III

Gertrude avait à peine disparu dans le couloir que Lucien entra dans

l’antichambre par la porte du salon.

Il avait traversé cette pièce pour se regarder dans les miroirs. Marie

avait obtenu de lui qu’il exilât de sa chambre la grande glace, et

Lucien, ce matin-là, tenait à juger de l’ensemble de sa toilette. Elle

était simple et digne d’un sportsman dont l’épaule aurait été brisée par

quelque accident de chasse.

Son chapeau rond, en feutre noir, descendait bas sur la nuque; un grand

manteau, à longue pèlerine, dissimulait l’écharpe qu’il devait porter

encore; son pantalon était haut retroussé sur des bottines lacées et

fortes.

Il se trouva correct et en beauté. Il avait les yeux clairs, la peau

fraîche. Il paraissait un peu maigre sous ses amples vêtements, mais ce

n’était pas pour lui déplaire. Quand il ôtait son chapeau, cette

maigreur des joues et sa nouvelle coiffure donnaient plus de puissance à

son large front.

A propos de cette coiffure, Lucien et Marie avaient eu presque une

querelle. Lucien voulait rétablir la frange, Marie s’y était opposée:

--Pourquoi copier votre père? Soyez vous-même!

Il lui avait obéi.

Il lui obéissait en toutes choses. Il lui appartenait. Elle était celle

qui croyait en son génie, son admiratrice et son juge.

Après la lecture des _Attendris_, elle l’avait contraint, par de justes

critiques, à se remettre au travail. Chaque soir, quand elle le

quittait, il corrigeait son œuvre, et le lendemain, quand Marie avait

approuvé les retouches, il ne doutait plus de leur valeur. Ainsi, elle

lui était devenue indispensable. Du même coup, elle avait cessé pour lui

d’être une femme.

Dans la vie de Lucien, la sensualité physique tenait peu de place. Ses

impulsions sexuelles étant pour la plupart d’origine cérébrale, il

oubliait sa monstruosité dès qu’une idée quelle qu’elle fût occupait son

esprit. Cela durait peu: il se fatiguait vite. Mais il n’était pas

encore las de son amour pour la gloire, et dans cette exaltation

d’orgueil qu’avaient provoquée les éloges de la jeune fille, il oubliait

que les lettres de Lovell devaient l’attendre à la poste restante, que

Reggie le trahissait sans doute, il ne craignait plus les fantômes du

crépuscule, ni les dangereuses visites de Batchano. Il était heureux.

Une inquiétude troublait parfois son bonheur: il redoutait que Marie ne

vînt à l’aimer.

Que serait-ce de la sincérité de ses jugements si elle l’aimait?

Bien qu’il chassât cette angoisse, en se déclarant à lui-même avec

autorité: «C’est une intellectuelle qui ne peut s’éprendre que des

œuvres; elle n’aimait pas mon père quand elle est venue à Paris pour le

rejoindre», il avait peur chaque fois que Marie prenait sa main, et

cette peur de l’amour le faisait pâlir et rougir tour à tour.

Il voulait, pour son repos, que Marie restât indifférente à sa beauté,

il la respectait pour que _les Attendris_ fussent sublimes, il avait mis

si haut dans sa pensée le sentiment qui l’unissait à la jeune fille, que

son indignation avait été sincère, quand Marie avait osé lui offrir de

lui prêter vingt-cinq mille francs, un après-midi où elle le voyait

bouleversé par une lettre de Vincent. Dans cette lettre, Vincent

avertissait Lucien qu’il était las d’attendre.

--Cherchons un autre théâtre! avait dit Marie.

Mais Lucien s’était écrié que, même si l’on obtenait une lecture dans un

autre théâtre, il faudrait patienter jusqu’à l’automne, et il n’avait

pas de patience. Il lui fallait une revanche immédiate.

--Alors, acceptez mon argent: jamais il n’aura été mieux employé.

--Non, mon amie. Que vous au moins ne soyez pas mêlée à cette cuisine.

Maman ne me refusera pas d’engager sa pension.

Et Lucien s’était hâté d’écrire à Vincent pour lui fixer la date du 21

décembre:

A cette date, je vous verserai la somme convenue, je m’y engage.

Or, aujourd’hui, 20 décembre, Mme Vigier revient de Compiègne, mais

Lucien sait que sa mère a mené depuis un mois une vie agitée, élégante,

coûteuse. Elle avait des dettes avant son départ. Les dettes n’ont pu

qu’augmenter, et, avec elles, l’avarice.

Pourtant, il faudra demain satisfaire Vincent.

Elle est finie, cette belle époque où, du fond de sa chambre de malade,

Lucien imaginait les applaudissements de Paris et lisait, dans les yeux

de sa muse, les promesses de la destinée.

--Bonjour, Marie.

--Bonjour, Lucien. Dépêchons-nous. Peut-être aurons-nous du soleil.

Lucien · 第 27 / 48 题