict ou
son réquisitoire, des centaines, des milliers de malheureux, arrachés à
leur famille, sont enfermés en prison ou envoyés au bagne, perdent la
raison, se suicident en se coupant les veines, se laissent mourir de
faim», il dit que ce juge et ce procureur «sont tellement dominés par
l'hypocrisie, qu'eux-mêmes, leurs confrères, leurs enfants, leur famille
sont convaincus qu'il leur est possible en même temps d'être très bons
et très sensibles».
En effet, le monde est rempli d'hypocrisie et la plupart des hommes en
sont tellement pénétrés que plus rien ne peut exciter leur indignation:
tout au plus se contentent-ils de rire d'une manière outrageante.
Aujourd'hui, maint commerçant solide et honnête(!) s'applique à
combattre la flibusterie commerciale; mais en quoi leur commerce en
diffère-t-il?
Dernièrement le journal _Dagblad van Zuid-Hollanden's Gravenhage_
contenait une correspondance londonienne dans laquelle l'auteur brisait
une lance contre la flibusterie: «Le capital du flibustier commercial
est son impudence; son matériel consiste en papier à lettres avec de
ronflants en-tête joliment imprimés, un porte-plume et quelques plumes.
L'impudence ne lui coûte rien, car elle est probablement un héritage
paternel; quant au papier et aux plumes, il les obtient à crédit par
l'entremise d'un collègue qui lui offre généreusement de «l'établir»
comme «commerçant pour effets volés».
Combien de maisons de commerce, aujourd'hui respectables et respectées,
doivent leur prospérité à de fausses nouvelles, des filouteries, des
chiffres falsifiés? Nathan Rothschild, par exemple, a commencé
l'amoncellement de l'immense fortune de sa maison en portant directement
à Londres la fausse nouvelle de la défaite des puissances alliées à
Waterloo. Immédiatement les rentes de ces États baissèrent dans une
proportion extraordinaire, tandis que Rothschild fit acheter sous main,
par ses agents, les titres en baisse. Une fois la vérité connue, il
frappa son grand coup et, grâce à sa flibusterie, «gagna» des millions.
Examinez l'une après l'autre les grandes fortunes et vous rencontrerez
maint fait équivalent.
Le crédit constitue-t-il dans notre société un bien ou un mal? Nous
pensons que c'est un mal; et pourtant, comment le commerce existerait-il
sans crédit? Par conséquent la base est mauvaise. Que font les
flibustiers? Ils sapent le crédit, c'est-à-dire qu'ils exécutent une
besogne méritoire.
Je ne prends nullement le flibustier sous ma protection; j'ai même une
aversion innée pour la flibusterie, préjugé, probablement, mais je mets
le flibustier au niveau du commerçant, dont l'«honnêteté» et la «bonne
foi» sont pour moi sans valeur.
Voici un échantillon d'honnêteté commerciale, qui me fut raconté au
cours d'une conversation avec un grand commerçant unanimement respecté.
Il faisait, entre autres, le commerce de l'indigo et avait vendu à une
maison étrangère, sur échantillon, un indigo de deuxième qualité. Le
client refusa la marchandise parce qu'elle n'était pas conforme à
l'échantillon. Ceci était inexact. Mais mon commerçant connaissait son
monde et savait que le directeur de la firme en question n'était pas
grand connaisseur de l'article. Que fit-il? Il changea l'échantillon et
vendit à cette firme, comme marchandise de première qualité, la
marchandise refusée. Outre son courtage, il réalisa du coup un bénéfice
de 30,000 florins. Le commerçant me raconta la chose comme une prouesse,
une action dont il se glorifiait. Je le blâmai et cela donna lieu à un
échange de vues qui m'apprit sous quel jour mon commerçant envisageait
l'honnêteté. À ma demande de ce qu'il comprenait par honnêteté, il me
répondit: Supposez que vous ne faites pas le commerce de l'indigo et que
vous me demandiez de vous en procurer; eh bien, si dans ce cas je ne
fournis pas de bonne marchandise, je ne suis pas honnête, car vous
n'êtes pas de la partie et c'est un service d'ami que je vous rends;
mais lorsque quelqu'un fait le commerce de l'indigo, il croit s'y
connaître et n'a qu'à ouvrir les yeux.
Voilà comment cet homme concevait l'honnêteté. Cela prouve que dans le
commerce également il y a des conceptions d'honnêteté; seulement, elles
diffèrent beaucoup les unes des autres.
Luther a dit très justement: «L'usurier s'exprime ainsi: Mon cher, comme
il est d'usage actuellement, je rends un grand service à mon prochain en
lui prêtant cent florins à cinq, six, dix pour cent d'intérêt et il me
remercie de ce prêt comme d'un bienfait extraordinaire. Ne puis-je
accepter cet intérêt sans remords, la conscience tranquille? Comment
peut-on considérer un bienfait comme de l'usure? Et je réponds: Ne vous
occupez pas de ceux qui ergotent, tenez-vous-en au texte: On ne prendra
ni plus ni mieux pour le prêt. Prendre mieux ou plus, c'est de l'usure
et non un service rendu, c'est faire du préjudice à son prochain, comme
si on le volait.» Et il ajoute: «Tout ce que l'on considère comme
service et bienfait ne constitue pas un bienfait ou un service rendu:
l'homme et la femme adultères se rendent réciproquement service et
agrément; un guerrier rend un grand service à un assassin ou incendiaire
en l'aidant à voler en pleine rue, combattre les habitants et conquérir
le pays.»
Et quelle que soit la dénomination que l'on applique à la chose, elle
reste la même... Le «commerçant en marchandises» ne sera content que
s'il «gagne» 40 à 50%, le commerçant en argent est considéré comme un
usurier s'il demande 10%. Pourquoi? Le sucre et le café diffèrent-ils,
comme marchandise, de l'argent et de l'or? Jamais on n'a su fixer les
limites du bénéfice acceptable, c'est-à-dire la rente et l'usure. Tout
bénéfice est en réalité un vol et que ce soit 1 ou 50%, le principe
reste intact. La possibilité de payer un bénéfice prouve que, d'une
manière ou d'une autre, on a volé sur le travail; car, si le travail
avait reçu le salaire lui revenant, il ne resterait plus rien pour payer
un bénéfice.
Toutes les lois contre l'usure furent et sont inefficaces, car toujours
on a su éviter leurs effets. Il n'existe aucun argument pour défendre
l'honnêteté du commerce et condamner la flibusterie; entre les deux il y
a qu'une différence relative. Le commerce actuel n'est en réalité que de
la flibusterie.
Je crois même que les flibustiers jouent un certain rôle dans la
démolition de la société actuelle, car ils aident à supprimer le crédit
et fournissent par là un moyen de rendre instable et impossible la
propriété privée.
Le faux-monnayage est puni de peines excessivement dures. Pourquoi?
Parce que les États veulent conserver le monopole du faux-monnayage. En
réalité, tous les États fabriquent actuellement de la fausse monnaie,
sans parler des rois de jadis qui, tous, étaient de faux-monnayeurs.
Que font les gouvernements?
Ils frappent des pièces de monnaie indiquant une valeur de 5 francs et
pourtant la valeur réelle est d'un peu moins de la moitié. La pièce n'a
pas sa valeur et nous sommes forcés quand même de l'accepter pour la
valeur qu'elle mentionne. Qu'un particulier agisse comme le
gouvernement, qu'il achète de l'argent et le convertisse en argent
monnayé, de manière à bénéficier de la moitié, il sera poursuivi comme
faux monnayeur.
Un journal hebdomadaire, _De Amsterdammer_, publia l'année passée une
gravure assez curieuse, représentant le ministre de la justice assis à
une table; à l'avant-plan, se débattant entre les mains de deux
policiers un économiste réputé, M. Pierson, ministre des finances.
Voici la légende de la gravure: