--Monsieur Batchano!
--Mademoiselle?
--Puis-je vous dire deux mots en particulier?
--Mais certainement!... Périclès, attends-moi dans le hall... Me voici
tout à vos ordres.
--Eh bien! Docteur, je désire vous demander pardon. Je vous ai accusé
méchamment, cet après-midi.
--Méchamment? Non.
--Si!... Je suis très franche, et quand j’ai eu tort, je le reconnais
toujours. Voulez-vous me donner la main?... Non, ne me baisez pas la
main par politesse!... Ce n’est pas cela... Donnez-moi la main, en signe
de paix. Vous avez été admirable, ce soir, monsieur Batchano. Vous avez
dit exactement ce que j’aurais dit. Mais pouvais-je parler? Comment lady
Cynthia a-t-elle permis que l’on abordât chez elle un tel sujet?... Oh!
je sais que nous devions dîner avec Lovell et que Dechartres aime trop
les scandales pour avoir pu se retenir de raconter celui-là. Mais je
vous jure que moi, qui n’ai guère de pudeur, puisque j’étudie la
médecine, j’étais affreusement gênée. Même avec vous, à moins que ce ne
fût à Villejuif, je ne voudrais pas causer de cette honte. Pourtant, il
le faut, car je dois vous déclarer que je suis convaincue de l’innocence
de Lucien. Nous avons si souvent discuté ensemble!... C’est une nature
un peu faible; la sottise de _Femina_ en témoigne, car je suis sûre que
sa mère l’a poussé à publier cet article pour que l’on reproduisît sa
photographie: elle est si vaine!... Mais Lucien est un romanesque et un
poète, et je suis certaine qu’il est tout à fait... comment
m’exprimer?... tout à fait chaste!... On lui reproche d’être beau:
n’est-ce pas absurde et vil?... D’avoir été l’ami de Lovell; mais nous
étions tous prêts à devenir ses amis!... Ah! que le monde est
malpropre!... Voulez-vous faire une alliance avec moi, Docteur? J’ai été
injuste envers vous, je l’avoue et je le regrette... Je vous ai compris,
ce soir... Je serai votre amie... Mais faisons une alliance pour
défendre, demain, notre Maître contre les immondices qu’on va jeter sur
son nom, voulez-vous?
--De tout mon cœur! répondit Batchano.
Ils étaient sur les plus hautes marches de l’escalier monumental qui
orne l’hôtel de lady Cynthia Gore, avenue Henri Martin. C’était après
l’un de ces dîners suivis de réception que donnait, chaque semaine,
cette Anglaise nomade que Paris adula, trois saisons, moins pour sa
froide beauté que pour le désordre de sa vie.--Lady Cynthia...
Rappelez-vous... Lorsqu’elle disparut de France, Léopold Dechartres fit,
à propos d’elle, le plus infâme et le meilleur de ses romans. On
mangeait bien à sa table, mais surtout on y jouissait de ce franc-parler
que les filles ne tolèrent plus.
Ce soir-là, Dechartres avait fourni le scandale quotidien.
Être le premier à tout savoir, voilà ce qui semble la raison de vivre de
ce chroniqueur plein de talent. Aussi a-t-il des amis dans chaque monde
et même dans la police.
Comme il racontait les scènes qui s’étaient passées dans l’atelier de
Lovell et citait Lucien, Batchano était intervenu pour défendre le fils
de son Maître.
Dechartres déteste qu’on le contredise. Il avait tracé du petit Vigier
un portrait cruel, ressemblant au physique, et, pour le moral, marqué
par ce trait de la combinaison _Femina_.
Contraint de battre en retraite, Batchano avait généralisé la
discussion. Jusqu’à la fin du repas, il avait disserté sur les mœurs de
Berlin et de Londres; c’était, à cette époque, un sujet fort à la mode.
Quand Marie avait rejoint Batchano, il fuyait, avec Périclès Avrinos,
les salons où la foule entassée écoutait la vieille duchesse d’Armanjon
soupirer son dernier poème.
Il était presque minuit.
Dans quelques minutes, lady Cynthia, pour congédier ses hôtes, se
lèverait et regarderait autour d’elle, avec un air de fatigue.
L’immense antichambre, où aboutissait l’escalier monumental, était
déserte.
Deux valets en livrée, culotte noire et bas de soie blanche, se tenaient
immobiles à l’extrémité de la galerie.
Dans le hall, à l’étage inférieur, près du vestiaire, Périclès Avrinos
attendait.
Vers Marie qui lui semblait infiniment désirable, ce soir-là, dans sa
robe enroulée et sombre, avec ses fraîches épaules, sa jeune poitrine,
sa petite tête que les cheveux tressés coiffaient en turban, Batchano se
pencha, et, prenant la main de sa nouvelle amie, il voulut la porter à
ses lèvres, mais, de nouveau, elle l’en empêcha, en s’éloignant un peu.
--Dites-moi, Docteur, fit-elle, devons-nous prévenir François Vigier?
--Mais non! Y pensez-vous?
Elle eut une moue soucieuse:
--Et si Lucien reste en relation avec ce Lovell, monsieur Batchano?
--Ne vous inquiétez pas de cela, je m’en charge.
--Si vous vous en chargez, c’est bien! dit Marie.
Elle avait repris cet air important qu’elle avait dans les salles
d’hôpital quand elle suivait la visite. Elle jouait avec la longue
chaîne de perles qui pendait à son cou. Il y avait, dans son attitude et
dans toute son apparence, quelque chose de gracieux et de naïf, mais,
aussi, d’un peu comique.
--Et, racontez-moi, Docteur! Le Maître a-t-il beaucoup souffert de cette
indiscrétion de _Femina_?
--Il en a souffert, répondit Batchano. Je sais qu’il a l’intention de
punir sévèrement Lucien, et même, mais ceci entre nous, de l’exiler hors
de France pendant quelques mois.
--De l’exiler! Est-ce une bonne idée?... Peut-être sa pièce est-elle
très belle, et, si on l’exile, il ne pourra pas la faire jouer.
--Mademoiselle, François Vigier est seul juge.
--Naturellement... Pourtant, qu’il ne soit pas trop dur!... Après tout,
ce n’est qu’un enfantillage.
--Vous étiez plus sévère, cet après-midi!
--C’est vrai! fit-elle ingénument. Mais quand on calomnie quelqu’un,
j’ai toujours envie de le protéger.
Comme elle disait ces mots, une grande rumeur s’éleva à l’autre
extrémité de l’antichambre.
--Je me sauve, Docteur. La duchesse a terminé son poème. Mes compliments
à votre femme. Je suis navrée qu’elle soit souffrante.
Elle avait tendu la main à Batchano, et, le regardant dans les yeux:
--Des amis? demanda-t-elle.
--Des alliés, répondit Batchano.
Elle lui adressa un gentil sourire, montrant les dents qu’elle avait
charmantes.
--A demain!
Elle s’enfuit.
Batchano rejoignit Périclès Avrinos.
Quelques minutes plus tard, un fiacre automobile emportait les deux
jeunes hommes vers le Quartier Latin. Ils se taisaient et semblaient se
bouder.
Soudain, Périclès s’écria:
--Voyons, Costi, _il en est_, ça saute aux yeux! On a expulsé Lovell, au
lieu de le coffrer, pour éviter que le nom du patron ne fût compromis...
Ose dire que je me trompe?
--Tu te trompes, dit Batchano.
Périclès haussa les épaules. Il se sentait offensé, car, jusqu’à ce
jour, Batchano n’avait pas eu de secret pour lui. Même les plus
exceptionnelles tristesses de de ses malades, il les lui avait
racontées, étant certain de sa loyauté.
L’automobile suivait le Cours-la-Reine. Le vent et la pluie balayaient
les vitres. Sur le pont de la Concorde, la bourrasque, plus forte, hurla
tout autour de la voiture qui fonçait dans la nuit.
--Quel chien de temps! dit Périclès.
Puis il posa, d’un geste affectueux, la main sur le bras de Batchano.
--Tu es triste? Ne t’en défends pas, on le serait à moins. Ce grand
Vigier ne méritait pas cela. Admettons que je me trompe dans mon
raisonnement: cela n’empêchera pas toute la ville d’y croire, et, si les
journaux lâchent leurs aboyeurs sur cette piste, ah! le pauvre patron!
--Oui! ce serait abominable! dit Batchano.
--Écoute, fit Périclès, qui serra le bras de son ami. J’ai une idée. Je
te reconduis chez toi et je descends sur les Boulevards. J’ai un tas de
camarades dans le monde de la presse, je verrai vite s’ils savent
quelque chose et, s’ils me parlent de Lucien, je leur raconterai que
j’ai couché avec sa maîtresse, et que, par conséquent... Enfin! tu vois
tout ce que je peux dire... Seulement, voilà! ils ne voudront pas me
croire... Sale histoire!... Au fond, vieux! tu avais raison quand tu
disais, pendant le dîner, qu’on devrait faire une loi au nom de
l’hygiène... J’ajouterai: au nom de l’amitié... Quoi! c’est répugnant,
ce soupçon qui menace, de nos jours, toutes les affections d’homme à
homme, les affections fraternelles, les plus belles qui soient, la
nôtre, par exemple!
--Pourtant, Périclès, j’avais tort, dit Batchano rêveur. Savons-nous si
l’individu que ma loi empêchera de vivre n’est pas celui pour lequel
l’espèce humaine a été créée?
--Tu en as de bonnes, Costi! L’espèce humaine créée pour Reginald Lovell
et Lucien Vigier... Eh bien, mon garçon!...
Mais l’automobile ralentissait sa course, à l’entrée de la rue de
Rennes.
Batchano se pencha, essayant de lire sur le compteur le prix marqué.
--Tu plaisantes, fit Périclès, je n’ai pas encore dépensé mes cent
francs.
Et force fut à Batchano de rentrer son argent.
--N’oublie pas, Costi, que tu dois voir ma gosse, demain?
--Je n’oublierai pas, vieux.
Ces deux jeunes gens avaient, l’un pour l’autre, une de ces tendresses
par lesquelles il semble que le cœur de l’homme veuille atteindre au
sublime. Isolés dans la grande ville où les retenaient leur amour de la
gloire et un certain goût pervers pour le luxe et les surfaces
brillantes de la vie, ils s’étaient choisis. Jamais ils ne furent des
complices. De leur amitié ils ne tiraient aucun profit évident, mais la
joie qu’elle leur donnait était d’une qualité si pure et si fraîche que,
plus tard, quand ils furent séparés par la vie, il sembla à chacun d’eux
que sa jeunesse était morte.
--Pardonne-moi d’avoir été maussade, mon Périclès, mais je tombe de
fatigue!
--Je ne crois pas à ta fatigue, Costi, et je t’assure que tu as tort de
ne pas tout me raconter, ce soir, puisque, demain, tu me raconteras. Si!
si! tu me raconteras...
Périclès souriait, à la fois triste et moqueur.
Batchano le menaça du doigt:
--Bonne nuit, vieux!
L’automobile s’arrêtait. Ils se quittèrent. Batchano rentra chez lui. Ce
fut pour y trouver le message qui le réclamait au chevet de Lucien...
Et, cette nuit-là, ni François Vigier, ni Batchano ne dormirent. La
balle avait effleuré l’enveloppe du poumon, déchirant une artère. Quand
l’hémorragie fut maîtrisée, la fièvre s’empara de Lucien.
Il délirait. Il appelait son père; il appelait Lovell, il appelait
Batchano.