Si parfaitement homme du monde que soit le baron Gastaud, il éprouve
quelque gêne: ce souper est funèbre. En vain Mme Vigier rappelle-t-elle
à son flirt les meilleurs souvenirs de Compiègne. Elle ne parvient pas à
être gaie. Les joues du petit visage sont comme tirées et le menton
pointu a quelque chose de hargneux.
L’humiliation fut trop forte. Même Louise l’a ressentie. Quelle
insultante moue faisait Mme Charles Malan, au dernier acte!
Et Louise pense:
«Pourquoi mère n’a-t-elle pas laissé le baron Gastaud rentrer chez lui?»
Les candélabres éclairent la salle à manger. Elle est toute pleine de
ces fleurs que Marie envoya. Dix couverts garnissent la table. On attend
François Vigier, les Batchano, les Duprin, Marie et Lucien lui-même.
Il est une heure, une heure et demie presque.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller!... Évidemment, Mme Vigier le
récompensera: mais la récompense vaut-elle la peine?... Mme Vigier a
plus de quarante ans, et le baron Gastaud, sournois et câlin, lui
persuade qu’elle est menacée par la migraine et qu’elle devrait se
mettre au lit.
Ce diplomate, bel homme, a des manières exquises. Comment lui
résister?... Mme Vigier, qui se sent devenir laide, qui éprouve à
l’égard de Lucien plus de colère que de compassion, qui n’a pas envie de
se trouver en face de son fils, avoue, en soupirant, qu’elle a «un peu
mal à la tête».
Un bruit de clef dans une serrure. Le grincement d’un verrou.
François Vigier et Marie pénètrent dans l’antichambre.
Du Grand Théâtre au quai Voltaire, ils n’ont pas échangé une parole;
mais, devant la maison, François Vigier a dit:
--Est-ce que vous montez, Marie?... Il est très tard.
--Je voudrais revoir Lucien, Maître.
L’automobile stationne devant la porte.
Pour atteindre le palier de l’étage, Marie s’est accrochée à la rampe.
A-t-elle la fièvre?... Quelle fatigue!
François Vigier l’aide à gravir les marches. Il se penche sur elle.
Pourquoi a-t-il des yeux si tristes, si tendres, si humbles?... Est-ce
qu’il comprend ce qui se passe en elle depuis qu’elle a vu?... Elle a vu
Lucien, son Lucien... Non! ce n’est pas vrai!... Elle n’a pas vu
cela!... Va-t-elle croire à présent les mensonges des lettres anonymes?
C’étaient sans doute des amis de Lovell; Lucien les avait sans doute
rencontrés, jadis, le jour qu’il avait lu sa pièce dans l’atelier de
Lovell; il les a retrouvés, cette nuit, par hasard! Et Marie sait qu’il
est trop faible pour repousser, quand il est dans l’angoisse, une
sympathie qui s’offre, une sympathie quelle qu’elle soit.
«Lucien!»
Marie l’appelle dans son cœur. Ah! qu’il vienne vite, vite, pour la
sauver d’elle-même, de sa raison qui travaille, qui analyse les faits et
les rapproche, qui interroge le passé et rougit de son long sommeil, de
sa raison qui, tout à coup, s’est éveillée, s’est réveillée, au moment
où naquit la jalousie sale dont Marie a honte.
«Lucien!»
Lui seul peut la sauver. Il a dit: dans un quart d’heure. Il se
disculpera facilement. Elle se promet d’être courageuse, de
l’interroger. Elle se le promet, tandis que Louise, dans l’antichambre,
demande d’une voix déçue:
--Et Jacques?... Et Renée?...
François Vigier explique pourquoi ni les Duprin ni les Batchano ne
souperont, cette nuit.
Mme Vigier, qui tient ses mains contre son front, entre dans le
vestibule. Tout de suite, elle parle de sa migraine.
--Excusez-moi, Marie. Vous aussi avez l’air fatigué. Ne la gardez pas
trop tard, François. Bonne nuit, mon cher Gastaud. Louise, il faut que
tu dégrafes ma robe.
Louise et Mme Vigier disparaissent par la porte du boudoir.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller!... Le peut-il sans
impolitesse?... Il en cherche le moyen. Disert, il prononce des phrases
que Marie n’entend pas, que François Vigier écoute. Le contraste est dur
entre ce Gastaud, que tant d’exercices mondains assouplirent, et ce
grand vieillard qui se raidit.
Près d’eux, Marie arrange sur le porte-manteau ses fourrures.
--Bonne nuit, mon cher Maître... Bonsoir, Mademoiselle...
Le baron Gastaud est parti.
Machinalement, vers la salle à manger illuminée, Marie se dirige.
Les candélabres brillent au-dessus de la nappe.
Marie s’assied, pose sur la table ses bras nus, et songe, enfermée dans
sa terreur. Elle baisse la tête. Ah! qu’ils sont lourds, les cheveux
qu’elle coiffa si amoureusement, ce soir!
Ce soir, avant de quitter Marie pour rentrer dîner chez son père,
Lucien, qui l’avait respectée et qu’elle adorait, a voulu qu’elle défît
ses cheveux en sa présence, et il les a pris entre ses doigts qui
tremblaient, il les a mordus, les a noués autour de sa nuque, s’est
livré à mille folies passionnées, troublantes...
Marie frissonne.
Oh! ce n’est pas un grand frisson, un frisson qui secoue! C’est un
frisson presque imperceptible. Mais, soudain, elle frissonne davantage:
François Vigier s’est approché d’elle sans qu’elle l’aperçoive, et lui
enveloppe les épaules dans le châle égyptien que Mme Vigier oublia.
Puis le vieillard s’éloigne.
Dans le fauteuil patriarcal, les coudes sur les bras matelassés, les
épaules voûtées, le menton touchant le plastron de la chemise, François
Vigier regarde Marie.
Est-ce qu’il va lui parler de ce qu’ils ont vu?
Louise entre dans la pièce.
--Qu’avez-vous fait de Lucien? dit-elle.
--Nous l’attendons, répond François Vigier.
Et il consulte sa montre.
Il est deux heures.
Louise n’insiste pas. Elle achève cette salade russe et cette viande
froide qui couvrent son assiette.
--Vous ne mangez rien? dit-elle à Marie. Je vous recommande cette
salade.
Marie se laisse servir.
--Et toi, papa?
--Je n’ai pas faim, ma petite!
Louise hoche la tête, se tourne vers Marie, se tourne vers son père:
--Oui, c’est embêtant! dit-elle.
Elle ajoute:
--Et ce qu’il y a de curieux, c’est que des choses qui m’avaient paru
épatantes à la lecture, m’ont donné envie de rire, au théâtre.
Elle cite le monologue de MARTHE, la grande scène du troisième acte,
critique les acteurs, et, bientôt, la pièce.
D’abord, Marie n’est pas atteinte par ce babillage. Mais, brusquement,
elle répond, elle défend _les Attendris_, elle défend son rêve. Elle est
si fébrile et si violente que Louise s’étonne, et se tait. Alors, Marie
retrouve, posé sur elle, le regard de son Maître, et ce regard la
plaint.
La porte de la maison bruyamment se referme.
--C’est lui! dit Louise.
Sur la nappe, les mains de Marie se crispent.
Ce n’est pas lui.
Le temps passe.
Chaque fois qu’une voiture attardée roule sur le quai, Marie prête
l’oreille. Et, quand elle n’entend plus la voiture, Marie s’affaisse
sous le châle égyptien, trop lourd.
De nouveau François Vigier consulte sa montre.
--Quelle heure est-il? murmure Marie.
--Deux heures vingt, répond François Vigier.
--Il aura été souper avec des amis, dit Louise qui bâille.
Elle ne peut pas savoir tout ce que signifie cette phrase.
--Tu as sommeil, Loute. Va dormir... dit François Vigier.
Les paupières de Louise battent.
--Oui, je tombe de sommeil!
Quand elle est partie, François Vigier propose:
--Allons dans mon bureau. Nous serons mieux.
Marie se lève. Ils traversent le salon, témoin du triomphe des
_Attendris_. Dans le cabinet de travail, les livres innombrables les
reçoivent.
Ils seront mieux... Ici, Marie écouta François Vigier lui affirmer
l’innocence de Lucien, et, maintenant, c’est le dernier espoir de Marie:
son Maître n’a pu lui mentir. Ici, François Vigier espère trouver le
courage qui lui manque pour cautériser la plaie, arrêter la gangrène.
L’épreuve est terminée: Lucien lui-même en avait fixé le terme... Devant
les livres pour lesquels François Vigier vécut, Marie absoudra peut-être
celui qui l’a sacrifiée, qui s’est fait un devoir de la sacrifier... Ils
seront mieux: ils seront plus haut.
--Non, Marie, venez près de la cheminée.
Elle allait prendre sa place habituelle, mais, docile, elle se glisse
entre le bord de la table et les bibliothèques. François Vigier
l’installe dans son propre fauteuil. A quelques pas d’elle, de l’autre
côté du foyer qu’il ranime, il s’assied à son tour.
Un long silence.
La chambre est remplie de visions.
Pour échapper à ces visions qui la salissent, Marie tourne les yeux vers
son Maître: elle ne le reconnaît plus.
Jamais elle ne l’a vu souffrir. Jamais, jusqu’à cette nuit, François
Vigier n’est descendu à souffrir, d’une façon apparente, devant qui que
ce fût.
Il souffre devant Marie, et ce n’est pas d’être certain que son fils est
un monstre,--cette souffrance, il l’a épuisée!--mais d’avoir voulu que
Lucien devînt amoureux de Marie, d’avoir permis que Marie devînt
amoureuse de Lucien.
François Vigier descend.
Quand son œuvre le tenait, il n’avait pitié de personne. Il a pitié de
Marie. Et, dans sa figure, dans sa grande figure, maintenant molle et
douloureuse et humble, ses yeux, qui ne rêvent plus, supplient.
«Pardonnez-moi!» disent-ils.
Marie frémit.
«Que dois-je vous pardonner?» demande son pauvre sourire.
Mais François Vigier n’a pas le courage de répondre.
Il se répète vainement que cette petite fille est une exaltée, une
demi-folle; qu’elle oubliera demain ses amours comme elle a oublié ses
études; qu’il n’existe peut-être rien d’irréparable entre elle et
Lucien... Et s’il se trompait, si elle était souillée?
Les livres innombrables ne soutiennent pas François Vigier. Ils lui
reprochent de ne pas leur avoir obéi:--«Laisse-le mourir!»--Le crime eût
été moins grand.
Quel silence!... Aucune voiture ne passe plus devant la maison.
La voix de Marie:
--Il a été souper avec ses amis...
Les yeux de François Vigier quittent les yeux de Marie. Marie se décide:
--Monsieur Vigier...
Elle s’arrête.
--Vous rappelez-vous, Maître, la conversation que nous avons eue, ici,
quelques jours après l’accident de Lucien?
--Oui, je me rappelle...
Il hésite.
--Et je dois encore vous parler de Lucien... et de vous, ma pauvre
Marie!
Elle a peur qu’il n’achève.
--Nous sommes fiancés depuis un mois, dit-elle sourdement.
Et tout son corps tremble.
... Le traîneau glisse sur la neige; ils sont serrés l’un contre
l’autre, sous les fourrures qui les enveloppent; l’air glacé touche leur
front; le ciel est pur... tout est pur... Il l’a couverte de boue!... De
la boue sur les lèvres qu’il a baisées, sur la poitrine qu’il a mordue,
sur les cheveux qu’il a salis, sur les mains qui le caressèrent!... Ah!
quelle haine! quelle haine! et quel atroce mépris!... Elle sait, cette
étudiante, trop de choses; elle a lu trop de livres... Elle les avait
oubliés; elle pensait qu’il l’avait respectée, ce soir, quand il la
tenait sous lui... Respectée?... Malheureuse! malheureuse!...
Et François Vigier a permis, a voulu... Puisqu’il savait, il a été
complice... Fuir! il faut fuir, il faut quitter cette maison!
Elle essaie de se lever. Elle ne peut pas. Elle retombe. Un grand
sanglot... Elle se cache le visage. Elle ne veut pas pleurer. Les larmes
coulent. Elle ne veut pas que François Vigier les voie. Elle ne veut pas
qu’il la console. Elle le repousse.
Dans l’étroit espace que limitent les bibliothèques, la cheminée et le
bord de la table, François Vigier reste debout, devant Marie qui pleure.
Elle n’est plus maîtresse d’elle-même: les souvenirs la possèdent, et le
soupçon les rend tous ignobles. L’orgueil souffre, lui aussi: cet argent
qu’elle a donné et qu’il accepta si difficilement, il le convoitait,
sans doute? C’est pour son argent qu’il a su l’entourer de tendresse...
Non! ce n’est pas!... Il ne faut pas qu’elle devienne vile... Mais
pourquoi lui a-t-on fait cela?... Elle était tranquille, heureuse...
Pourquoi François Vigier, ce Maître qu’elle adorait, l’a-t-il sacrifiée?
Elle serait morte pour lui sans se plaindre: mourir, ce n’est rien...
Elle l’entend qui marche dans la pièce. Elle devine, par le bruit des
feuilles froissées, qu’il passe entre le bord de la table et les
bibliothèques. Où va-t-il?... Est-ce que Lucien est rentré?
Marie découvre son visage.
Aucun bruit.
Elle est seule dans le cabinet de travail. Elle a peur d’être seule.
Elle sera seule, toute sa vie... Que devenir?
Les livres innombrables sont autour d’elle, et c’est dans le fauteuil de
son Maître qu’elle est assise.
Se dévouer... Avant qu’elle n’aimât, c’était sa raison d’être: se
dévouer à un idéal, vivre pour un idéal. Il n’est pas certain qu’elle le
puisse encore.
Depuis deux mois, François Vigier a beaucoup travaillé, plus que jamais
Marie ne l’avait vu travailler. Il a travaillé joyeusement, et Marie
connaît la valeur de son travail: elle est venue du fond de la Pologne
pour étudier notre âme et la sienne auprès du grand homme dont elle
vénérait le génie.
N’est-ce pas le bruit d’une voiture sur le quai?
Non. Rien.
Il faut partir. Elle se sent plus forte. Il faut partir avant que Lucien
ne rentre.
Jamais elle ne veut le revoir. Peut-être lui écrira-t-elle, demain?... A
quoi bon?... Que tout cela soit oublié, oublié par les autres... Elle...
elle... ah! malheureuse!
Ils l’ont sacrifiée. Batchano et François Vigier l’ont sacrifiée... Et
bien! n’était-elle pas prête à sacrifier sa vie pour la science?
Réaction d’un orgueil qui lutte: c’est grâce à Marie que François
Vigier, pendant la convalescence de son fils, a pu mettre en ordre
l’héritage qu’il lègue à l’avenir!
L’idée du sacrifice est l’asile de Marie.
Elle s’y jette éperdûment. Si elle ne s’y était jetée, elle n’aurait pu
vivre dans ce corps qu’elle exècre. Ah! certes, la souffrance la
tenaille toujours et toujours la brûlera; mais, dans le cabinet de
travail, devant les hautes bibliothèques et la table encombrée, Marie
Lewinska, en quittant le fauteuil de François Vigier, a retrouvé la
force de vivre.
Quand François Vigier, qui l’a laissée seule, revient auprès d’elle,
avec ce verre d’eau et d’alcool qu’elle boit volontiers, elle dit
simplement:
--Il est trop tard pour que je reste ici davantage. Vous direz à Lucien
que je lui écrirai.
Et, la tête levée, elle traverse le grand salon, l’antichambre, met son
manteau, proteste quand François Vigier l’accompagne dans l’escalier où
les lumières sont éteintes, puis elle cède, elle craint de rencontrer
celui qu’elle ne doit plus voir.
Ils descendent lentement. La lampe, que tient François Vigier, éclaire
mal les marches.
A leur appel, la porte de la maison s’ouvre.
Il fait grand froid et clair de lune.
Le valet de pied sort de l’automobile.
Au moment où ils vont se quitter:
--J’irai demain à Villejuif, Maître. Je vous y verrai sans doute.
L’automobile fonce.
François Vigier le suit des yeux.
Le quai est désert. Là-bas, sur le pont des Tuileries, quelques
lanternes de fiacres se déplacent. Mais la voiture de Lucien viendra par
le pont Royal, quand elle viendra, si elle vient...
Elle viendra.
On n’essaie pas deux fois de se tuer.
Et pourtant, il suffit d’un geste de folie...
Lucien serait mort si François Vigier ne s’était pas trouvé là pour
pincer l’artère.
C’est son fils! Qu’il s’en aille demain, qu’il quitte la France, qu’il
disparaisse comme il l’a promis, mais, d’abord, qu’il revienne!
Sur les façades du Louvre riant à la lune, les guichets font des trous
sombres qu’interroge François Vigier.
Une fois, deux fois, trois fois, il espère. Trois fois, les automobiles,
qui passent sur le pont Royal, déçoivent son espérance.
Il fait trop froid...
Péniblement, François Vigier gravit les étages.
Marie lui a dit: «J’irai demain à Villejuif.» Il a senti qu’elle lui
avait pardonné. Il est resté pour elle, malgré tout, le Maître. Beau
caractère: elle n’a pas eu un mot de reproche... Pourra-t-elle
oublier?--Il ne le peut pas, lui... Entre la vision de Lucien, mort, et
la vision de Lucien, dans la loge de Vincent, il se débat.
Il ferme la porte de l’appartement, éteint la lampe, traverse le salon,
entre dans le cabinet de travail. Là, sa pitié pour Marie renaît, plus
forte.
Non, il n’avait pas le droit de faire ce qu’il fit: un être humain en
vaut un autre!
Cependant, elle lui a pardonné... Demain, elle reprendra sa place au
laboratoire, sa place à la droite du Maître; elle l’écoutera, attentive,
respectueuse, et il semble à François Vigier qu’elle veut ainsi
l’absoudre.
Il s’émeut davantage. Que n’est-elle ici pour qu’il lui dise les raisons
de ses actes et la logique de sa vie!...
Il est allé s’asseoir sur la chaise, en face du fauteuil, de l’autre
côté de la cheminée. C’est toute sa vie qu’il s’explique à lui-même,
longuement, depuis la mort de son père jusqu’au mariage avec miss
Rickley, depuis la trahison d’Yvonne jusqu’à ce clair matin où il se
détacha de son amour, se libéra de l’infidèle, se donna tout entier à
son œuvre, à la gloire qui éloigne la mort.
Les coudes sur les genoux, la grande figure reposant sur les mains
ouvertes, François Vigier se regarde vivre, et la route qu’il a suivie
est si droite, si belle, les œuvres qu’il a laissées, pour marquer sa
trace, sont si nombreuses, il y a, sur cette route, tant d’arcs de
triomphe, que le vieillard, peu à peu, reprend conscience de sa valeur
en face de l’avenir, de ce lointain avenir qu’atteindra son nom,
s’élève, remonte, se retrouve.
Combien de temps rêve-t-il?... Un meuble, dont le bois craque,
l’éveille.
Inquiet, François Vigier écoute; puis, marchant sur la pointe des pieds
pour ne pas troubler le sommeil de Louise, il s’engage dans le couloir
et va jusqu’à l’antichambre.
Personne.
Il rentre dans le bureau et ne ferme pas la porte. Il met des bûches
dans la cheminée. Il tisonne. Il approche le fauteuil de la table, et
s’assied.
Devant lui, des épreuves d’imprimerie étalent leurs feuilles malpropres.
Il les regarde, d’abord sans les voir, mais, bientôt, une erreur
grossière fixe son attention. Il choisit une plume et rétablit le texte.
La phrase corrigée l’entraîne à lire la page.
François Vigier travaille.
La grande figure a repris tout son calme, toute sa force patiente, toute
sa noblesse.
Vingt minutes heureuses s’écoulent.
La porte de la maison se ferme avec bruit.
François Vigier est au seuil de l’antichambre quand Lucien y pénètre,
François Vigier méprisant.
--Oui, père... je partirai demain.