VII

Pendant tout l’après-midi, François Vigier n’entra qu’une fois et ne

demeura qu’un instant dans la chambre de son fils.

--Je laisse les portes ouvertes, tu peux m’appeler.

Louise surveillait le sommeil de Mme Vigier, et Lucien, dans une

solitude qui lui faisait mal, plus mal que son épaule pourtant si

douloureuse, put lire et relire la lettre que lui avait écrite, quatre

jours auparavant, le directeur du Grand Théâtre:

Cher Monsieur,

J’apprends par FEMINA que _les Attendris_ seront joués chez moi, ce

printemps. J’en conclus que nous sommes tout à fait d’accord et vous

attends pour échanger les signatures indispensables.

Croyez, etc...

Vincent.

Cela signifiait:

«Apportez-moi vingt-cinq mille francs et je monte votre pièce.»

Donc la combinaison _Femina_ avait échoué. Mais il y avait un

post-scriptum:

«_Que diriez-vous d’Hélène Fabre pour SYLVANDRE?_»

Et ce post-scriptum fit rêver Lucien.

--Hélène Fabre dans le rôle de SYLVANDRE, ah! oui, ce serait bien!

Il voyait le surprenant, le douloureux, le maigre visage de cette

comédienne qui fut si souvent phtisique sur les planches; il voyait

Hélène Fabre dans la dernière scène de son premier acte. Il la voyait

étendue sur une chaise-longue, pâle comme une morte, presque

immatérielle, répondant par des sourires navrés à l’inquiète tendresse

de son mari, puis, tout à coup, parce que, là-haut, dans l’atelier qui

dominait la villa, FRÉDÉRIC, son amant, commençait de jouer sur l’orgue

le duo de _Tristan_, se ranimant, devenant plus que belle, soulevée,

illuminée, guérie par sa passion. GÉRALD, alors GÉRALD, son mari,

désespéré, mais prêt au sacrifice, lui annonçait qu’il allait partir,

rentrer à Paris où l’appelaient de vagues affaires, et il mendiait une

parole qui le retînt. Mais SYLVANDRE ne l’écoutait pas. Transfigurée,

elle appartenait à l’harmonie qui tombait des cintres. GÉRALD

s’approchait de la fenêtre ouverte sur la Méditerranée, et MARTHE, sa

jeune sœur, qui survenait, lui demandait à voix basse:

«Pourquoi pleures-tu?»

Il répondait:

«Chut! écoute: c’est trop beau!...»

Et MARTHE, troublée, elle aussi écoutait TRISTAN.

Ah! la forte conclusion d’une exposition serrée! Toutes les scènes du

début convergeaient vers cette scène dramatique, dramatique sans éclat

de voix, ni parole violente.

Du grand théâtre!

--Vingt-cinq mille francs!... Où trouver cette somme?

L’autre semaine, Lucien se disait:

--Si la combinaison _Femina_ échoue, maman, devenue ma complice, sera

obligée de me donner cet argent.

Mme Vigier pouvait se procurer vingt mille francs en aliénant, au profit

de quelque usurier, dix mois de sa pension. Rien de plus simple!... Mais

comment lui demander cela? Il faudrait la revoir, subir ses questions,

et d’ailleurs, jamais, jamais! elle n’irait seule chez un usurier, et

Lucien n’avait pas un ami pour l’y conduire.

Non! pas un ami!... Des complices, oui, une douzaine de complices, pas

un ami! Tous ses camarades du lycée s’étaient écartés de lui après ce

qui était arrivé, un soir, il y avait six ans de cela, à la Taverne de

la rue des Écoles.

Ah! cette soirée, cette première fois... Comme cela avait été

brusque!... Oh! non, non! ne pas penser à cela, surtout ne pas penser à

cela!

Pas un ami!... Pourtant, il faudrait qu’un ami parlât à Vincent, lui

demandât d’attendre.

--Si Reggie était ici...

Mais si Reggie avait été ici, Lucien n’aurait pas essayé de mourir.

--Comme il me méprisera, quand il saura ce que j’ai fait!

On le lui écrirait sans doute. Fernand d’Oriville et le petit Meb le lui

écriraient en se moquant de ce suicide avorté, et Reggie se moquerait

comme les autres, et il aurait raison, car enfin, quand on veut mourir,

on ne se loge pas une balle dans l’épaule... Vincent lui-même devait,

aujourd’hui, rire de son gros rire vulgaire, mais pour celui-là, il ne

fallait pas être inquiet. Qu’on lui laissât entrevoir la chance de

gagner quelques billets de banque et il se mettrait à plat ventre. Son

âme n’était que de la boue!...

Oui, de la boue!... Et pourtant, ce Vincent, homme méprisable, était un

acteur plein de talent. Il avait un immense talent!... Comme il serait

vrai dans le personnage de GÉRALD! Quelle apparence écrasée il saurait

lui donner, au dernier acte, quand il s’en irait, à travers le théâtre,

suivant, seul, le cercueil de MARTHE, sa victime!

Encore une belle scène, la plus belle, la plus dangereuse aussi... Le

public comprendrait-il que ce mari, à la fois complaisant et criminel à

force de bonté, avait de la grandeur? Un mot ironique dans la salle, et

la pièce croulait.

«Cela ne passera pas! Vous devriez faire de vos _Attendris_, un roman,

mon cher», avait déclaré Fernand d’Oriville, le jour que Lucien avait lu

sa pièce dans l’atelier de Lovell. Mais Reggie et le petit Meb avaient

protesté.

Peut-être ce d’Oriville avait-il raison? C’était un chroniqueur habitué

à l’atmosphère des répétitions générales.

Et, quelques minutes, Lucien songea qu’il aurait le loisir, pendant sa

convalescence, de transformer les _Attendris_. Mais il y renonça vite:

un roman, même quand il réussit, ne change pas l’existence de son

auteur, tandis que le théâtre donne la gloire immédiate, et, plus que

jamais, Lucien voulait la gloire.

Il n’y avait devant lui d’autre issue: ou la mort, ou la gloire. Hélas!

il n’osait plus penser à la mort, et, en fait de gloire, il n’apercevait

que le sombre avenir de deux mois de prison, de solitude, de cette

solitude qu’il se sentait incapable de supporter davantage sans devenir

le jouet des fantômes que le crépuscule appelait dans la chambre.

Plusieurs fois, il fut sur le point de crier:

--Père! Père!... Viens! je vais tout te dire!

Mais une pudeur l’en empêcha.

De nouveau, il se souvint de la Taverne de la rue des Écoles.

C’était un soir que ses amis du lycée projetaient de se rendre, pour la

première fois de leur vie, dans une maison close. A côté de Lucien était

assis le frère aîné de l’un de ses camarades, un beau jeune homme de

vingt ans, qui parlait des femmes avec autorité. Lucien l’écoutait en

l’admirant et en buvant force cocktails pour se donner du courage,

lorsque, tout à coup, l’incompréhensible vertige, le désir jusque-là

inconnu s’était emparé de lui, avait pesé sur sa nuque, avait conduit sa

main... Et, quand le jeune homme avait meurtri les joues de Lucien en le

giflant à tour de bras, Lucien s’était mis à sangloter, à sangloter

comme un pauvre gosse, sans même chercher une excuse ou un mensonge...

Ah! ne pas penser à cela!... N’y pas penser, ou devenir fou! Évoquer

cette honte, c’était raviver le mal, rappeler l’obsession... Déjà,

Lucien imaginait combien il eût été délicieux, dans le crépuscule

qu’embaumait le parfum de Marie, de s’endormir, la tête posée contre la

robuste, la mâle poitrine de Reggie, ou mieux encore: de s’endormir

chastement, comme il l’avait fait, la veille, en tenant la main de

Batchano.

Si François Vigier avait su être tendre, s’il avait passé l’après-midi

au chevet de son fils, s’il lui avait parlé, comme autrefois, de ses

livres, de ses travaux, de ses grandes hypothèses, s’il l’avait emporté

dans les régions où ne vit que l’Idée, Lucien aurait tâché de lui

décrire, il croyait qu’il aurait pu lui décrire ses souffrances, il les

lui aurait décrites théoriquement, d’une façon abstraite, comme s’il

s’agissait des souffrances d’un autre.

Mais point de tendresse!... Au secret! l’accusé qui refuse de faire des

aveux, la solitude aura raison de lui.

--Les bourreaux! Ils ne m’auront pas!... Même s’ils m’enferment ici,

pendant des mois, ils ne m’auront pas.

Avec la nuit qui montait, la fièvre était revenue. Elle battait les

tempes. L’oreiller brûlait la joue.

--Ah! pourquoi maman ne m’a-t-elle pas prêté cent louis, l’autre

soir?... Si elle me les avait prêtés, je serais, à présent, avec Reggie,

dans les rues de Milan ou de Florence.

Et l’Italie fut devant ses yeux, l’Italie qu’il ne connaissait que par

les paysages lointains des tableaux de Léonard ou de Luini. Puis il

aperçut la figure du Baptiste qui est au Louvre. Étrange figure!

--Oh! Reggie! Reggie! Où es-tu? Où passeras-tu la nuit? Dans quel bouge

passeras-tu la nuit? Ah! misérable!... Non, je ne t’aime pas! Non, je ne

t’aime pas!... D’abord, tu es bête... Tu ne comprends rien à la vie.

Crois-tu que tu aies tout dit quand tu affirmes qu’il n’est de crimes

que contre la beauté?... Si je ne suis pas criminel, si tes caresses ne

sont pas des crimes, pourquoi ai-je ces remords, ce dégoût, cette haine?

Oui, je t’ennuie avec mes gémissements. J’ai tort de te parler et

d’attendre que tu me parles. Écoute: il faut que tu le saches, je ne

t’aime pas!... Celui que j’aime pourrait m’expliquer mon âme torturée,

celui-là est sublime. Mais celui-là, jamais, tu entends, Reggie, jamais

je ne souillerai sa pureté en lui disant mon épouvantable amour!... Et

maintenant, trahis-moi, ce soir. Cela m’est égal puisque ce n’est pas

toi que j’aime!... Mais que lui importe? Il ne cherche que le plaisir,

le plaisir que ne lui procurent plus les femmes. Ah! je le hais!... Non,

je t’aime!... Hélas! je l’aime!... N’aura-t-il pas un moment de pitié

quand il apprendra que j’ai failli mourir?... Peut-être va-t-il

m’écrire. Il devinera que je ne puis aller à la poste restante. Mais on

ne me donnera pas ses lettres s’il m’écrit. Ils vont mettre un mur entre

moi et la vie... Comme Louise a été cruelle, et papa, plus cruel encore!

Une seule personne a été bonne pour moi, une seule. C’était gentil de

m’apporter des fleurs. Nous avons toujours eu de la sympathie, l’un pour

l’autre. Elle est très jolie. Mais ce n’est pas sa beauté qui m’attire.

Elle est très riche, elle aurait pu se marier, avoir des amants, mener

la vie que mènent toutes les femmes... Ah! si c’était elle qui m’aimait,

au lieu de cette pauvre Renée... Peut-être... peut-être... ce serait

l’enfer ou la guérison. Mais elle ne m’aime pas. Pour elle, l’amour

n’existe pas, elle le méprise. D’ailleurs, je suis naïf de croire que

c’est par pitié ou par bonté qu’elle a songé à m’apporter ces roses.

C’est pour lui plaire qu’elle a fait cela, pour lui plaire, à lui

qu’elle adore, comme aussi ce n’est pas pour moi, par affection pour

moi, que Batchano m’a soigné, c’est pour lui plaire, à lui qui me prend

tout et qui voudrait me voir dans la tombe... Non! ce n’est pas vrai!...

Batchano m’a dit, ce matin, que je serais mort si papa n’avait arrêté

immédiatement l’hémorragie, et c’était très difficile de l’arrêter... Il

est grand, il est généreux, mais il veut me punir, et il a raison de me

punir, et moi-même je veux expier, je voudrais expier davantage dans ce

corps que j’exècre, qui pèse sur moi comme un manteau de boue!... Ah! je

souffre!... Seigneur, ayez pitié!... Si je faisais venir un prêtre, si

je me confessais à vous, Seigneur, auriez-vous pitié?... Mais si Dieu

existait, serais-je vivant, serais-je dans cette géhenne, moi qui ne

suis coupable que d’être né tel que je suis?... Ah! vous ne savez pas,

vous ne savez pas, vous tous qui me méprisez, non! vous ne savez pas...

Je veux, je veux être pur!

Lucien · 第 22 / 48 题