IX

Le lendemain, Renée et Jacques Duprin accompagnèrent Mme Vigier à la

gare du Nord.

Sur le quai, Jacques regarda tendrement Louise et Louise rougit.

--Nous irons te voir pour te donner des nouvelles de ton frère, dit

Renée à son amie.

Il était midi quand le train s’ébranla.

A la même heure, Batchano apportait à Périclès Avrinos les deux billets

de mille francs que Marie lui avait envoyés. Périclès, d’abord, ne

voulut pas les prendre. Il céda, enfin, aux paroles sévères de Batchano.

--Soit! dit-il. Je partirai puisque cela peut la sauver. Mais tu

avoueras que je n’ai pas de chance. Pour une fois qu’il va se passer

quelque chose, il faut que je m’en aille...

--Il ne se passera rien, affirma Batchano. Personne ne veut la guerre.

Et il ajouta:

--Plains-toi d’échapper à ce brouillard!

Ce jour-là, en effet, Paris ressemblait à Londres, et, quand Marie, à

deux heures de l’après-midi, entra dans l’antichambre de l’appartement

du quai Voltaire, elle y trouva l’électricité allumée.

--Pour monsieur Lucien, dit-elle, en posant sur les bras de Gertrude une

lourde botte de chrysanthèmes. Puis elle ôta ses fourrures et son

chapeau.

Elle avait cette robe noire qu’elle mettait pour aller à l’hôpital.

--Me voici, mon cher Maître, dit-elle à François Vigier qui la reçut

dans le cabinet de travail.

Il lui sourit. Elle était charmante, elle était toujours plus jolie

quand la teinte cendrée de ses cheveux atténuait l’ardeur de son regard,

mais ce qui la rendait surtout aimable, c’était l’expression de son

jeune visage où se lisait la joie qu’elle éprouvait à se dévouer. Quand

François Vigier l’eut guidée vers la chambre de Lucien, le jeune homme

qui attendait cette visite avec appréhension, qui avait même résolu de

se montrer maussade afin qu’on le laissât «crever dans son coin»--telle

était son humeur, ce sombre après-midi--Lucien qui avait fait la moue

devant les chrysanthèmes que Gertrude venait de lui apporter, fut

conquis par le ton simple, franc et gai, sur lequel Marie lui dit, après

une poignée de main donnée comme à un camarade:

--Bonjour!... Vous savez que c’est moi, à présent, qui vous soigne? Je

suis très exigeante, je vous en avertis, mais vous me renverrez si je

vous ennuie.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers

François Vigier:

--Allez-vous-en, Maître!... Nous n’avons plus besoin de vous. Vous

désirez que la porte soit ouverte? Comme il vous plaira...

Dès qu’il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre que le brouillard

salissait:

--Oh! que cette lumière est horrible! dit-elle. C’est triste! triste! ne

trouvez-vous pas?

--Si! Mademoiselle... murmura faiblement Lucien.

--Ne m’appelez pas «Mademoiselle», protesta Marie. Votre père dit

«Marie». Dites comme lui, et je vous nommerai «Lucien».

Or, il détestait que l’on fût familier. Mais elle avait fait cette offre

avec tant de bonne grâce qu’il ne fut pas choqué par sa désinvolture.

--Eh bien! Marie, pourquoi n’allumerions-nous pas une lampe?

--J’allais vous le proposer, répondit-elle.

Elle pressa le bouton de l’électricité et les trois ampoules brillèrent

sur le cadre de la grande glace.

--Oh! s’écria Marie. N’avez-vous pas une autre lampe? Celles-ci font mal

aux yeux.

Il lui indiqua une petite lampe de bureau qui se trouvait sur la

cheminée.

--Si je poussais la table près du lit, ce serait plus commode, dit

Marie.

Mais en déplaçant la table, elle changea l’angle de la glace, et Lucien

vit disparaître son reflet. Il le vit disparaître avec plaisir, car,

bien que le barbier eût rasé de près et poudré son visage, il se jugeait

affreux sous cette nouvelle coiffure qu’il avait adoptée et qui,

rejetant ses cheveux de côté, lui découvrait le front.

--Et maintenant, déclara Marie, je ferme les rideaux.

Elle les tira, puis souleva la botte de chrysanthèmes, restée sur une

chaise:

--Puis-je demander à Gertrude quelques vases?

Lucien se prit à rougir. Il ne l’avait pas remerciée.

--Excusez-moi, je souffrais lorsque Gertrude m’a apporté vos belles

fleurs et elle les a posées là. Je voudrais vous dire combien je vous

suis reconnaissant...

--Non, ne dites rien.

--Si! je veux vous dire, Marie, que, hier, au cours d’une très triste

journée, je n’ai eu qu’une seule joie, et que cette joie, c’est à vous

que je la dois. Quand Louise m’a donné vos roses, j’ai pensé qu’il y

avait quelqu’un, dont ce n’était pas le devoir de m’aimer, qui songeait

à moi et me plaignait un peu. Et je me suis senti moins ridicule.

La voix de Lucien s’était émue. Marie le regarda:

--Ridicule?... Pourquoi vous sentiriez-vous ridicule?

Sans lui répondre, il hocha la tête avec mélancolie.

Il avait tort de n’être pas satisfait de sa nouvelle coiffure.

L’admirable front qu’il tenait de son père lui éclairait tout le visage.

Lucien était assis dans le lit. Les bandages, qui lui entouraient la

poitrine, ajoutaient du pittoresque à sa beauté, quelque chose de

militaire et de viril.

Tout à coup, Marie se décida:

--Je suis très franche, Lucien, dit-elle. Eh bien! je crois en effet que

beaucoup de personnes, qui n’auront jamais le courage de chercher la

mort, sont toujours prêtes à se moquer de ceux qui ont eu ce courage et

qui n’ont pas réussi. Mais ces personnes-là ne comptent pas. Il ne faut

ni vivre, ni mourir pour elles... A présent, j’irai demander à Gertrude

les vases.

Elle quitta la chambre. Comme elle traversait le couloir, elle aperçut,

par la porte du bureau, François Vigier penché sur sa table; elle crut

qu’il travaillait: les pages qu’il écrirait ce jour-là, ce serait grâce

à elle qu’il pourrait les composer!... Elle fut si contente d’elle-même

qu’elle souriait en arrivant à l’office où Gertrude l’accueillit mal.

Gertrude trouvait incorrect qu’une jeune fille passât l’après-midi dans

la chambre d’un jeune homme. Et la cuisinière avait beau lui dire:

--Une étudiante, c’est pas une femme.

Et encore:

--Pour ce qu’elle risque avec celui-là!

Gertrude, prompte à mal juger, n’approuvait pas ces façons, mais ce fut

bien autre chose, quand elle vit, en apportant les vases, la lampe

allumée et les rideaux tirés.

--Mademoiselle a-t-elle fermé les persiennes? dit-elle d’un ton bougon.

--Non, Gertrude. Vous les fermerez en nous donnant le thé, répondit

Marie.

Elle arrangeait les chrysanthèmes. Sur la table, près de la photographie

de Mme Vigier et du manuscrit des _Attendris_, elle posa une grande

coupe remplie de fleurs dorées, puis elle monta sur une chaise afin de

placer trois verres de Venise sur la console des bibliothèques, à

mi-hauteur des murs. Ce faisant, elle s’étonna de voir les grillages

doublés de soie qui cachaient les volumes:

--Vous devez beaucoup aimer vos livres, Lucien, pour les protéger ainsi.

--J’ai quelques belles reliures, répondit-il, avec gêne.

Marie descendit de la chaise, prit un fauteuil, s’assit, et, s’accoudant

sur la table:

--Organisons nos après-midi, voulez-vous? dit-elle.

Mais Lucien murmura, d’une voix caressante:

--Comme vous êtes bonne!

--Oh! je n’aime pas les compliments! fit-elle en fronçant les sourcils.

--Ce n’est pas un compliment...

--Alors, c’est une erreur de psychologie. Je ne suis pas bonne. Je suis

très dévouée à mes amis, et je suis heureuse de pouvoir rendre service à

votre père... Mais qu’avez-vous?

--Rien! ma poitrine...

--Vous souffrez? dois-je appeler monsieur Vigier?

--Non! Non!... Vous êtes ici pour qu’il puisse travailler en paix. Ne le

dérangez pas.

--Mais, Lucien, votre figure est toute changée. Qu’y a-t-il? Dites... Je

peux comprendre beaucoup de choses.

--Vous ne comprendriez pas ce que je sens.

--Qu’en savez-vous? Ayez confiance.

--Eh bien! tout à l’heure, pendant que vous arrangiez cette chambre...

Mais à quoi bon vous raconter cela?

--Il le faut puisque vous avez commencé.

--Vous ne vous moquerez pas de moi?

--Non. Je vous le jure.

--Alors, voici: je rêvais, tout à l’heure, en vous suivant des yeux, que

j’avais une amie, que c’était pour moi que vous étiez venue, ce soir,

pour moi... Vous m’avez détrompé. Oh! je ne vous en veux pas. J’ai

l’habitude... Quand on vit auprès de lui, on ne peut être que son

reflet. Mais c’est triste, parfois.

--Oui, c’est triste, Lucien, très triste, n’est-ce pas, d’être le fils

d’un grand homme?

--Marie, vous avez promis de ne pas vous moquer.

--Je ne me moque pas. Écoutez! quand j’ai appris que vous aviez voulu

mourir, j’ai beaucoup réfléchi... Ce matin, monsieur Vigier m’a raconté

ce qui s’est passé. Et je crois à présent que je connais votre

caractère. Je serai votre amie, Lucien, votre alliée.

Elle se penchait sur la table. Quand elle se tut, ne trouvant plus les

mots qu’il lui fallait, Lucien tourna lentement la tête vers elle, et

soudain, levant les paupières, en grande coquette, il lui jeta la flamme

bleue de son regard, puis, sans une parole, lui tendit la main.

Marie prit cette main pour la serrer fortement, virilement, mais Lucien

garda emprisonnés, entre ses doigts tièdes, les doigts de la jeune

fille.

Elle rougit jusqu’au front. Pourquoi?

Lucien murmura:

--Si vous saviez de quelle solitude vous venez de me sauver!

Mais, du pas de la porte, Gertrude, qu’ils n’avaient point entendue,

annonça sa présence en toussant.

Leurs mains se séparèrent. Marie se leva pour aider Gertrude à installer

le plateau du thé sur la table. La bouilloire chantait. Tête basse,

Marie s’occupa de beurrer les tartines, tandis que Gertrude fermait les

persiennes.

--Croyez-vous, Marie, que je puisse boire du thé? fit Lucien.

--J’irai demander à votre père, répondit Marie avec empressement.

Elle sortit, traversa le corridor, entra dans le cabinet de travail.

François Vigier était assis dans le fauteuil.

--Eh bien! comment cela va-t-il, là-bas?

--Très bien, Maître. Il voudrait savoir s’il peut boire du thé.

--Du thé? Voyons, Marie, voyons! vous n’allez pas donner du thé à ce

garçon qui a besoin, par-dessus tout, de calme et de sommeil? A quoi

pensez-vous? J’espère que vous ne le faites pas trop parler?

--Non. C’est-à-dire... Je voudrais justement vous prier de me prêter un

livre.

Quand il eut trouvé le volume qu’elle désirait, elle retourna auprès de

Lucien.

--J’ai été grondée, lui dit-elle. Vous n’aurez pas de thé et nous ne

parlerons plus; vous devez rester absolument tranquille. Je vais lire.

Elle but la tasse qu’elle s’était versée, reprit sa place et se pencha

sur le livre.

Elle sentait les yeux de Lucien fixés sur elle. Elle pensait:

«Comme il a dû souffrir pour être tellement ému par mes paroles!» Et

elle avait le cœur plein de haine pour Mme Vigier: «C’est une vilaine

femme! se disait-elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû remplacer auprès

de Lucien le père qui lui fait défaut? Un homme de génie n’est pas un

père, il a d’autres fils!»

Ce raisonnement était un peu vague. Marie désirait que Lucien fût une

victime, il lui était agréable d’imaginer qu’elle le sauverait du

désespoir. Quand elle avait proposé de le soigner, il y avait eu,

peut-être, en elle, l’inconsciente ambition de pouvoir dire à ses amies

qu’elle passait tous les après-midi chez François Vigier, mais, depuis

quelques minutes, elle était sincèrement enthousiaste de l’œuvre de

justice qu’elle entrevoyait: il fallait rendre à cet enfant le goût de

vivre. Elle l’appelait en elle-même «cet enfant». Cependant, elle se

souvint des calomnies dont il était l’objet, et elle se révolta contre

la crédulité méchante des gens du monde. Lucien lui aurait-il pris la

main, comme il l’avait prise, l’aurait-il gardée et caressée tendrement,

gentiment, s’il avait eu des mœurs infâmes et un ami regretté? Non!

c’était une victime, un poète faible, sensible, une victime.

Marie tournait les pages du livre.

Lucien ne voyait pas son visage qu’elle tenait baissé, mais il voyait

les cheveux cendrés, les petites oreilles rouges, la nuque ployée et,

sous la blouse, la forme de la gorge.

D’abord, il éprouva de la joie, une joie très pure et très fraîche: le

cauchemar de la veille se dissipait. Les longs jours de solitude, qu’il

avait redoutés, seraient égayés par la présence de cette jeune fille

naïve, un peu folle sans doute, mais charmante et sincère, «sincère

jusqu’à se rendre ridicule à force de franchise», affirmait Batchano.

Elle avait dit qu’elle serait son alliée... Est-ce qu’elle se chargerait

de mettre à la poste une lettre pour le Grand Théâtre? Peut-être... Mais

que répondre à Vincent?... Lui dire d’attendre?... Attendre quoi?... Où

trouver la somme qu’il réclamait?... Batchano, qui aimait à évaluer les

fortunes, donnait à Marie Lewinska deux cent mille francs de rente...

Mais non, mais non, cela manquerait d’élégance!

«Ah! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée!» pensa

Lucien.

Si elle l’aimait?... Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? Peut-être

l’aimait-elle depuis longtemps?... Son attitude, tout à l’heure, quand

elle avait rougi, était bien étrange!... Ah! ce serait la fiancée

idéale!... Sa fiancée?... Crime ou évasion.

Il la regardait avidement, et bientôt il lui parut que toute

l’atmosphère de la pièce s’épaississait, formait un brouillard, et que

les bibliothèques, leurs grillages s’étant ouverts, laissaient choir

leur contenu: riche collection d’estampes, aphrodisiaques inutiles!

Il ne pouvait détacher les yeux de cette blouse gonflée par la jeune

poitrine, de ces épaules, de cette nuque, de Marie qu’il imaginait

dévêtue.

«Avec celle-là, est-ce que je pourrais?»

Hélas! il était conscient de son infamie et en souffrait atrocement. Il

en souffrit jusqu’à gémir.

Marie leva la tête, et cela suffit pour que s’évanouît la vision

honteuse.

--J’ai mal! dit Lucien.

--Que puis-je faire?

--Rien... ou, plutôt, si! parlez-moi. Je vous assure que papa se trompe.

Quand je reste seul avec mes pensées, je suis repris par la fièvre. Quel

livre lisez-vous?

--Une brochure de Batchano: _L’influence de la musique sur les aliénés_.

--Je l’ai lue. Elle m’a intéressé, parce que la musique joue un grand

rôle dans ma pièce. Il faudra que je vous raconte le sujet des

_Attendris_, si cela ne vous ennuie pas?

--Cela ne m’ennuiera pas, bien au contraire. Cependant, aujourd’hui,

vous ne devez pas trop parler. Voulez-vous que je vous fasse la lecture?

Que pourrais-je vous lire?

--Mais cela vous fatiguerait.

--Non, si mon accent ne vous agace pas. Je vous lirai ce que vous

aimerez.

--Votre accent est délicieux, Marie. Tenez, lisons les journaux de ce

matin. Il y a presque huit jours que je ne sais plus ce qui se passe

dans le monde.

Il sonna Gertrude.

Mais Gertrude annonça que François Vigier avait pris tous les journaux

qui étaient dans la maison. Lucien la pria d’acheter, sur le quai, le

_Journal_, le _Figaro_ et le _Temps_. Puis, quand elle fut partie, il

allongea le bras au-dessus de la table:

--Donnez-moi votre main, Marie.

--Pourquoi? fit-elle, surprise.

--Pour que je sente que je ne suis plus seul.

Elle céda, mais ne lui permit pas de garder ses doigts qu’il voulait

retenir, et elle détourna les yeux.

Il la contemplait avec tristesse. Il se haïssait, se méprisait, il

aurait voulu l’aimer d’un amour sans espoir.

--Ah! pourquoi n’êtes-vous pas Louise? dit-il.

Souvent, il avait pensé à nourrir son cœur d’un amour criminel et qu’il

ne pourrait avouer.

--Mais, je serai votre sœur, dit Marie.

Il secoua la tête.

Un silence les sépara. Puis Lucien reprit:

--Oui, Marie. Il faut que vous connaissiez ma pièce.

--Mais, j’y compte. Je suis sûre que vous avez beaucoup de talent.

--Pourquoi en êtes-vous sûre? demanda-t-il en minaudant.

--Je ne sais pas. Demandez au docteur Batchano ce que je lui ai dit,

l’autre jour.

--Est-ce que Batchano croit, lui aussi, que je puis avoir du talent?

--Oh! monsieur Batchano est toujours sceptique! dit Marie.

--Il n’est pas sceptique, quand il parle de l’intelligence du petit

Avrinos, ce raté! fit Lucien en abaissant le coin des lèvres. Est-ce que

vous aimez le théâtre, Marie?

Elle avait un culte pour les œuvres de François de Curel. Elle parla de

la _Nouvelle Idole_. Lucien préférait les pièces d’Henry Bataille. Mais

l’un et l’autre adoraient Maeterlinck et Ibsen, Ibsen surtout.

--_Le Canard sauvage_, Marie!

--Et _Maison de Poupée_, Lucien!

--Et _Solness_, et _Jean-Gabriel Borkmann_, et tout enfin, Marie,

tout!... Ah! quel poète!

--Oui, Lucien, un immense poète. Mais vous ferez de belles choses, vous

aussi.

--Non, fit-il, non, je ne crois pas. Rappelez-vous quand Jean-Gabriel

dit à son ami: «_Si tu doutes de toi-même, tu es perdu d’avance!_» Eh

bien! Marie, je suis perdu d’avance. Je doute de moi. Il me faudrait des

encouragements qui me manquent.

--Pourtant, Lucien, _les Attendris_, sont reçus au Grand Théâtre? C’est

un encouragement, cela!

--Un encouragement? Ce serait un encouragement si le directeur du Grand

Théâtre ne me demandait pas vingt-cinq mille francs pour monter ma

pièce.

--Vingt-cinq mille francs!

--Oui, mais ne parlons plus de cela. De nos jours, l’art n’est plus

qu’une question d’argent. Je ne veux pas y penser, cela me met en rage.

Il fut interrompu par l’arrivée de Gertrude qui apportait les journaux.

Lucien voulut les prendre. Marie l’en empêcha. Elle ouvrit le _Temps_ et

se mit à lire.

Le conflit franco-allemand intéressa peu Lucien.

--A notre sale époque, personne n’a envie de se battre, dit-il.

Il pria Marie de chercher ce que l’on jouait au Grand Théâtre. On y

jouait toujours la même pièce, et l’on y annonçait pour la fin du mois

la reprise de _La Brouille_, une œuvre célèbre jadis, au temps du

Théâtre Libre.

--Cela fera trente ou quarante représentations, dit Lucien.

Puis, d’un air grave:

--Il faut que j’écrive à Vincent. Depuis mon malheur je ne lui ai pas

donné signe de vie. Peut-être seriez-vous assez bonne pour jeter ma

lettre à la poste, en sortant?

--Mais oui, dit Marie.

--En ce cas, vous me permettrez d’écrire tout de suite?

--Dictez-moi, Lucien. Je serai votre secrétaire.

--Comme vous êtes gentille! Mais je n’ai que deux mots à lui dire... Mon

stylographe est là, et le papier dans le tiroir... Je vous remercie.

Quelques secondes plus tard, Lucien, se servant du manuscrit des

_Attendris_ comme d’un pupitre, écrivait:

Cher Monsieur Vincent, vous avez raison: nous sommes tout à fait

d’accord. Un stupide accident m’a empêché de vous répondre plus vite

et me force à vous demander d’attendre quelques semaines la signature

dont vous me parlez. Croyez que ma première visite sera pour vous. Si

Hélène Fabre est libre, n’hésitez pas à l’engager, elle serait

admirable dans SYLVANDRE.

Tout à vous.

Lucien François-Vigier.

Quand il eut cacheté cette lettre, il dit à Marie:

--Vous la jetterez à la boîte vous-même, n’est-ce pas?

Elle s’y engagea, et montrant le manuscrit qui avait servi de pupitre:

--C’est votre pièce? Vous devriez me la confier. Je la lirai cette nuit.

--Oh! non! s’écria Lucien. Si je savais que vous lisez _les Attendris_,

je ne pourrais pas dormir. Demain ou après-demain, je vous raconterai le

sujet, et quand j’en aurai la force, je vous lirai moi-même les trois

actes.

--Comme vous voudrez. Je suis très impatiente.

Ils se souriaient, avec confiance et affection.

Marie regarda sa montre.

--Six heures et demie. Il faut que je me sauve, je dîne en ville.

--Déjà? fit Lucien.

Mais le timbre de la porte d’entrée sonna, et Batchano entra dans la

chambre au moment où Lucien baisait la main de Marie.

--Bonsoir, Docteur! Je m’en vais. Je ne veux pas déranger le Maître.

Vous lui direz de ma part que je suis satisfaite de mon malade et que je

viendrai demain.

Elle se sauva, l’âme heureuse.

Pourtant il n’y avait rien de nouveau dans sa vie, mais elle était dans

le même état d’esprit que le jour où elle avait décidé de quitter ses

parents, son tuteur, son existence paisible pour se rendre à Paris et se

vouer à la science.

C’était une jeune fille bizarre, mais sympathique.

Resté seul avec Batchano, Lucien dut répondre à une série de questions

médicales. Il le fit avec mauvaise humeur. En face de Batchano, il

devenait toujours glacial et désagréable. Il le tenait à distance et

fuyait son regard.

Cependant, comme Batchano allait le quitter, Lucien lui demanda tout à

coup:

--Voulez-vous me rendre un service, Costi?

--Volontiers.

--Voici: j’ai dans mes bibliothèques un certain nombre de livres dont je

désire me débarrasser. Leur présence ici m’est devenue odieuse. Je vous

serais reconnaissant de les prendre et d’en faire ce qu’il vous plaira.

Il dit cela sèchement, d’une voix brusque, et il ajouta:

--Excusez-moi de vous donner cette peine, mais je ne puis charger

Gertrude de les vendre.

Sans paraître surpris, Batchano accepta la mission qui lui était

confiée.

Tandis qu’il ouvrait les bibliothèques, Lucien s’indignait de sa propre

faiblesse. Pourquoi avait-il demandé cela?

Quel enfantillage, ou quelle hypocrisie!

Gertrude, appelée, aida à envelopper les volumes (il y en avait une

vingtaine) dans les trois journaux qu’elle avait apportés tout à

l’heure.

--Puis-je dire à votre père, Lucien, que vous m’avez remis ces livres?

--Cela m’est égal, répondit Lucien. Mais priez-le de ne pas m’en parler.

Et il tourna la tête vers le mur.

Dans le cabinet de travail, Batchano trouva François Vigier en train de

compter les lettres qu’il avait écrites à ceux qui, depuis quatre jours,

lui avaient témoigné de l’admiration.

Le vieillard montra les enveloppes et haussa les épaules.

Batchano raconta l’incident des livres. Il y voyait un bon symptôme.

François Vigier ne lui répondit pas tout de suite. Ce ne fut qu’après un

silence qu’il murmura:

--Oui, peut-être.

Puis, après un autre silence:

--Marie est-elle partie? demanda-t-il.

Lucien · 第 24 / 48 题