La loge de Vincent, cette première chambre qui sert de bureau
directorial. Odeurs de tabac et de blanc gras.
Sur le divan, Lucien, effondré.
De la porte qui conduit aux coulisses à la porte qui conduit au boudoir,
où Vincent se nettoie, coule un fleuve de visiteurs. Ceux-là n’ignorent
pas quelle bonne affaire réalisa le Grand Théâtre en montant _les
Attendris_. Sans doute prennent-ils, quand ils passent près de Lucien,
de graves et tristes figures; mais, dès qu’ils ont pénétré dans la
seconde pièce, ils s’amusent... Et Vincent, assis devant sa psyché, ne
se gêne point pour répondre à leurs condoléances goguenardes par les
grimaces d’un pitre joyeux.
Lucien est seul.
Abominable solitude!
Abominable soirée!... Les plus robustes deviennent de pauvres maniaques
pendant ces heures où l’œuvre est livrée aux bêtes. Lucien s’est déchiré
les lèvres à force de les mordre, et cette bouche trop rouge dans ce
visage blême, cette grasse bouche nue frappe le regard. Le chapeau de
Lucien cache les cheveux et le front, les paupières sont baissées, le
corps est affalé, la poitrine se creuse sous la chemise brillante, les
bras pendent et les longs doigts élégants font tourner sans trêve la
béquille dorée d’une canne de jonc.
Et pourtant Lucien n’a éprouvé aucune surprise. Il savait que _les
Attendris_ seraient sifflés, hués. Il le savait. Il l’a dit à
d’Oriville, dès le premier entr’acte, mais la souffrance fut d’attendre
que la salle éclatât de rire, qu’elle éclatât de rire comme il l’aurait
fait lui-même, s’il avait été à l’orchestre, car enfin c’était idiot,
cette pièce, cela n’avait ni queue ni tête, et les acteurs étaient par
trop exécrables... «Mais sifflez donc!» avait-il envie de crier en
s’avançant sur la scène. Quand ils sifflèrent, Lucien fut soulagé.
Bravo! la soirée se passerait comme il l’avait prévue...
Ce n’est pas à la chute des _Attendris_ qu’il songe, effondré sur le
divan solitaire, dans la loge aux odeurs fades, c’est à Marie et à
Lovell, c’est à lui-même, à sa vie future, à sa courte vie: il lui
faudra mourir, mourir comme il se l’est juré, mourir pour de bon, quand
il aura rejoint, dans quelques minutes, trahissant sa bien-aimée, ce
Lovell qu’il désire et qu’il exècre.
Ah! cette froide sueur que Lucien a essuyée sur ses tempes en fuyant
Marie qui se donnait!... Plus jamais, il ne pensera à la consolatrice
sans l’apercevoir, sous lui, râlante, prête.
Lovell est à Paris. Lovell attend Lucien. Oh! Reggie...
Pourquoi d’Oriville ne vient-il pas?
De temps à autre, Lucien jette un regard sur le fleuve des visiteurs.
A présent, dans la loge de Vincent, ce sont des rires étouffés.
«Oh! Reggie...»
Il faut à Lucien quelqu’un qui le console, qui le berce et le protège.
Oui, il est un lâche, un misérable et un imbécile: la dupe de Vincent,
et un voleur: il manque cinq mille francs à la somme qu’il s’est engagé
à payer au Grand Théâtre. Qu’importe? Est-ce que demain existe?...
Demain: «première» des _Attendris_... Ah! non! non! il ne subira pas de
nouveau ce supplice!... Demain?... Demain, il devra, humble, avouer
devant son père la double défaite: il ne désire plus la gloire et il
désire Reggie.
Où est d’Oriville?... Où est le petit Meb?... Est-ce que même ceux-là
vont l’abandonner?
Plus personne ne passe dans la chambre. Les familiers de Vincent sont
dans le boudoir.
Cette solitude est tragique. Elle dure depuis cinq minutes à peine: il
semble à Lucien qu’elle dure depuis toujours... Et il retient un cri de
joie, quand paraissent d’Oriville, lourd, obèse, le monocle à l’œil,
élégant, et l’indescriptible petit Meb.
Ils courent à Lucien, lui tendent les bras, s’asseyent auprès de lui,
tout près de lui, trop près: d’Oriville à droite, le petit Meb à gauche,
et ils expliquent que, s’ils ont tant tardé, c’est qu’ils ont défendu,
dans les couloirs, _les Attendris_.
--Un chef-d’œuvre! dit le petit Meb.
Et Lucien se souvient de Marie.
D’Oriville prétend que plusieurs critiques sont indignés de la cabale
qui a fait tomber la pièce.
Lucien sourit amèrement. Il souffre. Il souffre davantage depuis qu’il
n’est plus seul. Les attouchements de ces deux hommes, qui le frôlent,
lui répugnent. Il a le dégoût de leur désir... Il voudrait retirer sa
main que le petit Meb a prise: il n’en a pas la force.
--Si! Lucien, si! un chef-d’œuvre!
L’obèse d’Oriville répugne moins à Lucien que ce petit Meb qui avance
vers lui sa figure d’ange et ses lèvres peintes.
On dirait que la douleur de Lucien excite le couple honteux.
Ils se serrent contre Lucien.
Lucien voudrait pleurer. Il voudrait poser son front sur une épaule, son
pauvre front qui brûle, et pleurer, ah! pleurer...
Fernand d’Oriville et le petit Meb sont à demi couchés sur lui. Ils le
caressent et murmurent de tendres paroles. Ils tiennent dans leurs mains
ses mains glacées.
Mais sur le seuil, voici Marie, au visage inquiet, et François Vigier,
derrière elle, la tête haute. Et François Vigier et Marie voient les
infâmes et le geste d’horreur par lequel Lucien les repousse.
Lucien s’élance vers sa fiancée:
--Oh! Marie, dit-il, vous êtes venue! Il ne fallait pas. Vous ne pouvez
rester ici. Rentrez à la maison. Je vous rejoindrai... dans un quart
d’heure... Je vous promets!... Je te promets, papa... Dans un quart
d’heure...
Il barre la porte.
D’un mouvement rapide, François Vigier prend le bras de Marie:
--Venez! dit-il.
En le suivant, Marie trébuche.