Au salon, Louise et Renée servirent le café, tandis que Marie cherchait
où placer la table sur laquelle Lucien s’appuierait en lisant _les
Attendris_.
Enfin, cette lecture commença, François Vigier étant installé dans un
fauteuil, au coin de la cheminée, à côté de Marie, Mme Vigier étendue
sur la chaise-longue débarrassée de son paravent, Renée, Jacques et
Louise groupés dans un angle de la pièce, Batchano debout près de ce
groupe, et Lucien, devant le piano, assis sur une chaise un peu basse,
derrière un guéridon qui supportait une lampe, les trois cahiers reliés
de carton jaune, une carafe et un verre que Louise avait apportés avec
un sourire moqueur.
--LES ATTENDRIS, _pièce en trois actes_... Oh! je vous en prie,
Batchano, asseyez-vous!
Quand Batchano se fut assis en face de François Vigier et de Marie, de
l’autre côté de la cheminée, Lucien allongea les jambes, sortit de sa
manchette un petit mouchoir, le roula dans la paume de la main, puis,
s’adressant à sa mère:
--Vrai! maman, cela ne t’ennuie pas?
--Mais non, mon chéri, dit Mme Vigier. J’espère seulement que je ne vais
pas pleurer comme les autres fois...
--D’ailleurs, reprit Lucien, j’ai changé quelques scènes. C’est vous que
je plains, ma pauvre Marie!
Marie haussa les épaules et le menaça du geste, gentiment.
Lucien eut une moue coquette, sourit, montra les dents, passa sur son
front la main qui tenait le mouchoir:
--Je commence! dit-il.
Et il énuméra les personnages:
GÉRALD LEHIDEC, 40 ans.
FRÉDÉRIC HARTMANN, 35 ans.
SYLVANDRE LEHIDEC, 28 ans.
MARTHE LEHIDEC, 19 ans.
Puis il expliqua:
--MARTHE est la sœur de GÉRALD, et SYLVANDRE, sa femme.
--Quel drôle de nom: SYLVANDRE! interrompit Louise.
--Oh! s’il te plaît, ma petite, garde tes réflexions pour toi, s’écria
Lucien qui se tourna vers Louise et reçut le regard tendre de Renée, car
les deux amies étaient sur le même canapé.
--Les autres personnages ont moins d’importance. SCÈNE PREMIÈRE: _le
décor représente_...
Il le décrivit, puis attaqua le dialogue.
Le début fut pénible.
L’exposition d’une pièce prête rarement à la lecture. A chaque instant,
Lucien s’arrêtait pour indiquer la mimique des acteurs, ce qui nuisait à
l’intérêt, sans donner l’illusion du théâtre, et Marie voyait, avec
inquiétude, s’assombrir les visages.
En hommes de science habitués à construire des thèses, François Vigier
et Batchano s’attendaient à ce que le problème--car ils ne doutaient pas
qu’il y eût un problème à résoudre--fût nettement posé dès les premières
phrases. Il n’en était rien.
On assistait à l’existence banale que menait la famille Lehidec, sur
cette rive de la Méditerranée où l’avait conduite l’incurable phtisie de
SYLVANDRE. Et ces courts tableaux, assez habilement construits,
paraissaient, à François Vigier et à Batchano, puérils et fades, ni
bons, ni mauvais: littérature inutile, comme l’étaient à leurs yeux tous
les travaux littéraires qui n’atteignaient pas au chef-d’œuvre.
Seule, les intrigua et les inquiéta la beauté, mise en valeur par vingt
répliques, la beauté surprenante que Lucien prêtait à l’ami d’enfance de
GÉRALD LEHIDEC, au musicien FRÉDÉRIC HARTMANN, l’amant de SYLVANDRE.
D’ailleurs, FRÉDÉRIC rappelait Batchano, comme SYLVANDRE, Mme Vigier, et
MARTHE, Louise, et cela nuisait encore à l’illusion. Quant à GÉRALD, cet
utopiste, cet apôtre, ce plaintif mari, n’était-il pas un peu falot?
Lucien lisait dans le vide. Il avait beau changer d’intonation, imiter
l’accent de Provence quand les domestiques parlaient, faire des mines,
rouler les yeux, le contact ne s’établissait pas. Chacun, même
l’amoureuse Renée, entendait le crépitement des bûches dans la cheminée
et le roulement des voitures sur le quai.
Mais, à l’avant-dernière scène du premier acte, dès le long monologue où
GÉRALD, après avoir rappelé à FRÉDÉRIC l’amitié qui les avait toujours
unis, après un émouvant éloge de cette amitié, disait âprement ses
souffrances, l’inquiétude d’un cœur que se partageaient l’amour, la
jalousie et la compassion, dès cette tirade qui ne manquait pas de
souffle, mais qui tenait cinq pages de texte et dont l’écriture était
trop compliquée, trop précieuse, la voix de Lucien, jusque-là hésitante,
se développa, s’émut, et, par son émotion même, devint émouvante.
Il s’était calomnié en affirmant à Batchano qu’il lisait mal. Sans doute
manquait-il d’expérience, mais il savait, il osait se donner à ses
héros, il sentit ses paupières devenir humides, tandis qu’il souffrait
des soupçons qui gâtaient la noble affection de GÉRALD pour FRÉDÉRIC. Et
ce discours si dangereux au théâtre, par sa longueur et le coup de
foudre qui le terminait:--_Ne mens pas, Frédéric, ne mens pas! A quoi
bon?... Je suis résigné... Elle t’aime! Si elle avait plus d’un an à
vivre, je t’ordonnerais de l’épouser. Hélas! elle mourrait avant que la
loi ne permît votre mariage... Demain, je partirai..._--ce discours, que
Marie jugeait digne d’un grand poète, assura le succès de la lecture.
Pourtant, lorsque Lucien avait entrepris l’éloge de l’amitié, François
Vigier et Batchano avaient échangé un regard, mais, peu après, dans la
souffrance de Lehidec, François Vigier trouva l’écho de ses propres
souvenirs. Lui aussi avait vu s’éclairer le visage de sa femme quand
paraissait un homme, ce Vendel qu’il aimait comme un jeune frère. Quant
à Batchano, il s’aperçut vite que Lucien avait tiré le sujet de son
drame de cet épisode que lui-même lui avait raconté, et il en éprouva de
l’orgueil.
Ainsi devinrent moins critiques ces deux juges. Lucien lisait pour eux,
il s’enhardit en les devinant ébranlés dans leur résistance.
Il murmura sourdement, sans faire une fausse note, la réponse de
FRÉDÉRIC:
«_Comme toi, j’ai pour elle une immense pitié..._»
Puis la reprise de GÉRALD, proposant l’épreuve:
«_Monte dans l’atelier. Tandis que tu joueras sur l’orgue le chant
qu’elle aime, je lui dirai que je pars. Si elle essaie de me retenir, je
ne partirai pas._»
Et la fin de l’acte, la grande scène où Hélène Favre serait sublime, il
la déclama, avec un élan d’enthousiasme tellement sincère, que sa
conviction lui gagna la partie, et que Marie, quand il se tut, put
s’écrier, sans crainte d’être contredite:
--N’est-ce pas que c’est beau?
Dans cet auditoire, à l’exception de Jacques Duprin, amateur de
théâtre,--et la politesse lui ordonnait de se taire--il n’y avait
personne qui fût capable de signaler, même de sentir, les écueils sur
lesquels la pièce devait se heurter.
L’atmosphère était créée. Mme Vigier avait retrouvé son admiration de
jadis. Étendue sur la liseuse, elle avait oublié Compiègne et le baron
Gastaud. L’intrigue avait conquis Louise:
--Que va-t-il se passer? disait-elle à Renée qui, pâle, frémissante,
penchait son buste maigre et tendait son ingrate figure vers Lucien.
François Vigier écoutait Marie. Elle lui citait les phrases qu’elle
préférait, et il hochait la tête avec approbation.
Batchano pensait:
«Pourquoi n’aurait-il pas du génie?»
Habilement, Lucien évita de s’interrompre. Il but un verre d’eau,
s’essuya les lèvres et entama le second acte.
Au crépuscule, dans les jardins de la villa LEHIDEC, sur une terrasse
que bordent des rochers tombant à pic dans la Méditerranée, FRÉDÉRIC
interroge MARTHE. Après trois mois d’absence, GÉRALD vient d’annoncer
son retour.
«_J’ai reçu une lettre de Marthe qui m’inquiète_», a-t-il écrit à
FRÉDÉRIC. Et MARTHE avoue à FRÉDÉRIC que cette lettre inquiétante ne
parlait que de lui.
C’était la première scène, et, vraiment, une scène bien conduite.
L’hésitation de MARTHE, la pudeur de ses indirects aveux, sa crainte de
n’être pas comprise, tout cela était excellent. Lucien avait su faire
parler une jeune fille. Il avait su, également, montrer l’épouvante de
FRÉDÉRIC, sa faiblesse, l’amener peu à peu au crime, et même, dans le
duo d’amour qui suivait, il y avait de la beauté.
SYLVANDRE survenait et MARTHE lui laissait la place.
La sortie était mal amenée.
Jacques Duprin réprima un sourire, tant l’opposition entre les deux
scènes lui sembla grossière, enfantine: après l’amour divin, l’amour
diabolique; après l’amour pur, l’amour infâme.
Dans la passion de SYLVANDRE, Lucien avait mis tout son sadisme. Toute
la haine que lui inspirait la femme, bête avide de luxure, il l’avait
exprimée en avilissant ce caractère.
Encore une fois, le regard de François Vigier rencontra le regard de
Batchano.
Mais, cependant que FRÉDÉRIC, dompté par le désir, rendait à la mourante
ses affreux baisers, un double coup de théâtre se produisait: une
tragique plainte, un long gémissement partait des bosquets qui
entouraient la terrasse, et ce gémissement coïncidait avec la brusque
arrivée de GÉRALD.
--_Où est Marthe?_ criait-il.
Il renvoyait, loin de la brise du soir, SYLVANDRE que FRÉDÉRIC
accompagnait, et il appelait, il cherchait MARTHE. C’était elle qui
avait crié. Il la trouvait affaissée, derrière le buisson qui lui avait
permis d’entendre les caresses des amants. A demi-évanouie, il la
déposait sur le banc où SYLVANDRE, tout à l’heure, enlaçait FRÉDÉRIC, et
quand la jeune fille reprenait conscience d’elle-même, il lui arrachait
son secret, hurlait de douleur, se confessait à son tour devant elle qui
criait sa haine, il lui disait son propre sacrifice, lui parlait de
l’effroyable mort, de la mort qui guettait SYLVANDRE, et MARTHE
l’écoutait, paraissait se laisser convaincre. Oui, il avait raison. Oui,
MARTHE avait, devant elle, des années, et SYLVANDRE, des semaines. Oui,
l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui, elle oublierait, elle
quitterait la villa dès demain, elle irait à Paris, elle oublierait,
elle oublierait vite. Oui, c’était bien; elle ferait cela, mais que
Gérald, à présent, lui permît de rester seule.
--_Je t’en supplie, permets-moi de souffrir!_
GÉRALD lui obéissait. Et Lucien, alors, avait osé un retour aux procédés
du théâtre antique: MARTHE confiait au ciel et à la mer que la vie ne
valait pas que l’on vécût sans amour, si l’amour ne valait pas que l’on
vécût pour lui.
En vérité, ce monologue était l’œuvre d’un poète.
Jacques Duprin peut sourire. Renée, pauvre âme sensible, ne s’y trompe
pas: elle sanglote. Et François Vigier s’inquiète: point de guérison
pour celui qui sait décrire, avec de tels accents, l’horreur qu’il
éprouve devant les gestes de la chair.
Ce que MARTHE souffre, Lucien l’a souffert. MARTHE ne se plaint pas
d’être trahie, elle se plaint d’avoir vu un homme et une femme,
semblables aux bêtes, se frotter l’un contre l’autre, se flairer,
grogner, râler, elle se plaint d’avoir vu l’amour, et c’est de cette
vision, de cette blessure qu’elle va mourir.
Sans doute est-ce cette vision qui rend la voix de Lucien déchirante.
Du haut des rochers qui tombent droit comme une falaise, MARTHE, cette
enfant qui a eu peur, se jette dans l’inconnu de la nuit.
Lucien se tait.
Les sanglots de Renée, seuls, troublent le silence. Duprin trouve sa
sœur imbécile, car cette scène est idiote, invraisemblable, franchement
absurde. Il s’irrite parce que Mme Vigier se mouche, parce que personne
n’éclate de rire et que lui en a fort envie, parce qu’il faut qu’il
réponde affirmativement à la question de Louise:
--Vous aimez ça?
Marie s’est tournée vers Batchano et semble lui demander:
«N’êtes-vous pas ému, vous qui êtes toujours sceptique?»
Mais Batchano pense que le suicide de MARTHE est moins compréhensible,
moins excusable que ne le serait, un jour, le suicide de Marie.
--TROISIÈME ACTE: _même décor qu’au premier_.
Lucien promène, autour du salon, son regard qui brille.
Il aperçoit les yeux attentifs de son père, les yeux pleins d’orgueil de
Marie, les larmes de Renée, les paupières rouges de Mme Vigier. Mais
c’est pour les yeux profonds de Batchano qu’il veut lire.
Même décor qu’au premier acte: le hall de la villa. GÉRALD va et vient
tête basse. Il donne des ordres aux domestiques: SYLVANDRE doit ignorer
la mort de MARTHE. Pour SYLVANDRE, MARTHE a été enlevée, la veille, par
des amis qui l’ont retenue, chez eux, à Menton.
C’est le matin. Le soleil luit derrière le vitrail. On apporte, avec
mille précautions, un cercueil vide. A peine a-t-il disparu dans la
chambre où se trouve le cadavre, que SYLVANDRE paraît. Elle est gaie,
elle fredonne une chanson, elle cherche FRÉDÉRIC.
--_S’il vient ici, envoyez-le moi. Je monte à l’atelier. C’est l’heure
de ma leçon._
Elle s’est prise de passion pour la musique. Jadis, elle jouait du
piano. Elle parle à son mari des progrès qu’elle a faits et qu’elle fera
sous la direction d’un maître incomparable. Sa voix est rauque,
fiévreuse. GÉRALD n’a pas la force de lui répondre.
Elle s’éloigne. On l’entend qui tousse.
GÉRALD ouvre la porte de la chambre mortuaire.
Un instant, le théâtre reste vide; puis GÉRALD rentre, suivi de
FRÉDÉRIC, et cette scène commence que Lucien pourrait déclamer en
fermant le manuscrit.
A FRÉDÉRIC que sa douleur écrase, GÉRALD dicte sa volonté:
--_Tu diras à Sylvandre..._
Il lui dira que MARTHE les a vus s’embrasser, la veille, sur la
terrasse, qu’elle est partie pour ne plus revenir et que GÉRALD la suit.
--_Tu lui expliqueras que je suis sans colère et vais lui donner
l’occasion d’un divorce. Promets-lui de l’épouser. Qu’elle garde
l’illusion de sa guérison probable. Je te condamne à l’aimer jusqu’à sa
mort._
FRÉDÉRIC se révolte. Il accuse GÉRALD, lui reproche son premier départ:
--_Tu te croyais un héros, tu n’étais qu’un lâche. Tu ne pensais qu’à
jouir du sublime de ton sacrifice. Il fallait emmener Marthe. Je ne
t’obéirai pas... Sylvandre me fait horreur!_
--_Veux-tu donc la tuer, elle aussi?... Elle ne vit que de ton amour.
Qu’elle, du moins, ne souffre pas de notre crime!_
Et le duel entre FRÉDÉRIC et GÉRALD se termine par la défaite de
FRÉDÉRIC.
--_Ta vie m’appartient, j’en dispose!_
A cette minute, est descendue du cintre l’harmonie passionnée du duo de
TRISTAN. C’est SYLVANDRE qui appelle FRÉDÉRIC.
Mais un valet annonce l’arrivée du fourgon qui doit emporter le corps de
MARTHE.
--_Adieu!_ dit GÉRALD. _Nous ne nous reverrons plus. Va la rejoindre._
C’est le mot de la fin. Le reste n’est que jeu de scène.
«... _Tandis que Frédéric s’éloigne d’un pas ivre, les porteurs,
soutenant le cercueil que couvre le drap funèbre et blanc traversent le
théâtre. Le duo de TRISTAN les accompagne. Il cesse tout à coup,
Frédéric a rejoint Sylvandre. Gérald suit le cercueil..._»
--Et voilà!... dit Lucien. Qu’en pensez-vous?
Alors, chacun s’ébroua. Puis des exclamations partirent des quatre coins
du salon.
--Dieu! que c’est beau! affirma Mme Vigier.
--Cette fin est épatante! dit Louise.
--Bravo, mon garçon! fit François Vigier.
--C’est simple comme un drame antique! assura Batchano.
--La situation est vraiment neuve! concéda Duprin.
--C’est affreux!... Que vont-ils devenir? gémit Renée, tandis que Marie,
courant vers son fiancé, lui murmurait:
--Je t’aime.
Puis, à voix haute:
--Vous avez lu comme un dieu!
X
Accablé de fatigue, Lucien souriait aux éloges.
--Vraiment, vous ne trouvez pas cela trop mauvais? disait-il sur un ton
de modestie.
La joie l’enivrait: il les avait vaincus!
--Tu as changé la dernière scène, remarqua Mme Vigier. Autrefois,
c’était FRÉDÉRIC qui jouait TRISTAN pendant qu’on emportait le cercueil
de MARTHE.
--C’est moi qui lui ai conseillé cette retouche, dit Marie. Il me
semblait que FRÉDÉRIC ne pouvait pas se consoler si vite.
--Mais cela ne prouvait pas qu’il se fût consolé. Il jouait pour obéir à
SYLVANDRE et le symbole était plus net, affirma Mme Vigier.
--Quel symbole? interrogea Marie.
Elles discutèrent.
Pour leur échapper, Lucien se leva, et, s’adressant à Batchano qui
s’entretenait avec François Vigier, non des personnages, mais de la
thèse des _Attendris_ qu’ils avaient enfin découverte:
--Mon cher Costi, voulez-vous me permettre d’inscrire votre nom sur la
première page de ma pièce, quand elle paraîtra en librairie? Ce sera une
faible preuve de ma reconnaissance et de mon amitié.
Il avait parlé à voix très haute. Marie s’arrêta au milieu d’une phrase
qu’elle disait à Mme Vigier, s’arrêta et rougit.
--Mais avec joie, dit Batchano, moins satisfait qu’étonné par ce
compromettant hommage.
Et, comme Lucien lui tendait les deux mains, il dut les prendre.
Au milieu du salon, c’était un admirable couple: ce blond, ce gracieux
Lucien, et ce sombre, cet ardent Batchano. François Vigier et Marie
tournèrent la tête pour ne pas les voir.
Cependant, Duprin frappa Batchano sur l’épaule:
--Du whisky ou du cognac, mon cher?
Mme Vigier l’avait chargé de servir les boissons que Gertrude venait de
poser sur la table.
Batchano se sépara de Lucien, et Lucien s’approcha de François Vigier
qui était adossé à la cheminée.
--J’aurais voulu t’offrir cette dédicace, papa, lui dit-il tout bas,
mais je me suis souvenu de notre conversation. Je pense que ton nom ne
doit pas paraître sur ma première œuvre. Le jour que j’aurai acquis un
peu de gloire, tu me permettras de rappeler à mes lecteurs que je suis
ton fils et que je te dois tout?
--Je souhaite vivre jusqu’à ce jour, Lucien, répondit François Vigier.
Le succès, que tu viens de remporter, est de bon augure. Je suis
content... Toutefois, je voudrais, reprit-il en baissant la voix, que ta
prochaine pièce me prouvât ta guérison, car j’ai noté, dans celle-ci,
des erreurs de psychologie qui sont dues, n’en doute pas, à ce que tu
sais...
--Mais indique-moi ces erreurs, père, je t’en conjure! dit Lucien en
fronçant les sourcils. Tu me rendras service.
--Je ne crois pas que tu puisses les corriger, mon garçon, et je te
conseille de ne pas toucher à ton drame. Tel que tu nous l’as lu, il est
émouvant. Mais n’oublie pas ceci: il faut avoir le cœur pur pour écrire
un chef-d’œuvre.
Opinion de vieux savant, de bourgeois et d’honnête homme... Lucien jugea
tout à fait inutile de la discuter.
D’ailleurs, François Vigier, abandonnant la cheminée, s’éloignait de
lui.
--Je vous quitte, mes enfants, disait-il. Vous m’excuserez, Marie. J’ai
une foule de paperasses à mettre en ordre avant d’aller dormir. Bonsoir,
mon cher Costi... Mon vieux Duprin, ne vous couchez pas trop tard: il
faut que vous soyez à Villejuif avant neuf heures... Bonsoir, Renée,
comme ce méchant Lucien vous a fait pleurer!... Bonne nuit, petite
Loute. Tu seras contente de retrouver ta chambre?... Encore merci,
Lucien... Bonsoir, Yvonne. Vous devriez m’imiter: vos yeux sont lourds
de sommeil.
--Vous avez raison, je tombe de fatigue.
Et, tandis que François Vigier, dans le cabinet de travail, en face de
ses livres, pensait à la pièce de Lucien et avait un geste indécis et un
peu méprisant, Mme Vigier prit congé de ses hôtes.
--Surtout, ne partez pas, dit-elle. Sinon, je reste, et je suis très
lasse...
Elle embrassa Lucien avec effusion.
--Bonne nuit, mon grand poète!
Quand elle fut sortie, deux groupes se formèrent, séparés par toute la
longueur du vaste salon.
Dans l’un de ces groupes, on ne s’occupa point des _Attendris_. Renée se
taisait et Louise flirtait avec Jacques.
Dans l’autre, Batchano se sentait fort mal à l’aise: Lucien, le poussant
contre la cheminée, lui parlait, de tout près, de trop près, et avec
véhémence, des idées de sa pièce; et c’était en vain que Marie essayait
de se mêler à la conversation.
Chaque fois qu’elle s’y risquait, Lucien l’arrêtait d’un mot sec ou
ironique.
--Mais que vous ai-je fait, ce soir? s’écria-t-elle enfin, après avoir
subi une rebuffade presque grossière.
--Je vous ai expliqué cent fois que GÉRALD était un médiocre, dit
Lucien. Et c’est irritant de devoir constamment recommencer.
--Pardonnez-lui, Mademoiselle, dit Batchano. Un auteur, après une
lecture, est toujours nerveux.
Il tira sa montre:
--Minuit vingt. Je me sauve!
Lucien l’accompagna dans l’antichambre.
--Maintenant que nous sommes seuls, Costi, soyez sincère: cela vous
plaît?
--Beaucoup, répondit Batchano qui endossait son pardessus. Mais
rappelez-vous, Lucien, que vous nous avez démontré, ce soir,--et il
changea de voix,--très nettement démontré qu’une jeune fille peut mourir
d’un chagrin d’amour.
--Pourquoi me dites-vous cela? fit Lucien, avec un haut-le-corps.
--Vous me comprenez parfaitement! riposta Batchano qui le regarda droit
aux yeux.
Et il sortit de l’antichambre.
Mais Lucien le suivit sur le palier:
--Non, mon cher, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous.
--Souvenez-vous de MARTHE, dit Batchano qui se hâta de descendre.
Il avait franchi deux étages que Lucien restait encore penché sur la
rampe.
Puis Lucien rejoignit Marie. Il s’assit à côté d’elle, devant la
cheminée, se prit la tête dans les mains et ne prononça pas une parole.
Marie s’irrita de ce silence, devint nerveuse à son tour. A voix basse,
elle lui fit des reproches: pas une fois, pendant qu’il lisait, il ne
l’avait regardée!... Est-ce qu’il regrettait déjà?... Qu’il le lui
avouât franchement!... Pour un artiste, le mariage est toujours un
sacrifice. Les poètes ne devraient jamais se marier.
Lucien haussa les épaules.
Elle insista d’une voix tremblante. Elle se serra contre lui qui
tisonnait.
«Ils s’aiment!» pensait Renée.
Et Lucien songeait:
«Je n’aurais pas dû accepter son argent!»
Puisque _les Attendris_ avaient triomphé, ce soir, devant un public
hostile, puisqu’ils avaient ému François Vigier, Batchano et même
Louise, la valeur de cette pièce n’était plus en question.
«Avec un peu de patience, j’aurais trouvé un directeur de théâtre moins
cupide que Vincent.»
Et Lucien eût été libre de faire à Marie les aveux qu’elle réclamait,
libre de lui dire qu’elle avait raison, que le mariage l’épouvantait,
car enfin, mari d’une femme trop riche, jalouse, autoritaire, quelle
serait son existence?... Batchano ne se trompait pas: tout cela finirait
par un drame... Était-ce l’amour qui avait jeté Lucien dans les bras de
Marie?... Mais non! c’était l’influence du grand air sur ses sens
reposés, une réaction physique--et la plus bestiale! Il ne l’aimait pas.
Elle lui avait prouvé qu’il n’était pas un infirme, soit!... Mais il
demeurait un monstre, puisqu’il était un poète.
Marie lui parlait à l’oreille, elle mêlait les mots tendres aux mots
amers, les caresses aux plaintes:
--Pourquoi dédier _les Attendris_ à Batchano? Tu m’as fait tant de
peine!...
Il répliqua sèchement que c’était naturel, puisque Batchano lui avait
fourni le sujet de sa pièce.
Marie protesta. Ce n’était pas naturel! Il eût été naturel, au
contraire, que Lucien donnât cette dédicace à sa fiancée:
--N’avons-nous pas dit, ce matin, que les _Attendris_ m’appartenaient?
Il ne put se taire davantage, tant cette femme l’agaçait:
--Évidemment, ils vous appartiennent, mais il serait généreux de me le
laisser oublier!
--Oh! ceci est de trop, fit Marie. Bonsoir!
Il n’essaya pas de la retenir.
Elle salua les Duprin et Louise.
«Ils se sont querellés, pensait Renée: comme ils sont heureux!»
Lucien suivit Marie dans le vestibule, l’aida à s’envelopper dans ses
fourrures. Elle était très malheureuse. Et Lucien était plus malheureux
encore, irrité contre lui-même et contre elle. Il savait bien qu’il se
sentirait affreusement seul, quand elle ne serait plus là.
--Vous n’allez pas partir comme ça? murmura-t-il tout à coup.
Elle tourna vers lui son visage où le sang montait.
--Écoutez, Lucien! dit-elle sur ce ton posé, net et précis, qu’elle
employait parfois, je vous aime de toute mon âme. Mais si je découvrais,
un jour, que vous êtes indigne d’être aimé, je ne vous reverrais plus,
et la réponse que vous m’avez faite, tout à l’heure, était vraiment
vile!
Puis, dans un sourire:
--Ce n’est pas vous qui l’avez faite... Je l’ai oubliée.
Et, jetant un prompt regard sur l’antichambre déserte:
--Embrasse-moi!