I
Le 15 janvier, quelques heures avant la répétition générale des
_Attendris_, au crépuscule.--Fernand d’Oriville, le petit Meb, Lucien
Vigier, quittent le Grand Théâtre par la sortie des artistes.
Ils s’engagent dans la ruelle qui contourne le pâté de maisons. Le petit
Meb marche à la droite de Lucien, Fernand d’Oriville à sa gauche. Ils
lui parlent à voix basse, et, se serrant contre lui, le caressent de
leur souffle parfumé.
--Non! non! dit Lucien. Ne comptez pas sur moi.
Il s’agit de souper, cette nuit, chez Fernand d’Oriville, avec Reginald
Lovell qui est à Paris secrètement. Arrivé à midi, de Londres, il repart
demain, pour l’Italie.
--Oh! méchant! proteste le petit Meb. Ainsi vous ne le verrez pas, et
votre silence l’a déjà fait tant souffrir... Si vous saviez!
Hélas! Lucien ne la connaît que trop la souffrance de Reggie... Il a lu
les vingt lettres qu’il est allé chercher à la poste, en se cachant
comme un malfaiteur, le jour de la première répétition d’ensemble, quand
les _Attendris_ lui parurent injouables. Ces lettres, il les a
détruites, mais à quoi bon?... Un fantôme lui en récite les phrases, et
le nom de Marie, invoqué, ne chasse plus le fantôme. Il faut la présence
de Marie.
Fernand d’Oriville se penche à l’oreille de Lucien:
--J’ai promis à Lovell que vous seriez chez moi. Vous ne me ferez pas
mentir?... Je trouverais cela déplaisant, après les services que je vous
ai rendus.
C’est exact! Il lui a rendu mille services: il a placé les billets
d’auteur, ses amis seront dans la salle, ce soir,--et mille services
désintéressés, car Lucien n’a pas trahi Marie.
Et Lucien se décide: il n’ira pas chez d’Oriville, il ne verra pas
Lovell; il est certain de cela, il faut qu’il en soit certain. Mais que
lui coûte de céder en apparence? Il feint d’hésiter:
--Si j’accepte, Fernand, ce sera pour vous. Jamais je ne pardonnerai à
Reggie. Il m’a fait trop de mal. S’il ne s’était pas vanté de son
expulsion, rien ne serait arrivé.
Puis, brusquement, Lucien, qui veut mépriser Reggie:
--Je n’aime pas les gens qui se font de la réclame avec leur...
--Oh! oh! oh! s’écrie le petit Meb. Lucien, vous ne lui direz pas cela!
--Meb, vous m’agacez! interrompt Lucien, et, à d’Oriville: Eh bien,
soit! Mais j’arriverai tard, Je rentrerai d’abord à la maison, avec mon
père.
Ils sont sur la place qu’enlaidit la façade du Grand Théâtre. Une large
affiche annonce les _Attendris_, et Lucien parle de sa pièce, montre,
sans pudeur, toutes ses inquiétudes: il est nerveux, timide, pâle et
charmant.
Les femmes, qui le croisent sur le trottoir, se retournent. Le petit Meb
leur jette des regards irrités.
Lucien se sépare de ses complices, saute dans un automobile et donne au
chauffeur l’adresse d’un fleuriste, boulevard Haussmann.
Durant le trajet, il songe.
Pensées innombrables!... Il songe... Au fond de sa conscience: Lovell,
Marie... Au premier plan, les décors des _Attendris_, qui sont ratés;
Hélène Fabre, qui manque de mémoire; Vincent, qui bafouille; toute la
pièce, qui n’est pas prête... Il faudrait encore deux semaines.
Impossible d’obtenir ce délai!
Lucien devine qu’il a été la dupe de Vincent. Il regrette d’avoir
stipulé qu’il verserait le reste de la somme exigée dès qu’aurait eu
lieu la «première». Il le regrette d’autant plus qu’il n’a pas gardé,
intacts, les quinze mille francs de Marie.
Ah! cela, c’est la pire des angoisses!... Cependant, il n’est pas
coupable: l’argent de Marie, il l’a dépensé pour elle.
Le premier cadeau fut envoyé le jour qui suivit la lecture. Lucien avait
à se faire pardonner sa déplorable attitude. Il acheta un médaillon que
soutenait une chaînette en platine. D’abord, Marie refusa d’accepter ce
présent. Lucien dut inventer toute une histoire: la chaînette avait
appartenu à Denise. Denise?... oui, son premier amour... Oh! un amour de
gosse, un amour qu’il lui décrivit... Émue, Marie passa la chaînette à
son cou, et Lucien, les larmes aux yeux, lui recommanda de ne jamais
l’enlever:--«Si vous la perdiez, j’aurais trop de peine!»--Il lui
semblait, en vérité, que ce fût un souvenir de Denise!
Le surlendemain, il avait découvert des roses étonnantes dans la
devanture du fleuriste chez lequel, à présent, il se rendait.
Des quinze mille francs, il ne lui restait que dix mille.
Si _les Attendris_ étaient un succès, il trouverait à emprunter cinq
mille francs; mais, si la pièce tombait, à quoi faudrait-il se
résoudre?...
Voici le boulevard Haussmann et la boutique du fleuriste.
Lucien est reçu comme un client de choix. On l’entoure. Il sort une
feuille de sa poche. Il ne dépensera que ce qu’il a prévu: dix louis
pour Hélène Fabre, dix louis pour Esther Pascal qui tient le rôle de
MARTHE.
Allons donc! il ne sait pas résister aux vendeuses: c’est vingt-cinq
louis pour Hélène, vingt louis pour Esther, dix louis pour cette gerbe
qu’il emporte.
Il va chez sa fiancée, comme chaque soir.
L’appartement de Marie est avenue Hoche.
Lucien s’enferme dans l’ascenseur, pousse les boutons, sonne à la porte.
On lui ouvre.
--Bonsoir, Fraülein!
Fraülein Niederesel, jadis gouvernante, à présent dame de compagnie de
Marie Lewinska, est une très maigre petite personne qui trotte menu.
Elle accourt:
--Ach! dit-elle. Encore des fleurs!
Mais elle ne les regarde pas. Elle fixe sur Lucien des yeux pleins
d’admiration.
--Mademoiselle Marie?... commence-t-il.
--Venez! venez!
Et Fraülein l’introduit dans une chambre qui semble être plutôt le
boudoir d’une comédienne que le salon d’une jeune fille.
Cette chambre a été meublée pour plaire à Lucien et selon son goût.
Autrefois, Marie vivait dans sa bibliothèque et négligeait le reste de
l’appartement. Mais la bibliothèque, encombrée par les livres, rappelait
trop à Lucien le cabinet de travail de François Vigier. C’est pour son
fiancé que Marie a choisi ces tentures, ces miroirs, cette liseuse, ces
fauteuils profonds, ce divan.
--Marie est dans la bibliothèque, avec lady Cynthia Gore, dit Fraülein.
Elle vous demande de l’attendre... Jean! apportez le whisky!... Et, de
grâce, asseyez-vous...
Elle le pousse presque dans un fauteuil.
Il s’y laisse tomber. Les coussins de plume le reçoivent. Devant lui, le
feu brille doucement dans la cheminée. D’épais abat-jour tamisent la
lumière.
Fraülein Niederesel contemple Lucien. Elle l’adore, parce qu’il est
beau, parce qu’il est un poète, parce que Marie l’aime. Elle craignit si
longtemps que sa pupille ne se préparât, grâce à sa passion pour
l’étude, une vieillesse aussi pénible que celle dont elle-même sent
aujourd’hui toute l’amertume.
--Ah! Fraülein! que je voudrais être à demain!...
Mais le valet sert le whisky. Près du fauteuil, on installe une petite
table. La bouteille de soda est débouchée. L’eau gazeuse pétille. Lucien
boit avidement un grand verre.
--Voici les cigarettes, dit Fraülein.
Elle tend à Lucien une boîte d’argent, puis une allumette enflammée. Le
tabac d’Égypte brûle, son arome se mêle au parfum des fleurs dont la
chambre est remplie.
Lucien se couche à demi dans le fauteuil. La douce chaleur du foyer
l’enveloppe. Il ferme les yeux.
Sur la pointe des pieds, Fraülein Niederesel sort du fumoir.
Lucien rêve...
En trois semaines, il a épuisé les forces qu’il tirait de son ambition.
La gloire n’est plus pour lui un mirage. Il sait comment elle se
fabrique, le prix qu’elle coûte, les efforts qu’elle réclame, et cette
lutte qu’il a dû soutenir contre ses interprètes, contre les amis de
Vincent, contre Vincent lui-même, ces perpétuels combats de l’auteur qui
ne veut pas que l’on transforme son œuvre, qu’on la détruise à force de
coupures et de retouches, cette suite de batailles que sont les
répétitions d’une pièce, ces batailles où, presque toujours, il fut
vaincu, l’ont dégoûté du théâtre: il n’écrira plus de drame, il fera des
romans ou des poèmes. Il en a prévenu Marie. Elle l’approuve, car elle
est jalouse des actrices, affreusement jalouse!
Elle s’est trouvée elle-même: elle est une amoureuse! Elle en a fait
l’aveu à Lucien. Quatre années d’études sous la discipline de François
Vigier n’avaient pas réussi à mettre de l’ordre dans son inquiète
pensée, mais, depuis qu’elle aime, tout s’est éclairci, elle connaît le
sens de la vie.
«Oui, rêve Lucien, la vie n’est qu’amour!»
Que ne donnerait-il pas, en ce moment, pour n’avoir jamais conçu _les
Attendris_?... Tout à l’heure, son œuvre sera devant le public. Il en
éprouve comme un sentiment de honte, de pudeur outragée. Dans ce
boudoir, dont la tiède atmosphère le protège, il n’a plus d’humilité. Il
ne craint pas que sa pièce soit mauvaise. Il méprise, il exècre les
juges qui vont l’écouter. Et ce n’est point qu’il soit lâche, si le rêve
de fuir s’empare de lui. Fuir avec sa fiancée, s’en aller au loin, dans
la solitude, dans une solitude toute illuminée par le soleil, toute
embaumée par les fleurs, fuir, par dégoût, ce théâtre où la caricature
d’un songe va piteusement s’agiter, fuir tout de suite, fuir
immédiatement cette ville où Lovell, avec le petit Meb et d’autres,
leurs semblables, souperont, cette nuit. Ah! s’en aller!... Sur les
rivages des Maures où les pins lavent dans la vague leurs branches
mélodieuses, construire une maison de marbre, et, dans le crépuscule qui
s’étoile, errer tout au bord de la mer assoupie, la main dans une main
qui chasse la peur, jouir d’une présence et ne désirer que cette
présence, n’être qu’une voix en face d’un écho et qu’un écho en face
d’une voix, et que le reste du monde poursuive sans nous sa lourde
comédie! Tout l’amour dans le reflet d’un regard, tout l’amour dans
l’émotion partagée que donne la beauté entrevue, la beauté de la seule
nature...
Lucien frissonne: la nature, la leçon de la nature, c’est l’union du
mâle et de la femelle, la volupté féconde!... Est-ce cela?... Ce serait
cela!... Marie est amoureuse, Marie s’est éveillée sous les baisers de
Lucien, Marie se pâme dès qu’il lui prend la bouche... Ah! il est pour
elle un bon maître qui enseigne d’autant plus habilement qu’il reste
froid tandis que son élève se passionne... Cette froideur, voilà tout le
mal... C’est elle qui permet au souvenir de Reggie de hanter les nuits
de Lucien, c’est elle qui a conduit Lucien dans l’atelier de Reggie,
c’est elle...
«Encore un verre de whisky!»
Comme Marie reste longtemps avec lady Cynthia!... Oh! rien à craindre:
lady Cynthia n’aime que les petits jeunes gens.
Il faudrait se laver l’imagination!
Chère Marie!... D’Oriville et le petit Meb peuvent attendre Lucien...
Chère Marie!... Il voudrait, pour elle, que _les Attendris_, ce soir,
fussent un triomphe.
Derrière le fauteuil, une porte s’ouvre. C’est Marie.
Elle n’est vêtue que d’une robe de chambre, d’ailleurs fort élégante,
blanche, brodée d’or et qui tombe droit. Sous l’étoffe se dessine la
forme des longues jambes et de la jeune poitrine. Le cou, libre, où
Lucien voit la chaînette de Denise, porte haut la petite tête aux
cheveux coiffés en turban. Il y a moins de violence que jadis dans le
regard de Marie, encore qu’elle ait peine en ce moment à contenir sa
colère.
Tout à l’heure, lady Cynthia s’est permis de l’avertir, au nom de leur
amitié, que sa campagne en faveur des _Attendris_ la couvrait de
ridicule:
«On prétend que vous êtes amoureuse de Lucien, chère, mais vous ne devez
pas...
--Et pourquoi?
--Oh! comment dirais-je?
--Dites!
--Eh bien! je crois qu’il n’est d’aucune utilité pour une femme...»
Encore cette calomnie!... Marie éclata de rire; mais ce fut un rire
nerveux, saccadé, presque plaintif, et, comme lady Cynthia insistait,
elle l’a mise à la porte.
Elle n’a pas voulu rejoindre Lucien immédiatement; elle s’est promenée
dans la bibliothèque, en s’arrêtant, de temps à autre, pour taper du
pied.
Depuis quatre jours, elle a reçu quatre lettres anonymes. Cela ne
trouble pas sa confiance, et pour cause! mais cela indigne sa pureté,
lui fait prendre en haine le monde, les salons. Ah! comme elle voudrait
l’emporter, là-bas, dans cette lointaine Pologne où s’est déroulée son
enfance: les champs de neige doivent, en ce mois de janvier, entourer la
maison familiale; les grands arbres plient sous les glaçons; il est
exquis de se pelotonner dans les fourrures, tandis que le traîneau
glisse sur la route polie...
Cher Lucien!... Il est si peu fait pour lutter... Il a tant souffert...
Elle souhaite qu’il ne soit, à l’avenir, poète que pour elle... Cher
Lucien!... Allons! il ne faut pas être égoïste... Elle désire, pour lui,
que _les Attendris_, ce soir, triomphent. Pour lui, elle veut oublier
l’ignominie de ce public auquel il doit plaire... Pour lui, elle
s’apaise.
La voici calmée.
Il se lève. Il la prend tout de suite dans ses bras. Il est un peu plus
grand que Marie. Elle renverse la tête pour recevoir son baiser. Il la
regarde dans les yeux, et la laisse attendre, puis, lentement,
lentement, savamment, il appuie sa bouche sur cette bouche qui
s’entr’ouvre, et il aspire l’âme humide, tandis qu’il enveloppe les
épaules et les meurtrit en les serrant.
--Mon bien-aimé... soupire Marie.
Et c’est une foule de questions, un gentil interrogatoire.
Elle ne songe qu’à l’amour et s’efforce de paraître n’y point songer.
_Les Attendris_, seuls, l’occupent. Elle veut connaître les moindres
détails de ses démarches, et comment va l’enrouement de Chatelard--c’est
l’acteur qui tient le rôle de FRÉDÉRIC--et si Lucien a rendu visite à
Hélène Fabre et à Esther Pascal, et quelle était l’humeur de Vincent...
Mais il l’interrompt. Il déclare que _les Attendris_ seront un four et
qu’il s’en moque.
--Devine à quoi je pensais, quand tu es venue?
Il lui raconte son désir de fuite. Elle l’écoute, émerveillée:
--Toi aussi.
Que veut-elle dire?... Il la presse de s’expliquer. Elle avoue son rêve,
le présente comme une preuve d’amour: à la même minute, ils ont eu la
même idée. Mais Lucien s’inquiète: si elle escomptait un triomphe, ce
soir, parlerait-elle de quitter la partie?... Elle sait donc, comme lui,
que _les Attendris_ ne seront pas un succès?...
--Mais, au contraire! j’ai peur que le succès ne nous sépare.
Il n’accepte pas ce mensonge. Elle voit qu’il souffre. Il souffre. Il
croit entendre les rires de la salle.
Un seul éclat de rire, et la pièce croule.
Marie vient à lui, s’assied sur ses genoux, passe son bras nu derrière
la nuque penchée et sait trouver les mots qu’il faut dire. Elle affirme
que les bruits de la ville sont excellents, que Dechartres auquel lady
Cynthia exposa le sujet des _Attendris_, s’est montré stupéfait de ce
qu’un jeune homme de vingt-trois ans ait imaginé une si noble tragédie.
Lucien écoute ce tendre langage. Il n’ignore pas qu’elle ment, mais que
lui importe?... Il l’aime, la consolatrice. Il l’aime. Il ne peut plus
se passer d’elle--et il va la perdre.
Il va la perdre, parce qu’il suivra d’Oriville, ce soir... Pourquoi ne
peut-il douter qu’il devra le suivre?... Eh! connaissons-nous rien de
cette immensité qui est en nous, de cet inconscient qui prépare notre
avenir?... Depuis que Lucien a été informé de l’arrivée de Lovell, il
s’est défendu de songer à celui qu’il nomme un misérable; mais la
consigne n’atteignit que cette infime parcelle de son âme, sur laquelle
sa volonté avait prise. Dans l’ombre et le mystère, l’impulsion est
née... Lucien sait qu’il lui obéira, qu’il soupera, cette nuit, avec
Reggie, à moins que...
Elle est presque nue sous la robe de chambre. Il sent contre ses cuisses
la chaleur du jeune corps, il respire le parfum de sa poitrine, et le
mouvement des seins, qui se soulèvent, les rapproche de sa joue.
D’un coup de rein, Lucien se dresse, emporte sa fiancée, et roule avec
elle sur le divan.
Elle s’étonne, s’effraie de sa violence, mais il trouve sa bouche, et la
volupté s’empare de Marie que préparèrent trois semaines d’attente. Les
mains de Lucien écartent la robe sur la poitrine: ce n’est plus la
bouche de Marie qui est mordue.
--Oh! non! Lucien, non!
Faible défense...
Tragique, cruel, inutile acharnement...
* * * * *
Elle se cache le visage, elle cède, mais Lucien la quitte.
Il essuie sur son front une sueur glacée.