Le lendemain, Renée et Jacques Duprin accompagnèrent Mme Vigier à la
gare du Nord.
Sur le quai, Jacques regarda tendrement Louise et Louise rougit.
--Nous irons te voir pour te donner des nouvelles de ton frère, dit
Renée à son amie.
Il était midi quand le train s’ébranla.
A la même heure, Batchano apportait à Périclès Avrinos les deux billets
de mille francs que Marie lui avait envoyés. Périclès, d’abord, ne
voulut pas les prendre. Il céda, enfin, aux paroles sévères de Batchano.
--Soit! dit-il. Je partirai puisque cela peut la sauver. Mais tu
avoueras que je n’ai pas de chance. Pour une fois qu’il va se passer
quelque chose, il faut que je m’en aille...
--Il ne se passera rien, affirma Batchano. Personne ne veut la guerre.
Et il ajouta:
--Plains-toi d’échapper à ce brouillard!
Ce jour-là, en effet, Paris ressemblait à Londres, et, quand Marie, à
deux heures de l’après-midi, entra dans l’antichambre de l’appartement
du quai Voltaire, elle y trouva l’électricité allumée.
--Pour monsieur Lucien, dit-elle, en posant sur les bras de Gertrude une
lourde botte de chrysanthèmes. Puis elle ôta ses fourrures et son
chapeau.
Elle avait cette robe noire qu’elle mettait pour aller à l’hôpital.
--Me voici, mon cher Maître, dit-elle à François Vigier qui la reçut
dans le cabinet de travail.
Il lui sourit. Elle était charmante, elle était toujours plus jolie
quand la teinte cendrée de ses cheveux atténuait l’ardeur de son regard,
mais ce qui la rendait surtout aimable, c’était l’expression de son
jeune visage où se lisait la joie qu’elle éprouvait à se dévouer. Quand
François Vigier l’eut guidée vers la chambre de Lucien, le jeune homme
qui attendait cette visite avec appréhension, qui avait même résolu de
se montrer maussade afin qu’on le laissât «crever dans son coin»--telle
était son humeur, ce sombre après-midi--Lucien qui avait fait la moue
devant les chrysanthèmes que Gertrude venait de lui apporter, fut
conquis par le ton simple, franc et gai, sur lequel Marie lui dit, après
une poignée de main donnée comme à un camarade:
--Bonjour!... Vous savez que c’est moi, à présent, qui vous soigne? Je
suis très exigeante, je vous en avertis, mais vous me renverrez si je
vous ennuie.
Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers
François Vigier:
--Allez-vous-en, Maître!... Nous n’avons plus besoin de vous. Vous
désirez que la porte soit ouverte? Comme il vous plaira...
Dès qu’il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre que le brouillard
salissait:
--Oh! que cette lumière est horrible! dit-elle. C’est triste! triste! ne
trouvez-vous pas?
--Si! Mademoiselle... murmura faiblement Lucien.
--Ne m’appelez pas «Mademoiselle», protesta Marie. Votre père dit
«Marie». Dites comme lui, et je vous nommerai «Lucien».
Or, il détestait que l’on fût familier. Mais elle avait fait cette offre
avec tant de bonne grâce qu’il ne fut pas choqué par sa désinvolture.
--Eh bien! Marie, pourquoi n’allumerions-nous pas une lampe?
--J’allais vous le proposer, répondit-elle.
Elle pressa le bouton de l’électricité et les trois ampoules brillèrent
sur le cadre de la grande glace.
--Oh! s’écria Marie. N’avez-vous pas une autre lampe? Celles-ci font mal
aux yeux.
Il lui indiqua une petite lampe de bureau qui se trouvait sur la
cheminée.
--Si je poussais la table près du lit, ce serait plus commode, dit
Marie.
Mais en déplaçant la table, elle changea l’angle de la glace, et Lucien
vit disparaître son reflet. Il le vit disparaître avec plaisir, car,
bien que le barbier eût rasé de près et poudré son visage, il se jugeait
affreux sous cette nouvelle coiffure qu’il avait adoptée et qui,
rejetant ses cheveux de côté, lui découvrait le front.
--Et maintenant, déclara Marie, je ferme les rideaux.
Elle les tira, puis souleva la botte de chrysanthèmes, restée sur une
chaise:
--Puis-je demander à Gertrude quelques vases?
Lucien se prit à rougir. Il ne l’avait pas remerciée.
--Excusez-moi, je souffrais lorsque Gertrude m’a apporté vos belles
fleurs et elle les a posées là. Je voudrais vous dire combien je vous
suis reconnaissant...
--Non, ne dites rien.
--Si! je veux vous dire, Marie, que, hier, au cours d’une très triste
journée, je n’ai eu qu’une seule joie, et que cette joie, c’est à vous
que je la dois. Quand Louise m’a donné vos roses, j’ai pensé qu’il y
avait quelqu’un, dont ce n’était pas le devoir de m’aimer, qui songeait
à moi et me plaignait un peu. Et je me suis senti moins ridicule.
La voix de Lucien s’était émue. Marie le regarda:
--Ridicule?... Pourquoi vous sentiriez-vous ridicule?
Sans lui répondre, il hocha la tête avec mélancolie.
Il avait tort de n’être pas satisfait de sa nouvelle coiffure.
L’admirable front qu’il tenait de son père lui éclairait tout le visage.
Lucien était assis dans le lit. Les bandages, qui lui entouraient la
poitrine, ajoutaient du pittoresque à sa beauté, quelque chose de
militaire et de viril.
Tout à coup, Marie se décida:
--Je suis très franche, Lucien, dit-elle. Eh bien! je crois en effet que
beaucoup de personnes, qui n’auront jamais le courage de chercher la
mort, sont toujours prêtes à se moquer de ceux qui ont eu ce courage et
qui n’ont pas réussi. Mais ces personnes-là ne comptent pas. Il ne faut
ni vivre, ni mourir pour elles... A présent, j’irai demander à Gertrude
les vases.
Elle quitta la chambre. Comme elle traversait le couloir, elle aperçut,
par la porte du bureau, François Vigier penché sur sa table; elle crut
qu’il travaillait: les pages qu’il écrirait ce jour-là, ce serait grâce
à elle qu’il pourrait les composer!... Elle fut si contente d’elle-même
qu’elle souriait en arrivant à l’office où Gertrude l’accueillit mal.
Gertrude trouvait incorrect qu’une jeune fille passât l’après-midi dans
la chambre d’un jeune homme. Et la cuisinière avait beau lui dire:
--Une étudiante, c’est pas une femme.
Et encore:
--Pour ce qu’elle risque avec celui-là!
Gertrude, prompte à mal juger, n’approuvait pas ces façons, mais ce fut
bien autre chose, quand elle vit, en apportant les vases, la lampe
allumée et les rideaux tirés.
--Mademoiselle a-t-elle fermé les persiennes? dit-elle d’un ton bougon.
--Non, Gertrude. Vous les fermerez en nous donnant le thé, répondit
Marie.
Elle arrangeait les chrysanthèmes. Sur la table, près de la photographie
de Mme Vigier et du manuscrit des _Attendris_, elle posa une grande
coupe remplie de fleurs dorées, puis elle monta sur une chaise afin de
placer trois verres de Venise sur la console des bibliothèques, à
mi-hauteur des murs. Ce faisant, elle s’étonna de voir les grillages
doublés de soie qui cachaient les volumes:
--Vous devez beaucoup aimer vos livres, Lucien, pour les protéger ainsi.
--J’ai quelques belles reliures, répondit-il, avec gêne.
Marie descendit de la chaise, prit un fauteuil, s’assit, et, s’accoudant
sur la table:
--Organisons nos après-midi, voulez-vous? dit-elle.
Mais Lucien murmura, d’une voix caressante:
--Comme vous êtes bonne!
--Oh! je n’aime pas les compliments! fit-elle en fronçant les sourcils.
--Ce n’est pas un compliment...
--Alors, c’est une erreur de psychologie. Je ne suis pas bonne. Je suis
très dévouée à mes amis, et je suis heureuse de pouvoir rendre service à
votre père... Mais qu’avez-vous?
--Rien! ma poitrine...
--Vous souffrez? dois-je appeler monsieur Vigier?
--Non! Non!... Vous êtes ici pour qu’il puisse travailler en paix. Ne le
dérangez pas.
--Mais, Lucien, votre figure est toute changée. Qu’y a-t-il? Dites... Je
peux comprendre beaucoup de choses.
--Vous ne comprendriez pas ce que je sens.
--Qu’en savez-vous? Ayez confiance.
--Eh bien! tout à l’heure, pendant que vous arrangiez cette chambre...
Mais à quoi bon vous raconter cela?
--Il le faut puisque vous avez commencé.
--Vous ne vous moquerez pas de moi?
--Non. Je vous le jure.
--Alors, voici: je rêvais, tout à l’heure, en vous suivant des yeux, que
j’avais une amie, que c’était pour moi que vous étiez venue, ce soir,
pour moi... Vous m’avez détrompé. Oh! je ne vous en veux pas. J’ai
l’habitude... Quand on vit auprès de lui, on ne peut être que son
reflet. Mais c’est triste, parfois.
--Oui, c’est triste, Lucien, très triste, n’est-ce pas, d’être le fils
d’un grand homme?
--Marie, vous avez promis de ne pas vous moquer.
--Je ne me moque pas. Écoutez! quand j’ai appris que vous aviez voulu
mourir, j’ai beaucoup réfléchi... Ce matin, monsieur Vigier m’a raconté
ce qui s’est passé. Et je crois à présent que je connais votre
caractère. Je serai votre amie, Lucien, votre alliée.
Elle se penchait sur la table. Quand elle se tut, ne trouvant plus les
mots qu’il lui fallait, Lucien tourna lentement la tête vers elle, et
soudain, levant les paupières, en grande coquette, il lui jeta la flamme
bleue de son regard, puis, sans une parole, lui tendit la main.
Marie prit cette main pour la serrer fortement, virilement, mais Lucien
garda emprisonnés, entre ses doigts tièdes, les doigts de la jeune
fille.
Elle rougit jusqu’au front. Pourquoi?
Lucien murmura:
--Si vous saviez de quelle solitude vous venez de me sauver!
Mais, du pas de la porte, Gertrude, qu’ils n’avaient point entendue,
annonça sa présence en toussant.
Leurs mains se séparèrent. Marie se leva pour aider Gertrude à installer
le plateau du thé sur la table. La bouilloire chantait. Tête basse,
Marie s’occupa de beurrer les tartines, tandis que Gertrude fermait les
persiennes.
--Croyez-vous, Marie, que je puisse boire du thé? fit Lucien.
--J’irai demander à votre père, répondit Marie avec empressement.
Elle sortit, traversa le corridor, entra dans le cabinet de travail.
François Vigier était assis dans le fauteuil.
--Eh bien! comment cela va-t-il, là-bas?
--Très bien, Maître. Il voudrait savoir s’il peut boire du thé.
--Du thé? Voyons, Marie, voyons! vous n’allez pas donner du thé à ce
garçon qui a besoin, par-dessus tout, de calme et de sommeil? A quoi
pensez-vous? J’espère que vous ne le faites pas trop parler?
--Non. C’est-à-dire... Je voudrais justement vous prier de me prêter un
livre.
Quand il eut trouvé le volume qu’elle désirait, elle retourna auprès de
Lucien.
--J’ai été grondée, lui dit-elle. Vous n’aurez pas de thé et nous ne
parlerons plus; vous devez rester absolument tranquille. Je vais lire.
Elle but la tasse qu’elle s’était versée, reprit sa place et se pencha
sur le livre.
Elle sentait les yeux de Lucien fixés sur elle. Elle pensait:
«Comme il a dû souffrir pour être tellement ému par mes paroles!» Et
elle avait le cœur plein de haine pour Mme Vigier: «C’est une vilaine
femme! se disait-elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû remplacer auprès
de Lucien le père qui lui fait défaut? Un homme de génie n’est pas un
père, il a d’autres fils!»
Ce raisonnement était un peu vague. Marie désirait que Lucien fût une
victime, il lui était agréable d’imaginer qu’elle le sauverait du
désespoir. Quand elle avait proposé de le soigner, il y avait eu,
peut-être, en elle, l’inconsciente ambition de pouvoir dire à ses amies
qu’elle passait tous les après-midi chez François Vigier, mais, depuis
quelques minutes, elle était sincèrement enthousiaste de l’œuvre de
justice qu’elle entrevoyait: il fallait rendre à cet enfant le goût de
vivre. Elle l’appelait en elle-même «cet enfant». Cependant, elle se
souvint des calomnies dont il était l’objet, et elle se révolta contre
la crédulité méchante des gens du monde. Lucien lui aurait-il pris la
main, comme il l’avait prise, l’aurait-il gardée et caressée tendrement,
gentiment, s’il avait eu des mœurs infâmes et un ami regretté? Non!
c’était une victime, un poète faible, sensible, une victime.
Marie tournait les pages du livre.
Lucien ne voyait pas son visage qu’elle tenait baissé, mais il voyait
les cheveux cendrés, les petites oreilles rouges, la nuque ployée et,
sous la blouse, la forme de la gorge.
D’abord, il éprouva de la joie, une joie très pure et très fraîche: le
cauchemar de la veille se dissipait. Les longs jours de solitude, qu’il
avait redoutés, seraient égayés par la présence de cette jeune fille
naïve, un peu folle sans doute, mais charmante et sincère, «sincère
jusqu’à se rendre ridicule à force de franchise», affirmait Batchano.
Elle avait dit qu’elle serait son alliée... Est-ce qu’elle se chargerait
de mettre à la poste une lettre pour le Grand Théâtre? Peut-être... Mais
que répondre à Vincent?... Lui dire d’attendre?... Attendre quoi?... Où
trouver la somme qu’il réclamait?... Batchano, qui aimait à évaluer les
fortunes, donnait à Marie Lewinska deux cent mille francs de rente...
Mais non, mais non, cela manquerait d’élégance!
«Ah! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée!» pensa
Lucien.
Si elle l’aimait?... Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? Peut-être
l’aimait-elle depuis longtemps?... Son attitude, tout à l’heure, quand
elle avait rougi, était bien étrange!... Ah! ce serait la fiancée
idéale!... Sa fiancée?... Crime ou évasion.
Il la regardait avidement, et bientôt il lui parut que toute
l’atmosphère de la pièce s’épaississait, formait un brouillard, et que
les bibliothèques, leurs grillages s’étant ouverts, laissaient choir
leur contenu: riche collection d’estampes, aphrodisiaques inutiles!
Il ne pouvait détacher les yeux de cette blouse gonflée par la jeune
poitrine, de ces épaules, de cette nuque, de Marie qu’il imaginait
dévêtue.
«Avec celle-là, est-ce que je pourrais?»
Hélas! il était conscient de son infamie et en souffrait atrocement. Il
en souffrit jusqu’à gémir.
Marie leva la tête, et cela suffit pour que s’évanouît la vision
honteuse.
--J’ai mal! dit Lucien.
--Que puis-je faire?
--Rien... ou, plutôt, si! parlez-moi. Je vous assure que papa se trompe.
Quand je reste seul avec mes pensées, je suis repris par la fièvre. Quel
livre lisez-vous?
--Une brochure de Batchano: _L’influence de la musique sur les aliénés_.
--Je l’ai lue. Elle m’a intéressé, parce que la musique joue un grand
rôle dans ma pièce. Il faudra que je vous raconte le sujet des
_Attendris_, si cela ne vous ennuie pas?
--Cela ne m’ennuiera pas, bien au contraire. Cependant, aujourd’hui,
vous ne devez pas trop parler. Voulez-vous que je vous fasse la lecture?
Que pourrais-je vous lire?
--Mais cela vous fatiguerait.
--Non, si mon accent ne vous agace pas. Je vous lirai ce que vous
aimerez.
--Votre accent est délicieux, Marie. Tenez, lisons les journaux de ce
matin. Il y a presque huit jours que je ne sais plus ce qui se passe
dans le monde.
Il sonna Gertrude.
Mais Gertrude annonça que François Vigier avait pris tous les journaux
qui étaient dans la maison. Lucien la pria d’acheter, sur le quai, le
_Journal_, le _Figaro_ et le _Temps_. Puis, quand elle fut partie, il
allongea le bras au-dessus de la table:
--Donnez-moi votre main, Marie.
--Pourquoi? fit-elle, surprise.
--Pour que je sente que je ne suis plus seul.
Elle céda, mais ne lui permit pas de garder ses doigts qu’il voulait
retenir, et elle détourna les yeux.
Il la contemplait avec tristesse. Il se haïssait, se méprisait, il
aurait voulu l’aimer d’un amour sans espoir.
--Ah! pourquoi n’êtes-vous pas Louise? dit-il.
Souvent, il avait pensé à nourrir son cœur d’un amour criminel et qu’il
ne pourrait avouer.
--Mais, je serai votre sœur, dit Marie.
Il secoua la tête.
Un silence les sépara. Puis Lucien reprit:
--Oui, Marie. Il faut que vous connaissiez ma pièce.
--Mais, j’y compte. Je suis sûre que vous avez beaucoup de talent.
--Pourquoi en êtes-vous sûre? demanda-t-il en minaudant.
--Je ne sais pas. Demandez au docteur Batchano ce que je lui ai dit,
l’autre jour.
--Est-ce que Batchano croit, lui aussi, que je puis avoir du talent?
--Oh! monsieur Batchano est toujours sceptique! dit Marie.
--Il n’est pas sceptique, quand il parle de l’intelligence du petit
Avrinos, ce raté! fit Lucien en abaissant le coin des lèvres. Est-ce que
vous aimez le théâtre, Marie?
Elle avait un culte pour les œuvres de François de Curel. Elle parla de
la _Nouvelle Idole_. Lucien préférait les pièces d’Henry Bataille. Mais
l’un et l’autre adoraient Maeterlinck et Ibsen, Ibsen surtout.
--_Le Canard sauvage_, Marie!
--Et _Maison de Poupée_, Lucien!
--Et _Solness_, et _Jean-Gabriel Borkmann_, et tout enfin, Marie,
tout!... Ah! quel poète!
--Oui, Lucien, un immense poète. Mais vous ferez de belles choses, vous
aussi.
--Non, fit-il, non, je ne crois pas. Rappelez-vous quand Jean-Gabriel
dit à son ami: «_Si tu doutes de toi-même, tu es perdu d’avance!_» Eh
bien! Marie, je suis perdu d’avance. Je doute de moi. Il me faudrait des
encouragements qui me manquent.
--Pourtant, Lucien, _les Attendris_, sont reçus au Grand Théâtre? C’est
un encouragement, cela!
--Un encouragement? Ce serait un encouragement si le directeur du Grand
Théâtre ne me demandait pas vingt-cinq mille francs pour monter ma
pièce.
--Vingt-cinq mille francs!
--Oui, mais ne parlons plus de cela. De nos jours, l’art n’est plus
qu’une question d’argent. Je ne veux pas y penser, cela me met en rage.
Il fut interrompu par l’arrivée de Gertrude qui apportait les journaux.
Lucien voulut les prendre. Marie l’en empêcha. Elle ouvrit le _Temps_ et
se mit à lire.
Le conflit franco-allemand intéressa peu Lucien.
--A notre sale époque, personne n’a envie de se battre, dit-il.
Il pria Marie de chercher ce que l’on jouait au Grand Théâtre. On y
jouait toujours la même pièce, et l’on y annonçait pour la fin du mois
la reprise de _La Brouille_, une œuvre célèbre jadis, au temps du
Théâtre Libre.
--Cela fera trente ou quarante représentations, dit Lucien.
Puis, d’un air grave:
--Il faut que j’écrive à Vincent. Depuis mon malheur je ne lui ai pas
donné signe de vie. Peut-être seriez-vous assez bonne pour jeter ma
lettre à la poste, en sortant?
--Mais oui, dit Marie.
--En ce cas, vous me permettrez d’écrire tout de suite?
--Dictez-moi, Lucien. Je serai votre secrétaire.
--Comme vous êtes gentille! Mais je n’ai que deux mots à lui dire... Mon
stylographe est là, et le papier dans le tiroir... Je vous remercie.
Quelques secondes plus tard, Lucien, se servant du manuscrit des
_Attendris_ comme d’un pupitre, écrivait:
Cher Monsieur Vincent, vous avez raison: nous sommes tout à fait
d’accord. Un stupide accident m’a empêché de vous répondre plus vite
et me force à vous demander d’attendre quelques semaines la signature
dont vous me parlez. Croyez que ma première visite sera pour vous. Si
Hélène Fabre est libre, n’hésitez pas à l’engager, elle serait
admirable dans SYLVANDRE.
Tout à vous.
Lucien François-Vigier.
Quand il eut cacheté cette lettre, il dit à Marie:
--Vous la jetterez à la boîte vous-même, n’est-ce pas?
Elle s’y engagea, et montrant le manuscrit qui avait servi de pupitre:
--C’est votre pièce? Vous devriez me la confier. Je la lirai cette nuit.
--Oh! non! s’écria Lucien. Si je savais que vous lisez _les Attendris_,
je ne pourrais pas dormir. Demain ou après-demain, je vous raconterai le
sujet, et quand j’en aurai la force, je vous lirai moi-même les trois
actes.
--Comme vous voudrez. Je suis très impatiente.
Ils se souriaient, avec confiance et affection.
Marie regarda sa montre.
--Six heures et demie. Il faut que je me sauve, je dîne en ville.
--Déjà? fit Lucien.
Mais le timbre de la porte d’entrée sonna, et Batchano entra dans la
chambre au moment où Lucien baisait la main de Marie.
--Bonsoir, Docteur! Je m’en vais. Je ne veux pas déranger le Maître.
Vous lui direz de ma part que je suis satisfaite de mon malade et que je
viendrai demain.
Elle se sauva, l’âme heureuse.
Pourtant il n’y avait rien de nouveau dans sa vie, mais elle était dans
le même état d’esprit que le jour où elle avait décidé de quitter ses
parents, son tuteur, son existence paisible pour se rendre à Paris et se
vouer à la science.
C’était une jeune fille bizarre, mais sympathique.
Resté seul avec Batchano, Lucien dut répondre à une série de questions
médicales. Il le fit avec mauvaise humeur. En face de Batchano, il
devenait toujours glacial et désagréable. Il le tenait à distance et
fuyait son regard.
Cependant, comme Batchano allait le quitter, Lucien lui demanda tout à
coup:
--Voulez-vous me rendre un service, Costi?
--Volontiers.
--Voici: j’ai dans mes bibliothèques un certain nombre de livres dont je
désire me débarrasser. Leur présence ici m’est devenue odieuse. Je vous
serais reconnaissant de les prendre et d’en faire ce qu’il vous plaira.
Il dit cela sèchement, d’une voix brusque, et il ajouta:
--Excusez-moi de vous donner cette peine, mais je ne puis charger
Gertrude de les vendre.
Sans paraître surpris, Batchano accepta la mission qui lui était
confiée.
Tandis qu’il ouvrait les bibliothèques, Lucien s’indignait de sa propre
faiblesse. Pourquoi avait-il demandé cela?
Quel enfantillage, ou quelle hypocrisie!
Gertrude, appelée, aida à envelopper les volumes (il y en avait une
vingtaine) dans les trois journaux qu’elle avait apportés tout à
l’heure.
--Puis-je dire à votre père, Lucien, que vous m’avez remis ces livres?
--Cela m’est égal, répondit Lucien. Mais priez-le de ne pas m’en parler.
Et il tourna la tête vers le mur.
Dans le cabinet de travail, Batchano trouva François Vigier en train de
compter les lettres qu’il avait écrites à ceux qui, depuis quatre jours,
lui avaient témoigné de l’admiration.
Le vieillard montra les enveloppes et haussa les épaules.
Batchano raconta l’incident des livres. Il y voyait un bon symptôme.
François Vigier ne lui répondit pas tout de suite. Ce ne fut qu’après un
silence qu’il murmura:
--Oui, peut-être.
Puis, après un autre silence:
--Marie est-elle partie? demanda-t-il.