II

Tandis qu’elle gravissait à la hâte les deux étages, Batchano lisait,

dans l’antichambre de l’appartement, un billet de François Vigier que

Gertrude venait de lui remettre:

Mon bon Costi, je renonce à notre projet. Marie m’a proposé, hier,

après votre départ, de conduire Lucien au Bois, en automobile. Cela

vaudra mieux pour lui: la conversation d’une femme lui fera plus de

bien que tous nos discours. Je vais aller à Villejuif. Excusez ce

gribouillage et venez dîner à la maison: vous verrez Mme Vigier et

Louise qui rentrent ce soir.

Ayant lu, Batchano resta songeur.

Ce qu’il croyait comprendre lui semblait à la fois trop grand et trop

criminel.

Il n’avait pas l’âme assez forte pour suivre son Maître.

Certes! il admirait cette faculté de s’abstraire, qui avait permis à

François Vigier, après une semaine d’angoisse, d’oublier la vie en se

jetant dans son œuvre. Jamais le vieillard, en effet, n’avait fourni un

tel effort, une telle somme de travail. Passant chaque matinée à

Villejuif, il demeurait, le reste du jour, enfermé dans son bureau, avec

Jacques Duprin qui lui servait de secrétaire, enfermé, cloîtré,

invisible. Certes! Batchano s’inclinait devant cette magnifique

puissance, devant cette soumission du cœur à l’esprit, mais que François

Vigier, tout en affectant de se désintéresser du sort de son fils,

laissât Marie et Lucien vivre en tête à tête, qu’il feignît de ne pas

voir le danger que courait Marie, cette innocente, c’était trop de

hardiesse ou trop d’égoïsme. Batchano protestait.

Il protestait, mais n’osait intervenir. En fait de pronostic, la

certitude n’existe pas dans les cas d’inversion sexuelle sans

déformation apparente des organes. Or, pour guérir un inverti, il faut

une femme, et si la conscience de Batchano affirmait que nul n’a le

droit de risquer la perte d’un être sain pour sauver un être déchu, sa

révolte se heurtait à cette pensée:

«Qui suis-je, moi, pour rappeler François Vigier au devoir?»

La veille de ce jour, il avait dit à son Maître:

--Lucien fera demain sa première sortie, monsieur Vigier. Ne

devrions-nous pas l’accompagner? J’attache de l’importance aux émotions

qu’il éprouvera au cours de cette promenade. Le moment serait bien

choisi pour lui parler de l’avenir?

Ce programme avait paru satisfaire François Vigier. Rendez-vous avait

été pris. Au rendez-vous, François Vigier manquait.

--Monsieur le Docteur dînera-t-il ici? demanda Gertrude.

--Non, répondit Batchano. Je ne suis pas libre, ce soir.

Il froissa le billet, le mit nerveusement dans sa poche, ouvrit la porte

de l’antichambre et se trouva en face de Marie.

Elle le salua gaîment, puis, devant sa figure si grave, s’écria,

inquiète:

--Qu’avez-vous, Docteur?... Est-il moins bien?

--Je ne l’ai pas vu, dit Batchano. Il s’habille. J’avais rendez-vous

avec monsieur Vigier, et je suis contrarié qu’il ne m’ait pas attendu.

Marie réprima un sourire. Elle savait que Batchano devait sortir avec

François Vigier et Lucien. Elle devina que Batchano était jaloux, et

elle en fut contente.

--Avez-vous des nouvelles de Périclès Avrinos? dit-elle.

--J’ai reçu une lettre, ce matin, fit Batchano. Il est toujours à

Beaulieu et son amie se meurt.

--Oh! le pauvre garçon!... Puis-je lui être utile?

--Non. Grâce à vous, il n’a besoin de rien. Adieu! Faites mes amitiés à

Lucien et prenez garde qu’il ne s’enrhume.

--L’automobile est chauffé, répondit Marie, et, tout à coup, elle se

demanda si elle ne devait pas inviter Batchano à les accompagner. Mais

elle pensa:

«Mme Vigier revient ce soir...»

Et, très vite, elle dit:

--Ne restez pas dans ce courant d’air, monsieur Batchano. Mes amitiés à

votre femme.

Puis elle entra dans l’appartement.

--Eh bien! Gertrude, monsieur Lucien est-il prêt?

--Je vais voir, fit Gertrude qui regardait Marie avec tendresse, car

Gertrude, quelques jours auparavant, avait dit à la cuisinière:

--Le concierge est un malpropre. Si monsieur Lucien était pour les

hommes, est-ce qu’il courtiserait cette gentille demoiselle qui vient de

me donner encore un louis à propos de rien!

Lucien · 第 26 / 48 题