Il faisait soleil, ce huit novembre. Les rayons, qui traversaient
obliquement la cour de la maison, illuminaient la pièce, les coussins
brodés de la chaise-longue, les petites bouteilles sur la table, le
marbre du lavabo et jusqu’aux grillages des bibliothèques, à mi-hauteur
des murs.
--Couvre-toi pendant que j’ouvre la fenêtre, dit François Vigier, qui
ramena l’édredon sur les épaules de son fils.
Et Lucien pensa:
«Comme il est changé, lui aussi!» car il ne l’avait jamais vu que rasé
de près, coiffé avec soin, la figure fraîche.
Mais François Vigier, ce matin-là, n’avait pas eu le loisir de s’occuper
de sa toilette.
A l’aube, Louise l’avait appelé. Elle entendait, dans la chambre de sa
mère, d’effrayants sanglots, et il avait trouvé une femme qui se
débattait en pleine hystérie. Quatre jours d’angoisse avaient eu raison
de la santé précaire de Mme Vigier. C’était une rechute. La crise avait
duré plus d’une heure.
... François Vigier ouvrit la fenêtre et s’enveloppa frileusement dans
la vieille houppelande qu’il portait.
--Ai-je été malade longtemps, papa? demanda Lucien.
Il cherchait à se souvenir. Tout à l’heure, quand il s’était éveillé, il
n’avait éprouvé qu’une sensation de bien-être.
«Oh! comme j’ai dormi!...»
Puis la grande glace lui avait montré le reflet d’un visage qui n’était
qu’une bouche gonflée, d’immenses yeux, un vaste front nu.
«C’est moi, ça!...»
Mais François Vigier ne lui avait pas laissé le temps de se reconnaître.
--Tu n’as plus de fièvre. Que veux-tu manger?
--Je n’ai pas faim.
--Il faut te nourrir!
Il fallait aussi renouveler l’air et mettre de l’ordre dans la pièce.
Gertrude avait été envoyée à la cuisine pour y commander un jus de
viande; elle allait revenir afin de balayer le tapis et d’enlever la
poussière.
--Tu as été malade quatre jours, dit François Vigier, en s’approchant du
lit.
--Quatre jours!... Batchano m’a soigné?
--Avec un dévouement dont tu pourras le remercier.
--Je le remercierai, je me rappelle... Et je te remercie, toi, papa...
Tu as été bon!
Il y eut un silence.
--J’ai été... très malade?
--Très.
--J’ai été... en danger?
François Vigier regarda son fils, avant de répondre:
--Oui, dit-il.
Une lueur anima les yeux ternes de Lucien. Mais le regard de son père,
bientôt, le gêna.
--Ce que je ne comprends pas, c’est que la balle n’ait pas traversé le
cœur. J’avais posé le canon du revolver sur la peau, la seconde fois...
parce que, la première fois...
Il s’arrêta, la figure de François Vigier était devenue trop méprisante.
Le vieillard se détourna. La porte s’ouvrit devant Gertrude. François
Vigier donna des ordres.
--Je vais m’habiller, Lucien. Ne te découvre pas, dit-il.
Il quitta la chambre.
Alors, afin de ne pas voir Gertrude, Lucien se cacha le visage derrière
l’édredon.
«Et pourtant, j’ai voulu me tuer!...» se disait-il, en palpant avec
précaution les bandes qui lui enveloppaient le torse.
Au-dessus du sein, il sentit une place plus douloureuse. C’était là que
la balle était entrée. Il se rappelait: il avait reçu comme un coup de
poing, il était tombé et il avait perdu conscience de lui-même. Donc, si
la balle avait traversé le cœur, il n’aurait pas souffert davantage, et,
puisqu’il ne craignait pas la mort qui n’est que la dispersion et le
silence, puisqu’il ne craignait que de souffrir, il n’avait pas été
lâche, et c’était injuste de le mépriser.
«Ah! pourquoi n’ai-je pas réussi? Ils m’auraient pleuré.»
Quel émouvant cadavre dans le cercueil!... C’était le moment où les
parents et les amis se pressent pour mieux voir celui qu’ils ne verront
plus. On l’admirait. On disait:
«Si jeune!...»
Et il y avait dans l’assistance un mouvement de révolte contre le
destin. Mme Vigier se jetait sur la dépouille de son fils. Une larme de
repentir coulait sur la joue de François Vigier. Batchano se baissait
jusqu’à effleurer le front de marbre. On posait le couvercle sur la
caisse... Mais, tout à coup, Lucien conçut que, s’il n’avait pas abaissé
la crosse en tirant et fait dévier le revolver, il serait, aujourd’hui,
pareil à ceux qu’il avait entrevus sur les tables noires des salles
d’autopsie, et, dans le brusque effroi qui souleva sa chair, il aima son
corps qui vivait, ses jambes qui pouvaient bouger, le goût de ses
lèvres, même cette douleur qui lui rongeait l’épaule, il aima son cœur
fidèle qui n’avait pas cessé de battre, il aima ses yeux qui voyaient.
Il tourna la tête vers Gertrude, pour n’être plus seul.
Elle avait répandu sur le tapis des feuilles de thé, et, courbée,
respirant avec force, le visage rouge, elle balayait délicatement la
poussière qui montait en tourbillonnant dans la bande lumineuse que
formaient les rayons du soleil à travers la pièce.
Dans la cour de la maison, de fenêtre à fenêtre, les domestiques
s’interpellaient, heureux de la belle matinée. Lucien entendit un bruit
d’eau tombant, par paquets, sur les pierres. On devait laver une
voiture. Le cocher se tenait les jambes écartées, pieds nus, pantalon
retroussé, et, les muscles roulant sous la peau velue des bras
vigoureux, il jetait sur les roues le contenu du seau qu’il balançait.
C’était un magnifique jeune homme: corps d’athlète et figure cruelle, au
front bas, aux yeux sauvages, aux dents éclatantes de blancheur et qui
mordaient sans cesse une lèvre étroite.
«S’il veut venir chez moi...» avait dit Réginald Lovell, un jour que le
sculpteur avait accompagné Lucien jusqu’à la porte de la maison.
Oh! que tout cela était ignoble!... Plus qu’ignoble: incompréhensible!
Il se sentait chaste comme un enfant.
Gertrude, pour balayer mieux, tira la grande glace jusqu’auprès de la
fenêtre. Le soleil se refléta dans le miroir, et Lucien, ébloui par les
rayons qui l’atteignirent au visage, ferma les paupières.
Il éprouva de nouveau cette sensation de bien-être qu’il avait goûtée au
réveil, puis, sa bouche étant pâteuse, il pensa que ce serait bon de
manger, non pas le fade jus de viande qu’on lui préparait, mais des
fruits, des mandarines, par exemple, oui! des mandarines... Ce n’était
pas encore la saison, mais quelqu’un lui avait dit qu’on pouvait s’en
procurer toute l’année.
Et il se souvint des primeurs que, jadis, pendant la convalescence de sa
rougeole, M. Vendel lui apportait, chaque après-midi,--pour faire sa
cour, sans doute, à la femme qu’il aimait.
Car ils devaient s’aimer: ils passaient les soirées au chevet de Lucien,
et, quand Lucien s’endormait, sa mère et M. Vendel... Oh! leur sale
amour! leur sale amour!
Ne peut-on vivre chaste? Ne peut-on échapper à tout cela? Ah! n’y plus
songer!... Être pur!
Être pur, comme Lucien l’était quand il gambadait, à la fin de cette
même convalescence, au bord de la mer, sur la plage de Saint-Aygulf, les
cheveux et les joues fouettés par la brise marine, et tenant dans sa
main la main de sa grande amie!... C’était une belle jeune fille. Elle
avait dix-neuf ans; lui, onze à peine. Quand elle n’était pas là, il
souffrait. Elle lui enseignait la vie des fleurs et ce que faisaient
dans le ciel les étoiles qu’ils regardaient ensemble, assis sur les
rochers, lui, blotti contre elle, protégé par elle contre l’obscurité
dont il avait peur, car il avait peur de la nuit, non pas des fantômes
ou des brigands, mais peur de la solitude que créait le mur des ombres,
peur de lui-même dans cette solitude... Mais, quand Denise était là, il
ne craignait rien que d’être séparé d’elle. Comme il l’avait aimée!...
Il ne désirait que sa présence, et, n’est-ce pas l’amour cela?
Denise... Reggie...
Pour aller de Denise à Reggie, que d’étapes dans le calvaire!
«Où est-il?... M’a-t-il écrit?... Quand pourrai-je prendre ses lettres à
la poste?... Et lui écrire?... Où lui écrire?... Il m’oubliera pour un
autre!»
Un frisson secoua Lucien, car c’était horrible, ce qu’il voyait! Une
grimace de luxure déformait le dédaigneux visage de Reggie. Il voyait
son fier Reggie, tel qu’il l’avait vu, pendant les scènes immondes... Il
voyait tous ces corps qui ne s’appartenaient plus. Il entendait les
rires, les plaintifs, les stridents, les terribles rires, et lui-même
riait, et son âme, cachée au fond de lui-même, l’écoutait rire.
«Ah! plus jamais! plus jamais!... Va-t’en!... Ce n’est pas toi que
j’aime... Va-t’en!... Je ne t’aime pas!... Laisse-moi!»
--Eh bien! Lucien, eh bien! qu’y a-t-il? dit François Vigier.
Le vieillard était rentré dans la chambre, et Gertrude en était sortie
sans que Lucien s’en aperçût. Lucien leva vers son père des yeux
troubles.
François Vigier avait repris sa grande apparence. Il portait ses habits
de travail; ses joues étaient rasées; sa coiffure rendait à son visage
toute sa dignité.
Lucien se calma.
«Lui me protégera!» pensa-t-il.
Faisant effort pour se soulever, il saisit la main de son père.
--Papa, je veux te dire... Je te promets... Tu comprends? Je te promets!
Mais François Vigier, se dégageant de l’étreinte, répondit d’une voix
gênée:
--Nous parlerons de cela plus tard, quand tu seras guéri...
Et vite, il s’en alla vers la fenêtre, et la ferma.
Gertrude apporta de l’eau chaude. Lucien fit sa toilette. La pudeur du
jeune homme, devant son père, était extrême, et cette pudeur de petite
fille irritait François Vigier.