Belle soirée!... Tout Paris regrettera, demain, de n’y avoir pas
assisté... On s’amuse!
--Ah! les misérables!
Et Marie, lasse de lutter, se rejette en arrière, se cache dans l’ombre
de l’avant-scène où le docteur et Mme Batchano, François Vigier et les
Duprin n’osent plus se regarder les uns les autres.
Sur les planches, Vincent et Chatelard ont interrompu leur dialogue.
Ils attendent. Quoi?... Qu’on se taise ou qu’on baisse le rideau?... Ils
ont encore vingt répliques à dire.
C’est le troisième acte des _Attendris_, et c’est un désastre. Même les
rares critiques bienveillants, qui ont fait crédit au jeune poète et
découvert ses intentions, ne peuvent admettre le funèbre GÉRALD, mari
singulier... Jusqu’alors, ce fut l’indifférence. Les deux premiers actes
ne provoquèrent que les murmures des ratés du Théâtre Libre, murmures
qu’ont vite étouffés les applaudissements de ces jeunes hommes dont les
roses visages émaillent l’orchestre, les «chut!» de Fernand d’Oriville
et du petit Meb, les bravos sonores des sportsmen de Compiègne groupés
autour de Mme Vigier, de Louise et de Mme Charles Malan, dans les deux
avant-scènes qui font face à celle où souffrent François Vigier et
Marie.
Ils souffrent, lui, dans son orgueil, elle, de ne plus reconnaître la
pièce qui l’émut. Optique du théâtre: l’œuvre n’est pas la même. Ce qui
paraissait vraisemblable, naturel, à la lecture, aujourd’hui heurte le
bon sens. Les maladresses de Lucien irritent. Les discours ne sont que
verbiage. GÉRALD semble un niais, SYLVANDRE, un monstre, MARTHE, trop
lyrique, ne vit pas, FRÉDÉRIC est odieux... Et Marie accuse en vain les
acteurs: Vincent qui bafouille, Hélène Fabre qui ne sait pas son rôle,
Esther Pascal qui piaille, Chatelard enroué... Marie voit à présent
(elle exagère) que _les Attendris_ sont un drame puéril; et ce n’est pas
_les Attendris_ qu’elle a défendus si courageusement, tenant tête, elle
seule, debout dans la loge, au public déchaîné, ce n’est pas le rêve de
Lucien qu’elle a défendu, c’est Lucien, c’est son fiancé, c’est son
amant.
Jamais elle ne l’aima davantage, celui qui l’a respectée, elle, sa
femme, quand il pouvait la prendre, jamais elle ne l’aima davantage qu’à
cette minute où il tombe du piédestal qu’elle a construit pour excuser
son amour.
Elle l’aime, ce soir, d’un amour qui ne veut plus d’excuse, d’un amour
maternel et puissant, et, tandis que Vincent et Chatelard, du bout des
lèvres, achèvent, escamotent les vingt répliques de la dernière scène,
tandis qu’un nouveau tumulte salue le cercueil de MARTHE, tandis qu’une
houle de rires répond au duo de TRISTAN qui tombe des cintres, Marie ne
pense qu’à rejoindre Lucien, à le consoler, à l’entraîner loin de cette
foule.
On baisse le rideau. Les loges se vident. Les gens de l’orchestre sont
debout. Encore des rires...
Marie ignore que, dans les couloirs, quelques poètes sincères vont
plaider la cause de Lucien, elle ignore qu’ils affirment que ce débutant
n’est pas un médiocre, qu’il a des idées et parfois de grandes idées,
elle est aussi aveugle dans son blâme qu’elle fut aveugle dans son
enthousiasme, elle croit à la défaite, à la défaite méritée.
Il faut qu’elle rejoigne son enfant malheureux. Il faut qu’elle le
prenne dans ses bras, qu’elle lui jure que, malgré tout, elle l’aime,
qu’elle lui appartient, qu’il est son maître et que l’amour, le
véritable, le divin amour dont son cœur frémit, raille la gloire et la
méprise...
Mais comment le rejoindre?
Dans l’avant-scène, Mme Batchano s’est levée: personne insignifiante,
qui manque d’usage. Elle devait souper, après la représentation, avec
les Duprin et Marie, chez les Vigier. Fête de famille... Mme Batchano
prétexte une migraine pour échapper à ce repas de funérailles, elle tend
ses épaules à Batchano, qui, docile et triste, lui donne ses fourrures,
elle serre la main de François Vigier qui lui baise le bout des doigts.
Le vieillard s’appuie contre la cloison. Il s’efforce--et l’on voit
l’effort--de garder un visage impassible. Le coin de ses lèvres tremble
un peu. Lui aussi n’a pas retrouvé la pièce de Lucien, et il se reproche
d’avoir permis qu’on la jouât. Tout à l’heure, il s’est arrêté
d’applaudir quand il a reconnu, en se penchant sur la salle, quel était
le sexe des partisans de son fils.
D’ailleurs, en face du tumulte, l’émotion de François Vigier fut
intense, ressembla presque à de la peur. François Vigier, pour la
première fois de sa vie, a pris contact avec la foule. Sa grossièreté,
sa cruauté l’indignèrent, l’épouvantèrent. Il domina cette angoisse,
mais, de l’avoir ressentie, il reste humilié.
Cependant, Renée Duprin, plus livide qu’une morte, sent que Jacques la
pousse du coude. Que fait cette sotte fille à regarder droit devant elle
comme une démente? Il faut partir. Déjà, dans la salle, on met les
housses sur les fauteuils. Il faut que les Duprin, comme les Batchano,
trouvent, pour se retirer, un prétexte. A coup sûr, les Vigier ne
souperont pas, ce soir.
Jacques Duprin, compatissant, est néanmoins satisfait. «Je l’avais bien
dit!» pense-t-il. Quand tous louaient _les Attendris_, lui seul avait
été bon juge.
Il s’approche de son Maître. Il va murmurer: «Ne trouvez-vous pas,
monsieur Vigier, qu’il est bien tard, etc...» Mais Marie le devance.
Pour parler à l’oreille de François Vigier, elle se hausse sur la pointe
des pieds. Il fronce les sourcils, secoue la tête. Elle insiste. Par
charité, qu’il l’accompagne!... Sa présence dans la loge de Vincent peut
servir à Lucien. Elle brode, elle ment, elle plaide contre sa propre
conviction: on a vu des pièces tomber à la répétition générale et se
relever à la «première». Il faut que François Vigier jette son nom dans
la bataille, qu’il apporte à son fils le réconfort de publics éloges. Le
pauvre Lucien doit être dans le désespoir: que son père lui vienne en
aide!... Marie connaît les méandres des coulisses, elle guidera François
Vigier. Elle le supplie et s’exalte, prête à pleurer s’il refuse.
Il la regarde profondément.
Elle dit qu’ils emmèneront Lucien, que rien ne sera changé au plan
qu’ils arrêtèrent avant de venir au théâtre, puisque le baron Gastaud
doit reconduire Mme Vigier et Louise.
Et, soudain, François Vigier cède. Il accompagnera Marie. Il cède, parce
que, lui aussi, est inquiet de Lucien, parce qu’il aime son fils: il
s’est repris à l’aimer depuis qu’il l’a vu, durant ces dernières
semaines, travailler ardemment, se donner à son œuvre, et François
Vigier a laissé grandir en lui l’espérance que le mauvais rêve était
fini, que ce n’était qu’un rêve, un cauchemar, que ce beau jeune homme
aux yeux pleins de fièvre, aux gestes actifs, à la voix nette, son fils,
allait de nouveau être la joie de sa vieillesse, son orgueil!
Mais, ce soir, en regardant la salle, il craignit d’être dupe, et,
tandis qu’il regarde Marie, il craint d’avoir été criminel.
--Allons! dit-il.
Il met son pardessus et aperçoit les Duprin. Il les avait oubliés.
Jacques murmure:
--Ne croyez-vous pas, Maître, qu’il est bien tard et qu’il vaut mieux
que nous rentrions chacun chez nous?
François Vigier acquiesce. Distraitement, il reçoit les adieux de
Jacques et de Renée.
Marie s’enveloppe dans son manteau.
L’ouvreuse vient d’ouvrir la porte de l’avant-scène.
A présent, le théâtre est vide.
Guidé par Marie, François Vigier, redressant sa longue taille, avec un
air de défi, comme s’il s’aventurait parmi des adversaires, se dirige
vers les coulisses.