--Tais-toi, Costi! Ce serait admirable, mon vieux!... Je donnerais dix
années de ma vie pour que la guerre fût déclarée demain!
Et Périclès Avrinos, en agitant les bras, parcourait la chambre qui lui
servait tour à tour de salle à manger, de cabinet de travail et de
salon.
Assis devant la fenêtre, Batchano regardait son ami avec un peu de
dédain et beaucoup de tendresse. Il savait que ceux qui souhaitent des
catastrophes n’ont plus confiance dans leur propre avenir.
--Laissons cela, Périclès, dit-il, et parlons sérieusement. Je viens de
vivre quatre jours enfermé. La dernière fois que je t’ai vu, c’était
avant-hier, chez François Vigier. Tu pensais qu’après les notes déjà
publiées sur l’accident de Lucien, le scandale était inévitable.
Aujourd’hui, parce que l’affaire du Maroc recommence, tu crois que nous
n’avons plus rien à craindre. Tu me parais bien optimiste!
--Je crois, Costi, s’écria Périclès en se campant devant Batchano, que
la nouvelle insolence de Berlin va provoquer dans Paris une telle rafale
de colère que personne ne lirait le journal qui s’aviserait de nous
parler de ton Lucien!... Et c’est beau, cela, vieux! Il suffit qu’on
pense à se battre pour que toutes les bouches d’égout se ferment. Dis à
François Vigier de dormir tranquille, et, à son fils, de se hâter de
guérir. Dans quelques semaines, s’il veut vraiment s’en aller de ce
monde mal fait, il en aura l’occasion. Ah! Costi, une balle en plein
cœur, dans l’exaltation du combat, ça! ça! c’est une mort!... Allons!
vieux, prends ton chapeau et sortons: je vais aux nouvelles.
Mais Batchano, qui s’était levé, s’approcha de la table.
--Tu oublies, dit-il, que je dois préparer une ordonnance pour Simonne.
Et, s’asseyant, il se mit à écrire.
Un voile couvrit la figure de Périclès.
--Dis-moi la vérité, Costi!... Elle est perdue?
--Elle est très malade. Il faudrait l’emmener dans le Midi.
--Et l’argent?... dit Périclès.
Batchano n’était pas assez riche pour lui répondre. Sa clientèle lui
rapportait plus d’invitations à dîner que de billets de banque. Il
tendit l’ordonnance à Périclès, et Périclès murmura, tête basse:
--Attends-moi. Je vais l’embrasser.
Dix minutes plus tard, les deux jeunes gens descendaient sur la rue de
Rennes vers le boulevard Saint-Germain. Longtemps ils cheminèrent, côte
à côte, silencieux.
Périclès pensait à sa maîtresse. Ce n’était pas une fille très
distinguée, ni très jolie, ni très intelligente, mais elle l’empêchait
d’être seul, elle lui rendait de la fierté quand il avait trop souffert
d’être sans génie. Alors, voilà! il l’aimait...
Sur le boulevard Saint-Germain, des camelots vendaient avec de grands
cris une édition spéciale.
--Tu vois, Costi, ça chauffe!
Batchano prit le bras de Périclès.
--Si je trouve cent louis avant demain, partiras-tu avec Simonne?
Périclès hésita.
--Oui, vieux, je partirai. Mais tu ne les trouveras pas.
Ils se séparèrent. Périclès allait à la Chambre, et Batchano gagna les
quais.
Une brise, qui soufflait sur la Seine, poussait les dernières feuilles
vers le fleuve. De longs nuages couleur d’argent glissaient dans le ciel
bleu. Les fenêtres du Louvre étaient illuminées, frappées obliquement
par le soleil matinal. Près de leurs boîtes ouvertes, quelques
bouquinistes formaient des groupes, et, sur l’impériale d’un omnibus qui
passa, chaque voyageur tenait devant son visage un journal déplié.
«La guerre...» pensa Batchano.
Optimiste, il ne croyait pas qu’elle éclaterait. On l’avait prédite si
souvent depuis quelques années!... Il se réjouit de cet incident qui
devait détourner de Lucien la curiosité des salons et de la presse.
Mais, pour être plus intime, le drame qui allait se poursuivre dans la
famille Vigier n’en serait que plus poignant.
Batchano y songeait, quand il entendit son nom. Baissant la tête, il
aperçut un bel automobile dont un valet en livrée tenait la portière,
et, dans cet automobile, Marie qui s’élança vers lui, la main tendue.
--Bonjour, Docteur!... Comment va-t-il?... Mieux? Sauvé?... Oh! que je
suis contente!... Pensez-vous que je pourrai voir le Maître?... Oui?...
Alors, je monte avec vous.
Elle gazouillait. Elle avait les lèvres humides, le regard joyeux. Un
long pardessus de zibeline lui enveloppait la taille; le bord d’une
toque de même fourrure s’appuyait sur son front bombé, et d’admirables
roses, presque noires, étaient attachées sur l’énorme manchon qu’elle
balançait tout en parlant.
--Elle si riche, et Périclès si pauvre! se dit Batchano.
Et, très vite, il se décida:
--Avant que nous montions chez François Vigier, Mademoiselle,
voulez-vous que nous causions un peu? Vous vous rappelez que nous avons
signé un traité d’alliance, l’autre soir, chez lady Cynthia?
--Si je me rappelle?... s’écria Marie. Mais vous ne vous doutez pas,
monsieur Batchano, de tout ce que j’ai fait pour tenir ma parole! Depuis
quatre jours, je ne cesse de le défendre!... Et je vous dirai que j’ai
trouvé le seul moyen... Je n’aimerais pas être le fils d’un grand homme,
Docteur, et, surtout, si j’étais un poète.
--Mais, Mademoiselle, interrompit Batchano, ce n’est pas de Lucien que
je désire vous parler.
--Ah! fit Marie.
Pour elle, il n’existait au monde d’autre sujet de conversation.
--J’ai un service personnel à vous demander, reprit Batchano.
--Un service?... Que je suis heureuse!... Dites vite!
--Voici: je connais un jeune homme qui n’a pas d’argent et dont la
maîtresse se meurt de tuberculose. Avec deux mille francs, on pourrait
les envoyer dans le Midi, et, sinon sauver une vie, du moins essayer de
la sauver. Voulez-vous?
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle s’éloigna un peu de Batchano
et le regarda droit aux yeux, puis, d’une voix changée, précise:
--Depuis que je dispose de ma fortune, Docteur, je suis obligée de ne
jamais donner d’argent à ceux qui m’en demandent. Sans cela, mon
existence deviendrait impossible. Mais, vous, vous n’avez pas besoin de
demander... Nous sommes devenus des amis, l’autre soir, monsieur
Batchano, et donc, c’est entendu: il faut deux mille francs, vous les
aurez cet après-midi. Non! ne me remerciez pas et ne m’expliquez rien.
Montons chez le Maître. Venez!
Pour échapper aux bredouillements émus de Batchano, elle se hâta de
gravir les deux étages.
Gertrude ouvrit la porte.
Au salon, Marie et Batchano trouvèrent Renée Duprin et Louise qui
causaient avec animation et qui se turent.
Louise entraîna Batchano dans l’embrasure d’une fenêtre.
--Papa vient de me parler, murmura-t-elle. On peut tout dire. Tant
mieux! parce que, vous comprenez, avec les deux détonations, l’accident,
ça ne tenait pas debout... Moi, je trouve que Lucien est un lâche. Si
l’on m’empêchait de faire ce que je veux, je ne jouerais pas une
pareille comédie.
--Ne le jugez pas si vite, dit Batchano. Il a beaucoup souffert.
Mais Louise haussa les épaules.
--Alors, vous aussi, comme Renée, vous allez le défendre. Il a souffert?
Et papa, il n’a pas souffert, lui, peut-être? Et maman, qui a eu, ce
matin, une rechute?
--Ah! votre mère a été malade?
--Malade? Un peu!... Nous avons mis une heure pour la calmer. Elle dort,
à présent. Mais quand elle se réveillera...
--Pardon! mademoiselle Louise, interrompit Marie que cet aparté
offensait. Docteur, demandez au Maître, je vous prie, s’il peut me
recevoir.
Puis elle détacha les roses qui étaient épinglées sur son manchon et les
tendit à Louise:
--Voulez-vous donner ces fleurs à votre frère?
--Oh! qu’elles sont belles! s’écria Louise. Vois donc, Renée!
Mais, sur l’ingrate figure de Renée Duprin, ce fut de la mélancolie:
«Que n’ai-je, moi aussi, de belles fleurs à lui donner!...»
Batchano frappait à la porte du cabinet de travail.
--Qu’est-ce que c’est?... Entrez! dit une voix irritée.
Sur l’immense table, dont les bords touchaient aux bibliothèques, un
amoncellement de journaux recouvrait les manuscrits et les livres.
--Ah! c’est vous, Costi... Eh bien! aurons-nous la guerre?