VIII

Mme Vigier secoua tristement la tête, leva un peu la main au-dessus des

couvertures, laissa tomber cette main fatiguée:

--Vous avez toujours raison, François.

Elle ferma les yeux pour ne plus le voir.

Une seule lampe éclairait la pièce. Sur l’oreiller, les beaux cheveux

encadraient le petit visage et caressaient une épaule et la naissance

d’un sein à demi-nu.

Debout au pied du lit, François Vigier se souvenait... Cruels souvenirs!

--Le meilleur train pour Compiègne est à midi. Je vais vous envoyer

Gertrude. Il faut qu’elle commence vos malles.

Il se dirigea vers la porte. Il l’ouvrait.

--François?

--Oui.

--Dites-moi la vérité.

--Mais je vous l’ai dite...

--Non, ce n’est pas la vérité.

--Si! je vous le jure.

Il était revenu à son chevet.

--Vous me le jurez?

--Je vous jure que tout ce qui est arrivé est arrivé par ma faute.

--Mais pourquoi avez-vous fait cela, vous qui l’aimez? s’écria-t-elle.

Et, comme il se taisait et baissait la tête, elle supplia:

--Au moins, promettez-moi que vous lui avez pardonné?

--Je lui ai pardonné, dit-il doucement.

--Et vous lirez sa pièce?

--Je la lirai. Ou, plutôt, tenez! nous ferons mieux: dans un mois, à

votre retour, il nous la lira lui-même, et si elle ne me déplaît pas

trop, eh bien! je ne m’opposerai pas à ce que le Grand Théâtre la joue.

Êtes-vous contente?

Elle le regarda, surprise.

--Oui, murmura-t-elle.

--Alors, reprit-il, avec un sourire, il faut que vous me promettiez,

vous aussi, quelque chose. Je désire que vous ne restiez pas enfermée

dans vos appartements, à Compiègne. Il faut vous distraire. Vous aimez à

monter à cheval, votre cousine appartient à plusieurs équipages, suivez

les chasses.

--Que je suive les chasses, François! Vous n’y pensez pas?... Comment

pourrais-je m’amuser pendant que Lucien...

--Vous lui rendrez service, Yvonne! On a trop parlé de son accident.

Faites que chacun, après vous avoir vue, soit convaincu que rien de

grave ne s’est passé dans notre famille. Est-ce promis?

--J’essaierai, dit Mme Vigier.

Et François Vigier pensa:

«Elle m’obéira. Elle est assez jeune pour se plaire à être désirée, et

je suis si vieux que les galants auront de l’espoir. Hé! que

m’importe?...»

--Je vous envoie Gertrude, dit-il.

Puis il sortit, vite, de cette pièce où, jadis, après le départ de

l’infidèle, il avait passé tant de nuits épouvantables.

Il traversa le cabinet de toilette, pénétra dans le corridor, hésita

devant la chambre de Lucien,--Batchano s’y trouvait, il était sept

heures du soir,--poursuivit sa route, entra dans le bureau, sonna

Gertrude, lui donna des ordres, et, les coudes sur les bras de son

fauteuil, le regard perdu, le menton appuyé sur la cravate aux larges

boucles, la frange de ses cheveux plats brillant sous la lumière de la

lampe, il resta immobile.

Quelques minutes plus tard, Batchano le rejoignit et lui annonça que

Lucien avait, de nouveau, la fièvre, s’agitait, délirait presque.

--Avez-vous l’intention d’isoler votre fils, mon cher Maître?

Mais François Vigier, avec un geste las:

--Je n’ai aucune intention, mon pauvre Batchano. Je ne peux plus rester

auprès de lui.

Lucien · 第 23 / 48 题