DEUXIÈME PARTIE

I

Quatre jours, Lucien fut en danger. Le sang perdu, l’inflammation de la

plèvre, les fatigues du délire l’avaient mis dans un tel état de

faiblesse qu’on pouvait craindre, à chaque instant, un arrêt de ce cœur

déjà hypertrophié par les excès d’une vie anormale.

C’était la cinquième nuit. Pour la première fois, Lucien dormait,

tranquille, sans fièvre. François Vigier, étendu sur une chaise-longue,

Batchano, debout au chevet du malade, écoutaient sa respiration apaisée.

Il y avait dans l’air l’odeur fade des infirmeries. Une veilleuse

brûlait, derrière la grande glace qui protégeait le lit contre la

lumière. Sur la table, on voyait le manuscrit relié de carton jaune, la

photographie de Mme Vigier et ces petites bouteilles et ces flacons qui

sont comme l’âme cristallisée des chambres où l’on souffre.

A pas muets, Batchano s’approcha de la chaise-longue. François Vigier

avait fermé les yeux.

--Vous devriez aller dormir, monsieur Vigier.

Quand un vieillard se néglige, la mort le marque. Cette nuit-là,

François Vigier n’avait plus sa grande apparence.

Il ouvrit les yeux.

--Non, pas moi... Vous, Costi! répondit-il d’une voix à peine

perceptible.

Mais un bruit de pas se fit entendre derrière la porte, et les deux

hommes froncèrent les sourcils.

Le bruit de pas s’éloigna, se rapprocha, s’éloigna encore, revint.

Quelqu’un montait la garde dans le couloir.

--Obtenez qu’elle se couche, Batchano. Et rentrez chez vous. Si, je le

veux!

François Vigier serra la main de Batchano.

Le jeune homme traversa la chambre.

Le corridor était obscur.--Il y eut un chuchotement... La porte se

referma.

François Vigier, resté seul avec son fils endormi, baissa les paupières

et chercha ses pensées interrompues.

Jusqu’à cette soirée, l’inquiétude l’avait protégé. Pas une fois, durant

ces quatre jours, il n’avait parlé à Batchano de ce qu’ils savaient, à

présent, l’un et l’autre.

Pourtant, la seconde nuit... Sous leurs yeux, Lucien, nu, les

couvertures rejetées... Aucune difformité, mais toute l’apparence de ce

corps trop blanc, trop rose, cambré, féminin. Un regard entre eux... Pas

une parole!... Méthodiquement, ils avaient poursuivi leur besogne, qui

était d’injecter du sérum dans les veines où le sang circulait mal.

Il y avait eu quelque chose d’assez beau dans cette union parfaite entre

deux individus d’une si grande espèce.

«Occupez-vous de ma femme et de Louise, Batchano. Je ne veux pas les

voir, et il ne faut pas qu’elles l’entendent. Que Louise couche dans le

cabinet de toilette de sa mère. Je désire qu’elles ne sortent pas de la

maison et que vous seul receviez ceux qui viendront aux nouvelles. Vous

direz que Lucien s’est blessé, par accident.»

Ces ordres donnés, plus une phrase inutile.

Quand Mme Vigier, folle d’angoisse, arpentait le couloir, c’était

Batchano qui devait la calmer. Elle lui obéissait; elle craignait, ainsi

que chaque hystérique, le médecin qui l’avait soignée.

Il lui disait:

--Soyez sage pour que Lucien vive.

Parfois, elle lui répondait:

--C’est moi qui l’ai tué!

Parfois, elle accusait son mari, l’appelait un bourreau, un lâche, un

monstre. Le plus souvent, elle demandait, en se tordant les bras:

--Pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela?

Elle ne comprenait pas. Elle passait des heures sur le divan du boudoir,

les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, le regard perdu, et

des larmes creusaient, sur le tout petit visage, le sillon de la

première ride.

Auprès de sa mère, Louise devait garder le silence. Si elle risquait un

mot, Mme Vigier lui reprochait de ne pas assez souffrir. Elle souffrait

peu, en vérité! non qu’elle fût insensible, mais parce qu’elle pensait:

«Une balle dans l’épaule, ce n’est pas bien grave!» et ne croyait pas

que Lucien eût voulu se tuer. Combien de fois ne l’avait-elle pas vu,

naguère, simuler une maladie, pour éviter d’être puni?... Elle se

rappelait qu’un soir d’hiver, la veille d’un examen dont il avait peur,

il était resté à demi-nu, devant la fenêtre ouverte, préférant la

bronchite à l’échec.

«Au fond, c’est lâche, ça!» se disait Louise.

Elle trouvait ses parents naïfs de tomber encore dans ce panneau. Il

avait fait semblant, elle en était sûre. Pourtant ceci l’inquiétait: on

ne voulait pas qu’elle sortît de la maison, et, cachée derrière la porte

du boudoir, elle entendait Batchano répéter aux visiteurs:

--Mais si, je vous jure, en nettoyant son revolver...

Jacques Duprin avait répondu:

--Allons! tant mieux!... Dites à monsieur Vigier que Lecamus ira

jusqu’au printemps.

Marie Lewinska avait murmuré:

--On ne nous croira pas, monsieur Batchano. Le concierge affirme qu’il a

tiré deux fois. Il faut trouver autre chose. J’imagine que le Maître a

été trop dur, et que le pauvre Lucien a perdu la tête.

D’autres acquiesçaient, par politesse, et parlaient du danger des armes

à feu.

François Vigier, lui, ne s’inquiétait pas de ces visites. Rien

n’existait hors cette chambre où battait le cœur de son fils, et, dans

cette chambre, rien que les faibles battements de ce cœur épuisé.

François Vigier ne semblait pas entendre les aveux du délire, ne pas

voir les gestes impurs par lesquels Lucien appelait ses complices. Bien

souvent, Batchano avait admiré l’énergie qu’il déployait pour sauver un

être dont la mort lui eût rendu le repos.

Maintenant, le faible cœur avait repris ses forces, la pleurésie se

résorbait, les os brisés accompliraient peu à peu leur lent travail.

Dans deux mois, Lucien serait guéri... Et François Vigier, étendu sur la

chaise-longue, essayait de penser et y réussissait mal, tant la fatigue

l’accablait.

... La trace de la première balle, dans le mur, était bien près du

tapis, le trajet de la seconde balle dans la poitrine, bien oblique...

Ce suicide, quelle comédie!

Sans doute un accident avait-il fait partir le premier coup, et jeté

dans l’épouvante, puis contraint à une sorte d’héroïsme, ce malheureux,

oui! ce malheureux... Est-ce leur faute, s’ils n’ont plus que le courage

du mensonge?... Constamment, ils doivent paraître ce qu’ils ne sont

pas... Les autres infirmes attirent notre pitié, mais ceux-là, quand ils

avouent, ne nous inspirent que répulsion et dégoût.

Ah! comme l’instinct sexuel nous domine!... Notre race n’a-t-elle donc

été mise au monde que pour se reproduire et suivre, en troupeau, la

route qui retourne au néant où elle prit naissance?... Faudra-t-il que

toujours l’être en crée d’autres et qu’il se sente atteint, dans tout

son œuvre, si le fils est infâme?

Ainsi rêvait François Vigier, et, quelques minutes encore, péniblement,

il rêva, puis il tomba dans le sommeil.

Il dormit une heure et s’éveilla en sursaut.

Les yeux trop ouverts, comme on les ouvre au sortir d’un songe, il lui

sembla voir, près du lit, une femme qui se cachait le visage et qui

pleurait.

Il se leva si doucement qu’elle ne l’entendit point avant qu’il lui eût

posé la main sur l’épaule. Alors Mme Vigier découvrit son visage, eut un

geste d’épouvante, de haine et de folie, et quitta la chambre sans avoir

entr’ouvert ses lèvres serrées.

Mais la porte, en se fermant, grinça, et Lucien poussa un long soupir.

--Père, es-tu là? dit-il faiblement.

--Oui.

--Et Batchano?

--Il est parti.

--Veux-tu me donner à boire, papa?

Puis, tandis que François Vigier lui offrait la boisson préparée, Lucien

se souleva un peu:

--Je te demande pardon, mon pauvre papa, dit-il encore.

Il tendait la joue. Il semblait un petit garçon qui a commis une faute,

mais qui a été si malade qu’on doit lui pardonner.

Cependant François Vigier repoussa la main qui l’attirait.

--Ne t’agite pas! dit-il, et, tout de suite, il se reprocha cette

phrase. Lucien ne s’agitait pas; il voulait qu’on l’embrassât.

«Je l’embrasserai», pensait François Vigier.

Mais Lucien, ayant vidé le verre, reposa la tête sur l’oreiller et

s’endormit aussitôt.

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