Louise se trompait: Mme Vigier ne dormait pas. Elle était au chevet de
son fils, les genoux sur une chaise basse, l’épaule appuyée contre le
lit, son petit visage tendu vers Lucien.
--Réponds-moi! suppliait-elle. Réponds-moi!
Elle l’effrayait par le regard immobile de ses yeux sur lesquels les
paupières ne battaient plus, et, quand, pour lui échapper, Lucien
détournait la tête, il trouvait dans la grande glace, sa propre figure
vraiment étrange, sinistre et belle.
La frange dorée, qui limitait de nouveau son front, descendait vers les
sourcils, plus longue que d’habitude, les ombres de l’orbite avivaient
la flamme bleue de l’iris, et la maigreur des joues rendait plus forte
la bouche nue.
«Comment ne devine-t-elle pas?» pensait-il.
A présent, il lui semblait qu’on ne pouvait s’approcher de lui sans
comprendre. Est-ce que Gertrude, elle-même, ne l’avait pas toisé, tout à
l’heure, avec mépris?
--Que veux-tu que je te réponde? dit-il enfin. Il n’y a pas de cause
précise... Ce n’est ni ta faute ni la faute de mon père. Ce n’est la
faute de personne. J’étais découragé... Tu l’avais remarqué toi-même. Je
doutais de moi, de mon talent, de ma pièce...
Mais Mme Vigier l’interrompit:
--Tu me mens, Lucien! s’écria-t-elle. Tu me mens!... Je viens de voir
que tu mentais!
Elle s’était levée, et, sans que son regard quittât Lucien, elle
reculait dans la chambre.
Il eut peur:
--Je te mens? Moi, je te mens?... Pourquoi dis-tu cela?...
Elle ne lui répondit pas. Ses doigts s’accrochaient à l’étoffe de sa
robe, montaient, par saccades, vers sa poitrine.
A cet instant, Louise entra, tenant les roses de Marie. Elle les jeta au
pied du lit, sur l’édredon, et courut vers sa mère qui chancelait,
l’enveloppa de ses bras, et l’entraîna dans le corridor.
Lucien entendit un hoquet, puis des sanglots. Il aurait voulu, lui
aussi, pleurer, crier, gémir...
V
Cependant, Batchano avait répondu à François Vigier qu’il ne croyait pas
à la guerre, mais se réjouissait de cette alerte; puis, interrogé, il
avait dit les rumeurs des salons et de la ville. Elles ne faisaient
qu’un seul scandale de la fuite de Lovell et du désespoir de Lucien.
Batchano parlait en bredouillant, violemment ému. Dans l’existence de
son Maître, l’inquiétude de l’opinion pénétrait avec ces journaux
étalés.
Quand il se tut, François Vigier les montra:
--Il n’y a rien, aujourd’hui.
Puis il balaya la table.
Lorsqu’elle fut nettoyée, Batchano aperçut, près de la lampe, une coupe
de porcelaine toute remplie de lettres et de cartes de visite.
--Avant que j’oublie... dit-il.
Et il tira de sa poche une enveloppe qui portait l’adresse de Lucien et
le timbre du Grand Théâtre:
--Elle est arrivée le lendemain de l’accident, monsieur Vigier...
François Vigier prit l’enveloppe, eut un geste comme pour en briser le
cachet, puis se ravisa, mit la lettre dans son portefeuille:
--Je la lui donnerai tout à l’heure.
--Comment va-t-il, ce matin? demanda Batchano.
--Aussi bien que possible. Il a dormi, il n’a pas de fièvre.
--Louise m’a dit que Mme Vigier avait été souffrante?
--Oui, une rechute... Je m’y attendais. Je vais l’envoyer passer
quelques semaines à Compiègne.
En écoutant cette phrase, Batchano eut peine à cacher sa surprise, non
qu’il n’approuvât pas la décision de son Maître, mais parce que
demeurait à Compiègne, chaque automne, la cousine de Mme Vigier, Mme
Charles Malan, femme riche, élégante, agitée, que François Vigier avait
constamment tenue à l’écart de sa vie.
«Que signifie ce revirement?» pensa Batchano.
Il n’eut pas le temps d’y réfléchir.
--Louise vous a-t-elle dit que je lui avais parlé de Lucien? reprit
François Vigier.
--Oui, mon cher Maître, et j’ai cru comprendre...
Mais le vieillard l’interrompit:
--Elle est persuadée que son frère a fait semblant de vouloir se tuer
pour que je lui pardonne sa sottise de _Femina_ et que je lui permette
de s’occuper de théâtre. Elle ne se trompe qu’à demi.
Batchano baissa la tête. Lui aussi avait remarqué le trajet oblique de
la balle dans la poitrine.
François Vigier quitta péniblement son fauteuil, et, piétinant la
litière des journaux, il se glissa entre le bord de la table et les
bibliothèques, s’approcha de la fenêtre, contempla, quelques secondes,
la Seine et le Louvre, les nuages couleur d’argent dans le ciel bleu,
puis se tourna vers Batchano:
--J’espère que Duprin viendra aujourd’hui, dit-il. Je suis inquiet de
savoir ce qui se passe à Villejuif.
--Il viendra, répondit Batchano, Renée est au salon. Et, brusquement, il
se rappela la commission que Marie lui avait donnée: Marie Lewinska est
au salon, elle aussi, reprit-il. Ne voulez-vous pas la recevoir?...
Puis, comme François Vigier hésitait: Voyez-la, Maître. Elle vous est
vraiment dévouée. Elle ne cesse de prendre la défense de Lucien, et elle
connaît tout Paris.
--Je la verrai avec plaisir, dit François Vigier.
Il s’appuyait sur la table. Il plongea la main dans la coupe de
porcelaine, fit glisser entre ses doigts les cartes de visite et les
lettres:
--Il va falloir écrire à tous ces curieux. Que de temps perdu!
Alors, Batchano, timidement:
--Quelle est votre version officielle, Maître, de l’accident de Lucien?
Mais Louise se précipita dans la pièce:
--Père, viens vite! Maman recommence...