TROISIÈME PARTIE

I

--Mais oui, je l’aime.

S’étant fait cet aveu, Marie rougit et se pelotonna dans ses fourrures,

au fond du bel automobile.

Elle allait prendre Lucien pour le conduire au Bois. Ce devait être la

première sortie de son malade et c’était le vingt décembre, à onze

heures du matin.

--Mais oui, je l’aime, et je suis heureuse.

Comme la sincérité rend toutes choses plus simples! N’était-il pas

naturel qu’elle l’aimât? Depuis six semaines, elle passait son temps à

l’admirer et à le plaindre.

Il lui avait raconté sa vie, son enfance timide, «une enfance à la

Maurice Barrès», disait-il, et cet immense désespoir qu’il avait éprouvé

quand il s’était aperçu des remords de sa mère, et tout ce qu’il avait

enduré, entre le justicier et la coupable, dans cette maison d’où le

pardon était exclu. Pauvre poète qui avait besoin de tendresse, qui

doutait de soi, qu’un compliment habile laissait sans défense, qui s’en

était allé, affamé de louanges, lire sa pièce dans l’atelier d’un

Lovell!

«J’ai lu _les Attendris_, un soir, devant quelques jeunes gens, chez

Lovell, le sculpteur. Vous le connaissez?

--A peine», avait répondu Marie.

Puis, observant Lucien à la dérobée, elle avait ajouté:

«On prétend qu’il abandonne Paris, pour s’installer à Naples.»

Et Lucien de dire avec une parfaite indifférence:

«Ah! vraiment!»

Épreuve décisive!...

* * * * *

--Oui, je l’aime. Et il m’aime.

Il ne lui avait pas dit qu’il l’aimait, mais il passait des heures à la

regarder, et certains soirs, quand, pour le sauver de la mélancolie,

elle lui prenait la main, il devenait très pâle, puis très rouge, puis

très pâle encore. Il avait le cœur si faible que les émotions se

lisaient vite sur ses joues, et c’était à cause de ce cœur faible, de

ces pommettes brillantes, qu’on l’avait accusé de se mettre du fard. Que

le monde est malpropre! Ah! les détracteurs infâmes! Quelle leçon elle

leur donnerait!... Grâce à elle, on jouerait _les Attendris_, et elle

les verrait ramper tous devant celui qu’ils avaient voulu salir.

* * * * *

--Il m’aime!

Longuement, il l’avait interrogée sur sa vie en Pologne, sur les raisons

qui l’avaient poussée à quitter son pays, à étudier la médecine, à se

vouer à la science au lieu de penser au mariage et à l’amour.

Elle lui avait répondu:

«Avez-vous lu _Esclave_ de Gérard d’Houville? J’ai peur de l’amour. Je

ne veux pas être une esclave.»

Et voilà qu’elle aimait et ne se sentait pas du tout une esclave!

C’était Lucien, au contraire, qui lui appartenait. Il était _son_ poète.

Il avait besoin d’elle. Les poètes ont besoin d’une femme qui les

protège contre la vie.

--Et moi? Ai-je besoin de lui?

Dans la vitre de l’automobile, elle se fit la moue.

Il y avait, ce matin-là, du soleil derrière la brume. Quelle douce

promenade ils feraient au Bois!

--Je l’aime depuis...

Depuis quand, au fait, l’aimait-elle? Était-ce depuis cette soirée où

l’on attendait la déclaration de guerre--de cette guerre à laquelle

personne à présent ne songeait plus, depuis la soirée où Lucien, parlant

des batailles futures, avait dit:

«Une balle en pleine poitrine, pendant qu’on charge l’ennemi, ce serait

la plus belle des morts!»

Soudain épouvantée, Marie avait cru voir les yeux bleus clos à jamais,

et elle avait exigé de Lucien qu’il lui jurât de ne plus penser à

mourir.

«Jurez-le sur ce que vous avez de plus sacré!

--Je le jure, mais je ne vous dirai pas sur quoi...»

Puis, comme elle insistait, ayant compris, mais, pour la première fois,

essayant d’être coquette, il avait murmuré:

«Sur notre amitié.»

Cette réponse l’avait trop émue. Leur amitié était, pour elle aussi, ce

soir-là, ce qu’elle avait de plus sacré.

Donc, il fallait remonter plus loin. Sans doute l’avait-elle aimé dès

l’après-midi où il lui avait raconté le sujet de sa pièce.

Comme il avait été éloquent!

Marie ne savait pas que les écrivains médiocres racontent toujours à

merveille leurs œuvres.

Elle avait trouvé la conception des _Attendris_ digne d’Ibsen. Elle

avait supplié Lucien de lui prêter ou de lui lire le manuscrit. Il

s’était fait prier, se disant timide et trop faible, et, quand il

commença cette lecture, Marie était préparée à l’entendre: elle

connaissait, elle plaignait GÉRALD, elle haïssait SYLVANDRE, elle aimait

MARTHE, elle redoutait le charme de FRÉDÉRIC, le musicien.

Au dernier acte, elle avait pleuré, pleuré très sincèrement, pleuré à

grosses larmes.

C’était affreux, ce départ de GÉRALD, derrière un cercueil, tandis que

l’orgue retentissait des accents passionnés de TRISTAN.

«Un chef-d’œuvre, Lucien! Un chef-d’œuvre!»

Il ne l’avait pas écoutée. Il était épuisé, livide. La sueur perlait sur

son front. La marque du génie était sur ce visage que Marie contemplait.

Oui! il avait du génie, et c’était pour cela qu’elle l’aimait, pour son

génie et non pas pour sa beauté. Elle l’aimait sans déchoir de son

idéal: il avait du génie. On jouerait _les Attendris_. Ce serait un

triomphe. Tout Paris en frémirait.

L’automobile déboucha sur la place de la Concorde, la traversa, passa le

pont, s’engagea sur les quais.

--Vite! vite! se dit Marie. Ayons un plan: faut-il le forcer à m’avouer

qu’il m’aime, ou vaut-il mieux que, moi, je lui dise? Sa mère revient ce

soir. Il n’y a pas de temps à perdre. S’il retombe sous son influence,

il est perdu. Ah! la méchante femme! Quand je pense qu’elle s’est amusée

à Compiègne! On raconte qu’elle n’a pas manqué une chasse. Et Lucien

espère qu’elle va lui prêter vingt-cinq mille francs. D’abord, moi, je

ne veux pas. Je lui dirai que je l’aime.

Comme l’automobile s’arrêtait, Marie ouvrit la portière et sauta

prestement sur le trottoir.

Lucien · 第 25 / 48 题