IX

--Attends, je vais faire de la lumière.

Ce ne furent pas les lampes du plafond que François Vigier alluma, mais

cette lampe qui était sur la table et dont l’abat-jour opaque limitait

la clarté.

Puis le vieillard alla prendre sa place habituelle au fond de la pièce.

Lucien resta devant la porte. Son gilet blanc et le plastron de sa

chemise brillaient dans l’ombre.

--Viens ici, mon enfant, je ne te vois pas.

Il dut obéir. Il s’assit près de la table, afin que l’abat-jour lui

cachât le visage de son père. Mais François Vigier déplaça la lampe.

Le vent battait les fenêtres. Contre les murs, la base des grandes

bibliothèques était faiblement éclairée, tandis que, plus haut, les

livres appartenaient à la nuit.

--Lucien, donne-moi la bague que tu portais, ce soir.

Par-dessus la table, François Vigier avait allongé le bras.

--Ma bague? dit Lucien, qui glissa d’un mouvement instinctif les doigts

de sa main gauche entre sa jambe et le velours de la chaise. Mais, papa,

pourquoi?...

--Je te demande de me la donner.

--C’est que je ne sais pas si je pourrais... Elle est tellement serrée!

Il la montra. Il souriait d’un air faux. Il fit semblant de tirer sur

elle.

Immobile, François Vigier attendait.

Lucien se décida. La bague échappa au doigt inutilement meurtri.

François Vigier la prit avec soin et l’approcha de la lampe. C’était un

objet d’art d’une valeur incontestable: ni fleurs stylisées, ni corps

enroulés, mais des lignes et des plans harmonieux et simples. François

Vigier examina ce bijou, le mania comme un orfèvre. Il se pencha sur

lui, le fit tourner entre le pouce et l’index, puis, soudain, il

s’arrêta, fronça les sourcils, et ce qu’il voyait devait être bien

malpropre, car Lucien, se levant, dit:

--Père!

Mais François Vigier posa la bague devant lui.

--C’est Lovell qui t’a donné cela?... dit-il lentement.

Lucien baissa la tête, sans répondre.

--Alors, c’est donc vrai... murmura François Vigier.

Et il n’eut pas un geste, pas un mouvement, mais sa haute taille se

tassa.

--Père! je voudrais te dire! s’écria Lucien. Je vais te dire... Je ne

sais pas ce que Batchano a pu te raconter, mais je pense qu’il a commis

un crime.

Et, comme le vieillard levait un peu la main au-dessus de la table:

--Si, père, si! c’est un crime d’avoir troublé ta vie, et moi, je ne

suis pas un criminel!

--Tais-toi, Lucien. Je ne veux pas de phrases. Assieds-toi. Sois calme.

Écoute-moi... Je t’ai toujours traité avec bienveillance. Quel que fût

mon travail, je t’ai toujours permis de l’interrompre, et je me rappelle

que, l’autre jour encore, ici même, nous avons passé la soirée en tête à

tête... Je te blâme, mon enfant, d’avoir su me cacher tes souffrances.

Car, tu as dû souffrir. Oui, je sais. Laisse-moi achever... Le passé est

mort. Je suis de ceux qui peuvent oublier. Je te promets de faire table

rase de tes fautes, si tu me témoignes à présent une absolue confiance;

je te promets de t’écouter, non pas comme un père qui a le droit de

punir, mais comme un médecin qui ne cherche qu’à sauver un malade.

Regarde-moi, Lucien. Regarde-moi franchement, avec courage. Il faut que

tu me parles de ta vie sexuelle.

--Mais je ne peux pas, père!

--Il le faut, mon enfant. Préfères-tu que je t’interroge?

--Non, papa, non! je ne peux pas... Cet après-midi, en quittant

Batchano, je voulais... je suis venu jusqu’à ta porte... je voulais tout

te dire et t’appeler à mon secours. Je n’ai pas pu!... Et j’ai demandé

de l’argent à maman pour me sauver d’ici sans te revoir. Questionne-la:

elle te dira... Comprends-moi, je ne veux pas me défendre!... Mais tu me

rappelais il y a un instant, une soirée que nous avons passée

ensemble... eh bien! cette soirée, ces soirées où tu me parlais de ton

œuvre, où tu me traitais presque comme un égal, où tu m’élevais jusqu’à

toi, ces soirées-là, c’est tout ce que j’ai de noble, de pur, dans ma

mémoire, et si je te mêlais à mes tristesses, il me semble que je ne

pourrais plus penser à toi de la même façon... Il faut me permettre de

garder au moins mes souvenirs, papa!... Comprends-moi, mon pauvre papa,

je suis un malheureux, mais je te jure que je ne suis pas un criminel.

Non! pas un criminel! dit-il encore, d’une voix vraiment émouvante.

Et il tendait vers son père son beau visage.

Sur ce visage, François Vigier, maintenant, ne voyait que les tares. Ne

savait-il pas que tous _ils_ mentent?

--Tu parles de toi, Lucien. Et moi, tu m’oublies... Si ta mère t’avait

donné l’argent que tu lui demandais, dans quelle inquiétude ne

m’aurais-tu pas laissé? Et si tu ne me renseignes pas exactement sur ce

que tu appelles tes tristesses, dans quelle inquiétude ne vais-je pas

vivre? Tu as tort d’essayer d’être habile avec moi.

--Mais, père, je n’essaie pas d’être habile.

--Cet après-midi, mon enfant, tu as refusé d’entendre Batchano, sous

prétexte qu’il n’a pas le droit de te surveiller. Ce soir, tu invoques,

pour ne pas me répondre, les sentiments que je t’inspire: ces sentiments

ne t’ont pas empêché de devenir ce que tu es devenu.

--Comment m’en auraient-ils empêché, père?... Tu ne veux pas comprendre:

ce n’est pas ma faute.

--Ce n’est pas ta faute si tu as participé chez cet infâme Lovell à des

scènes?...

--Si! père, de cela je m’accuse. Mais je te promets que ce qui s’est

passé dans l’atelier de Lovell n’est dans ma vie qu’un accident.

--Tu nommes accident la plus répugnante des ignominies, la corruption

d’êtres sans défense, d’innocents que vous avez souillés?

--D’innocents?... Oh! papa, tous ceux qui étaient chez Lovell n’étaient

pas des innocents.

--Assez, Lucien!... Tu n’as pas eu un mot de repentir, tu cherches des

excuses!

--Mais non...

--Tais-toi! tu n’es qu’un misérable.

François Vigier s’était levé. Lucien se leva, lui aussi.

--Un misérable?

Il recula un peu dans la pièce.

--Eh bien! oui, père, un misérable!... mais, ton fils!... Je n’ai qu’une

excuse et je n’en cherche pas d’autres: pourquoi m’as-tu créé tel que je

suis?

L’immense table les séparait.

L’effort que fit François Vigier pour se contenir durcit jusqu’à la

cruauté sa grande figure.

--Je m’attendais à ce reproche, dit-il en baissant la voix. Je ne

l’accepte pas. Il sous-entend un diagnostic que tu ne saurais porter

toi-même sur ton cas. Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis,

innombrables. Jusqu’à preuve du contraire, je prétends te soigner comme

un malade qui peut guérir.

--Et si je ne veux pas guérir?... Si je pense que j’ai le droit, étant

donné ce que je connais de moi, d’être le moins malheureux possible?

Après tout, je m’appartiens!... Je ne suis pas un malade, je ne veux pas

être un malade. J’entends ne pas gâcher toute mon existence par des

plaintes et des soins inutiles. Pour ce qui s’est passé chez Lovell,

j’ai eu tort, je le reconnais, comme j’aurais eu tort d’être mêlé à

n’importe quel autre scandale, mais, pour le reste, j’ai le droit de

vivre, j’entends vivre ma vie!

Alors, comme il se tenait debout, le torse rejeté en arrière, la tête

haute, le sang aux pommettes, les yeux brillants, François Vigier

reconnut _leur_ inconcevable orgueil, et il désespéra.

--Écoute mes ordres, dit-il sèchement. Tu ne peux pas rester ici...

--Excuse-moi de t’interrompre, papa, mais je comptais te proposer

moi-même d’aller vivre au Quartier, seul.

--Pour y continuer tes expériences, fit François Vigier, avec ironie. Et

cela, jusqu’au jour où quelque nouvel _accident_ te fera traîner mon nom

devant les tribunaux.

--Je te jure, père, sur ce que j’ai de plus sacré, que tu n’as rien à

craindre de pareil.

--Je n’ai que faire de tes serments. Puisque tu te crois un anormal,

sache qu’un médecin n’attache aucune importance aux promesses de tes

semblables. J’ai décidé, cet après-midi, que Batchano t’emmènerait. Il

est chargé d’une mission auprès du congrès de Philadelphie et consent à

t’emmener.

--Mon père, je ne partirai pas avec Batchano.

--Il quitte Paris dans deux jours, tu l’accompagneras.

--Je ne partirai pas avec Batchano!

--C’est ce que nous verrons.

--Que tu aies le moyen de m’y contraindre, père, c’est possible; mais,

si tu faisais cela...

--Je ferai cela. J’ai le devoir de me protéger contre les dangers que tu

fais courir à mon honneur. Si l’on n’avait pas eu pitié de ma

vieillesse, tu serais déjà l’objet de poursuites infamantes. Je ne veux

pas que le peu de gloire que j’ai pu acquérir serve à protéger tes

complices. Je ne peux me défendre contre les impulsions de ta

monstruosité qu’en t’exilant et en te donnant un compagnon de voyage qui

me réponde de toi. Tu partiras avec Batchano.

--Père, si tu m’y obligeais, il vaudrait mieux...

--S’il reste en toi quelque noblesse, je n’aurai pas besoin de t’y

obliger.

--Je ne partirai pas, père. Il vaut mieux m’ordonner de mourir. Ce sera

plus grand et ce sera la même chose... Dis-moi de me tuer pour que ta

gloire ne soit pas menacée, et je me tuerai avec joie!... Oh! papa, ne

fais pas ce geste!... Si tu savais combien de fois j’ai été sur le

point... Et cela aurait mieux valu, pour vous comme pour moi... N’est-ce

pas?... Mais dis-le donc!... Si tu veux que je meure, ce n’est pas très

difficile!... Tu ne dis rien?... Alors, tu aimerais mieux... Réponds...

Veux-tu?... Si tu crois que je tiens à la vie!... J’en ai assez,

vois-tu, assez de souffrir... Et cela, c’est trop!... Comprendre que

toi, que j’aime, que je respecte, que je vénère comme un dieu, tu

préférerais me voir mort... Papa! Papa!... Oh! donne-moi seulement le

courage!... Aide-moi, papa!...

Il délirait, avouant, dans sa folie, à la fois ses dégoûts et toute sa

lâcheté. Sans lui répondre, François Vigier contourna la grande table,

et, mettant pesamment la main sur l’épaule de son fils:

--Je suis trop près de la mort, Lucien, pour que tu te permettes d’en

parler devant moi si légèrement. Tu n’as jamais voulu mourir. Tu n’y as

songé que pour pouvoir vivre. C’est la pire des lâchetés, cela, mon

enfant. On se dit:--«Quand je serai descendu plus bas, je me

tuerai.»--On descend, et on ne se tue pas. Ne parle plus de la mort. Le

courage que tu me demandes, je te le donnerai pour guérir. Écoute: la

confession que j’exigeais de toi, je ne l’exige plus. Tu la feras à

Batchano, plus tard, quand tu voudras, quand vous serez devenus des

amis. Voyons, Lucien, la punition n’est pas terrible! Je pourrais te

parier de tes autres mensonges, de _Femina_ et de ton indélicatesse. Je

ne veux pas t’en parler, mais songe à toutes les raisons que j’ai de te

punir.

Le ton de François Vigier, peu à peu, s’était adouci. La pression de sa

main était devenue caressante. Lucien tremblait de tout son corps.

--Allons, mon petit, dis-moi que tu m’obéiras...

--Je t’en conjure, papa, ne me demande pas cela.

--Je te le demande, Lucien, au nom de notre affection.

--Mais, père, si je partais avec Batchano, ce serait te tromper, te

donner un faux espoir, et je ne veux plus te tromper, plus jamais. Et,

vois-tu! je n’ai pas la force de recommencer à souffrir. Tu ne sais pas

ce que j’ai souffert!... Non, tu ne le sais pas! j’ai lutté, lutté tant

que j’ai pu, par tous les moyens, et je n’ai pas réussi. Alors, depuis

un an, je ne lutte plus, et, ne me maudis pas! depuis que je ne lutte

plus, eh bien! je ne suis plus malheureux. J’ai trouvé d’autres êtres

semblables à moi. Je comprends que cela te paraisse abominable, mais ma

solitude était plus abominable encore!... D’autres hommes ont été comme

moi, et même de très grands hommes dont la mémoire, aujourd’hui, est

vénérée... Ne te moque pas! C’est dans leur exemple que j’ai vu, non pas

une guérison impossible, mais le rachat de ma monstruosité. Je suis ton

fils. Je peux avoir hérité quelque chose de ton génie. Si tu veux que je

vive, papa, aide-moi, aide-moi à devenir un grand homme!

Et, l’âme vidée, Lucien éclata en sanglots. Secoué de hoquets, le visage

derrière le coude, il pleurait comme un gosse, et son père le laissa

pleurer tant qu’il voulut.

Cette scène affreuse, les soupirs de ce misérable, les lugubres plaintes

du vent et les incertitudes de sa conscience, François Vigier se sentait

pris d’épouvante. Une voix lui parlait, une voix qui venait de tous ces

livres entassés dans la nuit, de ces livres où se trouvaient les vingt

volumes de son œuvre, et cette voix lui disait: «Ne vois-tu pas qu’il te

ment et qu’il se ment à lui-même?... Regarde-le: c’est le sang gâté de

sa mère qui l’a fait naître. Jamais il ne sera qu’un fourbe et qu’un

lâche!... Un grand homme, lui?... Ils disent tous cela, les monstres!

Mais sois donc un monstre, toi, qui es un grand homme. Laisse-le mourir.

Donne-lui le courage qu’il voudrait... Ce sera nous rendre service à

nous qui sommes ta gloire et qui vivrons quand vous ne serez plus...

Laisse-le mourir! Tu as bien laissé souffrir ta femme, pendant dix

années, pour pouvoir nous créer.»

Mais Lucien sanglotait éperdûment, et François Vigier le prit dans ses

bras, contre sa poitrine.

Soudain, derrière la porte, Mme Vigier appela:

--Vraiment, François, je ne comprends pas ce que vous faites. Les Duprin

s’en vont...

--Eh bien! qu’ils s’en aillent!

--Jacques demande si vous n’avez pas d’ordres à lui donner pour

Villejuif?

--Qu’il attende.

Lucien ne se calmait pas. Comme un enfant poursuivi, il se serrait

contre son père.

François Vigier lui caressa le front:

--Rentre dans ta chambre, Lucien. Ce soir, nous ne parlerons plus.

Demain, tu m’accompagneras dans mes courses... Calme-toi... Va, mon

petit, va, et prends courage!... Je t’aiderai.

Il le conduisit jusqu’au seuil du bureau et le regarda s’éloigner dans

le corridor.

Lucien marchait en titubant; il heurtait de l’épaule les murs, et, pour

assourdir ses sanglots, appuyait contre sa bouche un petit mouchoir aux

coins brodés.

X

Dans sa chambre, la grande glace devant laquelle il se coiffait et

passait des heures, chaque jour, la grande glace qui était en face du

lit et où Lucien pouvait se voir, même quand il travaillait, assis à sa

table, la grande glace merveilleusement nette et flatteuse, sans une

tare, sans une faille, l’attendait, pleine de lumière, car Gertrude, qui

venait de préparer la couverture, avait laissé brûler les lampes en

quittant la pièce, et l’image de ce beau jeune homme à la figure

ruisselante de larmes était si triste que la détresse de Lucien en fut

augmentée, et qu’il s’enferma vite pour s’enfouir le visage dans

l’oreiller et pleurer encore: il lui semblait qu’il pourrait pleurer

toute la nuit.

Il ne souffrait pas. L’ivresse des sanglots avait engourdi la

souffrance. Mais, de temps à autre, il murmurait:

--Comme je voudrais mourir!

C’était un peu par habitude.

Depuis quelques années, il disait cela très souvent, et surtout, le

matin, au réveil, quand son âme se sentait si peu faite pour supporter

le poids de la vie. Il disait cela, les yeux encore tenus par le

sommeil, à l’heure de cette terrifiante solitude qui succède aux rêves

de la nuit, à l’heure où la nature, pour incliner les hommes à vivre,

malgré tout, leur donne l’involontaire désir du plus bestial amour, et

il avait coutume, alors, de jeter un regard sur la table où se trouvait,

placé en évidence, le revolver qu’il avait acheté, un jour de spleen, et

qu’il gardait pour se familiariser avec l’idée de la mort.

--Comme je voudrais mourir!... murmurait-il en bâillant, mais bientôt il

s’éveillait mieux:

--Bah! j’ai le temps... se disait-il, et, depuis quelques mois, il

ajoutait:

--J’ai ma pièce à finir. Si elle ne réussit pas...

Du geste, il menaçait sa poitrine. Il avait décidé qu’il tirerait là,

au-dessous du sein. Viser la tête serait plus sûr, mais se défigurer,

pouah!... En cherchant le cœur, on le manque souvent; eh bien! s’il le

manquait, cela voudrait dire qu’il devait vivre, qu’il serait un grand

artiste, un grand poète, et, si cela était écrit, que lui importait le

reste?

La chambre, où il pleurait, n’était pas très vaste. Même, elle

paraissait petite sous le plafond trop élevé. Il y avait de longs

rideaux, en velours bleu, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. A

droite, un paravent aux laques japonaises, la toilette couverte de

flacons; à gauche, la glace, montée sur un pied en acajou, une glace

comme on en voit chez les couturières, qui pouvait s’incliner et se

redresser à volonté, et que Mme Vigier avait exilée de ses appartements,

parce qu’elle n’y voulait plus que des meubles de style Louis XVI. Entre

la table, qui était grande, et la haute fenêtre, s’étendait un sopha que

des coussins recouvraient. Contre les murs, on voyait des bibliothèques

grillagées, avec de la soie derrière les grillages. Ici et là, des

eaux-fortes, des porcelaines et des grès précieux. Les vêtements, que

Lucien portait avant de se mettre en habit, traînaient sur un fauteuil.

Une serviette-éponge était accrochée au dossier d’une chaise. La lumière

tombait de trois lampes fixées au cadre de la glace, et cette lumière

éclairait vivement le lit très large, à pieds et montants en cuivre, la

nuque si blonde et le corps gracieux de Lucien étendu.

--Oh! comme je voudrais mourir...

Il répétait ces mots tout bas, n’ayant plus de force. Son âme était

déserte. Parfois, il remuait les jambes, et le vernis des bottines

brillait.

Quelqu’un marcha dans le corridor. C’était Gertrude qui venait finir la

chambre. Elle appuya sur le loquet.

--On n’entre pas! cria Lucien qui se leva d’un bond, oubliant qu’il

avait tiré le verrou.

--C’est pour prendre les habits, dit Gertrude.

--Vous les prendrez demain.

Puis, comme il avait le vertige, il s’effondra sur une chaise, devant la

table.

Le revolver était à sa place habituelle entre une photographie de Mme

Vigier et un manuscrit relié de carton jaune.

--Et papa dit que je n’y ai jamais pensé!

Il secoua la tête. Il eut un de ces involontaires et haletants soupirs

qui succèdent aux fortes dépressions nerveuses.

--Mon pauvre papa... Comme il a été dur! Il ne peut pas comprendre que

malgré tout, je suis son fils. Quand j’ai pleuré, il a pourtant eu pitié

de moi... Mais je n’aurais pas dû pleurer... Oh! lâche, lâche! Et rien

n’est fini!

Dans sa main levée, il posa son front. Il était fatigué, ah! si fatigué!

--Partir?... Non, je ne veux pas! Et puis, partir avec Batchano...

Un étrange sourire se dessina sur sa bouche molle.

--Batchano... Costi...

Il ferma les yeux. Une expression de tendresse et de pureté éclaira son

visage, mais, soudain, avec un frémissement:

--Non! non! je ne veux pas... dit-il, les dents serrées.

Et, ouvrant le fermoir d’un classeur, il sortit d’un compartiment secret

une photographie que protégeait un beau cadre de vermeil.

C’était le portrait d’un jeune homme qui ressemblait vraiment à un

modèle de Velasquez: puissante, hautaine et dédaigneuse figure.

--Reggie... Je lui avais promis d’être à la gare... Que doit-il penser

de moi?

Mais Lucien laissa retomber le cadre sur la table.

--Il ne pense pas à moi!... Que lui importe?... L’épisode est terminé...

Il louera un atelier à Naples ou à Florence, et il sera heureux... Ah!

si j’avais son talent!

D’un geste machinal, il attira le manuscrit relié de carton jaune.

C’était le second acte des _Attendris_. Lucien essaya de se relire, mais

il était incapable de comprendre le sens des phrases, et il les

connaissait tellement que chaque mot lui parut imbécile et plat.

--Dieu! que c’est mauvais!

Il ferma le manuscrit, le repoussa.

--Je n’ai pas de talent...

Écartant les coudes sur la table, il posa le front contre le bois verni

dont la fraîcheur lui fut douce.

--Je n’ai pas de talent.

C’est une tragique destinée que celle de ces jeunes gens qui, pour se

garder quelque estime, doivent croire que leur génie les autorise à

vivre en dehors des lois humaines.

--Un grand homme, moi!

Tout ce qu’il avait dit à son père dans un élan de sincérité puérile

s’effondrait. Au souvenir de son œuvre, il éprouvait un indicible

dégoût.

Seul, le sujet lui plaisait encore, et, sans doute, parce qu’il ne lui

appartenait pas. C’était l’histoire vraie d’une cliente de Batchano. Un

mari s’était aperçu que sa femme, qu’il savait condamnée par les

médecins, était éprise d’un autre, et, par pitié pour celle qui n’avait

que si peu de temps à vivre, il avait fermé les yeux, s’était éloigné,

avait quitté, sous quelque prétexte, sa maison, tandis que, auprès de la

mourante et pour qu’elle ne soupçonnât pas son sacrifice, il laissait sa

jeune sœur. Celle-ci, dans l’atmosphère créée par la passion de la

malade, était devenue, à son tour, amoureuse du même amant, bientôt s’en

était crue aimée et avait rêvé de fiançailles, jusqu’à ce qu’un hasard

lui eût révélé l’adultère. Dans le récit de Batchano, elle était alors

tombée dans la plus dangereuse des mélancolies. Dans la pièce de Lucien,

après avoir crié son besoin de vengeance devant son frère revenu et qui

disait son propre martyre, elle feignait de se laisser convaincre que la

pitié est la plus noble des vertus et mérite que l’on vive pour en

goûter les joies; elle acceptait de se sacrifier elle aussi, et de se

taire; mais, restée seule, incapable de porter sa haine et sa blessure,

elle se donnait la mort dans un moment de démence, et GÉRALD, le mari,

le pauvre héros qui s’était cru sublime, s’accusait de l’avoir tuée et

fuyait, abandonnant sa femme à l’amant qui ne l’aimait plus. Pour

prolonger un peu de bonheur, la pitié avait détruit l’immense bonheur

qui aurait pu naître.

C’était l’idée.

Ah! comme elle avait séduit Lucien qui admirait par-dessus tout

l’énergie et la force. La critique de la pitié, oui! c’était une belle

idée, mais l’idée ne suffit pas. Il revoyait, à cette minute, tous les

défauts de sa pièce: trop de discours, trop de lyrisme, des sorties mal

amenées, des répliques subtiles qu’on ne comprenait pas, des pages de

dialogue bien lourdes, et GÉRALD, ridicule, peut-être, dans son rôle de

mari complaisant...

Jamais on ne jouerait cela!

Et Lucien pensa à la dernière lettre qu’il avait reçue du directeur du

Grand Théâtre.

Vincent couvrait d’éloges _les Attendris_, affirmait qu’il serait fier

de présenter au public un nouveau grand poète, mais déclarait qu’il

était impossible, «par le temps qui court», de monter une pièce de

débutant, sans que l’auteur en supportât les frais. C’était à propos de

cette lettre que Lovell, en bon Américain, avait conseillé à son ami de

prouver qu’il pouvait, grâce à son nom, faire du bruit autour de son

œuvre. De là était née la combinaison de _Femina_.

--Et père n’a pas voulu me parler de _Femina_! Oh! je ne m’en défendrai

pas, s’il m’en parle... J’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de me

servir de sa gloire... Reggie n’aurait pas dû me donner ce conseil.

De nouveau, il prit le portrait de son ami.

--Reggie... Pourquoi l’ai-je connu?... Avant de le connaître, j’étais un

pauvre être qui agonisait sous la honte. Il m’a rendu le courage et

l’orgueil, oui l’orgueil!... Et maintenant, il est parti; et tout va

recommencer, tout, l’incertitude, les remords, les tentatives affreuses

avec les prostituées... Ah! non! pas ça!... non! je ne veux pas!

Il s’était redressé. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table.

Le revolver le menaçait.

C’était une arme sérieuse, puissante, à chien extérieur. Lucien l’avait

choisie ainsi, parce que le mouvement de la gâchette est trop dur, quand

il commande le barillet.

Lucien savait qu’à la dernière minute il aurait de la peine à se

décider. Il préférait décomposer cette action si difficile. D’abord, il

abaisserait le chien; ensuite, il viserait; et il tâcherait à s’exalter.

Souvent, déjà, il avait franchi les deux premières étapes. C’était au

lendemain des jours que Lovell avait blessé, par un mot trop vil, cet

être féminin et délicat. Ces lendemains-là, Lucien, au réveil, ne se

contentait pas de jeter un regard sur la table. Il prenait le revolver

familier, l’armait, posait le canon sur sa poitrine nue, mettait avec

précaution le doigt sur la gâchette, puis, afin de mieux détester la

vie, rêvait à un monde spirituel où de purs adolescents, épris d’art et

de poésie, unissaient leurs mains frémissantes et leurs âmes

passionnées, sans que vînt les troubler la détestable inquiétude... Mais

le dégoût de la luxure n’avait jamais pu vaincre cette pitié que Lucien

avait de lui-même, cet amour que lui inspiraient son beau visage et ses

yeux de ciel, et sa peau si blanche, sa peau si douce... Il reposait

l’arme brutale, et s’adressait dans le miroir un sourire où il y avait

autant de compassion que de coquetterie.

_On descend et on ne se tue pas..._

De son petit œil sombre, le revolver narguait Lucien, et, dans les trous

du barillet, les capuchons en cuivre des balles blindées le défiaient.

_On descend et on ne se tue pas..._

Lucien étendit le bras, prit la crosse à pleine main et arma le

revolver.

--Tu vas voir si on ne se tue pas!

Il souriait, retroussant sa lèvre dans une moue de défi.

Mais son cœur se révolta, bondit jusqu’à sa gorge. Espérant que de se

voir avec la figure d’un lâche lui donnerait de l’énergie, Lucien,

alors, chercha la glace confidente, mais ses yeux trouvèrent le portrait

de Mme Vigier qui le regardait.

--Ma pauvre maman!...

Elle ne comprendrait pas. Comme elle serait malheureuse!

--Ma gentille, ma jolie maman!

Il l’avait torturée. Pourquoi lui arracher ces inutiles aveux?... Il

voulait savoir comment son père l’avait traitée... Il l’avait traitée

comme elle le méritait!... N’était-ce pas ignoble d’avoir trahi cet

homme si grand?... Hélas! l’affreuse luxure est maîtresse du monde. Que

de fois, au milieu d’une nuit de travail, n’était-elle pas tombée sur la

nuque de Lucien?... Et le sang bouillonnait, et il fallait sortir, aller

dans les rues, sur les promenades, aux lieux des infâmes rendez-vous, la

tête lourde, le cœur palpitant, ayant horreur de soi, à la recherche de

l’innommable aventure.

--Non, ce n’est pas ma faute!

Pourtant, il allait mourir... Il sentait contre la paume de sa main la

crosse froide. Il allait expier, lui, expier pour les autres. Car,

enfin, ils l’avaient créé!

--Je ne suis pas responsable...

Mais son regard atteignit le miroir. Oh! quelle malpropre figure!

Allait-il mourir dans ce désordre?... Ce linge fripé, cette cravate

défaite, ces traces de larmes sur les joues, ces cheveux collés par

paquets sur les tempes. Mourir avec ce visage!... Au moins devait-il se

laver et se mettre à son aise.

Il posa le revolver, armé, à cheval sur le portrait de Reggie et le

manuscrit. Il se leva, non sans peine, car ses jambes vacillaient. Il

ôta son habit, le plia soigneusement, retira son gilet et sa chemise.

Puis, il resta toute une minute immobile, se demandant s’il enlèverait

son pantalon pour passer un pyjama, et il était dans un tel état de

faiblesse qu’il ne parvenait pas à se décider.

Enfin, sans savoir ce qu’il ferait plus tard, il versa de l’eau dans la

cuvette, se lava longuement, se poudra le visage, se peigna les cheveux,

aplatit la frange qui lui caressait le front.

Il agissait et n’avait dans la conscience aucune pensée.

Le torse nu, les joues fraîches, il se promena dans la chambre, au

hasard.

Il avait la peau très fine, blanche, sans une rougeur ni une tache, des

formes rondes, la poitrine dépourvue de poils et un peu grasse au niveau

des seins, de belles épaules, des reins cambrés.

Comme il marchait à l’aventure et se trouvait en face de la table, il

comprit, soudain, en coup de foudre, qu’il avait maintenant résolu de

mourir, que c’était une chose décidée, et cela lui sembla tout à fait

absurde, et même ridicule, oui, ridicule!... Pourquoi?

Ce n’était pas de la peur qu’il éprouvait, c’était la sensation très

nette qu’il allait accomplir un acte bête.

En même temps, mille idées simples, logiques, se présentaient à son

esprit. Par exemple:

S’il consentait à partir, il pouvait exiger de son père qu’il lui donnât

Jacques Duprin pour compagnon.

Il pouvait quitter la maison, cette nuit, et se loger au Quartier. Sa

mère ne le laisserait pas mourir de faim.

Il pouvait télégraphier à Reggie, qui lui prêterait de l’argent sur les

gains futurs que lui procureraient _les Attendris_.

Personne ne pouvait savoir si cette pièce n’aurait pas un énorme succès,

et, si c’était un triomphe, qu’importait le reste?... Reggie avait

raison: les artistes sont des demi-dieux qui ont le droit de vivre selon

leur bon plaisir.

Quant à la gloire de son père, certes! elle valait qu’on se tuât pour

elle; mais un suicide, le jour que l’on expulsait Reggie, provoquerait

le plus formidable des scandales, et combien Reggie, si courageux, si

fier, si homme, mépriserait cette lâcheté!

Lucien se pencha sur la table et contempla l’image de Lovell, que

barrait le canon du revolver. Ah! que n’était-il là, ce robuste, pour le

prendre dans ses bras et calmer ses tourments!

A coup sûr, il mépriserait Lucien. Et Batchano, ce grand Batchano au

regard qui voyait tout, cet admirable Batchano qui lui avait répondu,

cet après-midi, des choses si puissantes, ce prodigieux Batchano qui,

malgré sa pitié, avait accompli son devoir en prévenant son Maître,

mépriserait la mémoire du faible qui désertait le combat.

Tous le mépriseraient. Personne ne verrait la noblesse de son geste. La

foule, l’ignoble foule, baverait sur sa mort, s’emparerait de son

cadavre, de son beau cadavre...

Mourir, c’était le refuge d’un enfant malade, la défaite, la honte.

Vivre, ce serait la bataille, le défi. Vivre sans chercher à guérir.

Vivre pour la beauté, le rare, l’exceptionnel.

_Tu n’es qu’un misérable..._

Oh! la phrase commode qui soulage d’un remords.

Pourquoi un misérable? Parce qu’il ne faisait pas l’amour comme tout le

monde?... Un misérable?... Mais qu’était-ce donc leur amour?... L’acte

est toujours immonde, et l’âme basse de la femme le rend plus immonde

encore!... Seul, le rêve ennoblit l’accouplement... Et qui prouve que

mon rêve d’amour ne soit pas plus haut que le leur?... Shakespeare a

conçu les _Sonnets_ et _Roméo et Juliette_!... L’amour?... Qu’ils me

laissent le temps, ils verront si je saurai leur parler de l’amour!...

Et si j’écris l’œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant

mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. Que

_les Attendris_ soient une mauvaise pièce, c’est possible. J’en ferai

d’autres... Je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre!

Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les

misérables!... oui! les misérables!... les hypocrites et les

bourreaux!...

Ainsi s’exaltait cet enfant à demi-nu et son regard était splendide.

Tout à coup, un bruit de voix frappa son oreille.

Les Duprin partaient.--Lucien essaya d’entendre.--La porte de

l’appartement se referma.

Lucien écoutait, mais ce fut le silence.

Que se passait-il entre son père et sa mère? Est-ce que François Vigier

dirait à sa femme?... Non, il ne ferait pas cela. Non, ce serait indigne

de lui. On ne dit pas à une mère que son fils... François Vigier allait

venir, ici... Il était impossible que cet homme ne fût pas inquiet du

sort de son enfant. Bien sûr, il allait venir.

Et tant mieux, s’il venait!... Plus de larmes, plus d’excuses. Des mots

courageux, fermes:

«Comment se fait-il que toi dont toute la vie fut vouée à l’étude, tu

attaches tant d’importance aux actes sexuels?... Il y a autre chose en

moi, en nous, que des besoins d’amour!»

Voilà ce que Lucien dirait, calmement, sans phrases.

Il s’était conduit en gosse, en petite femme qui ne sait que gémir: la

découverte de la bague l’avait affolé.

Cependant qu’il songeait à cette bague funeste, il aperçut le portrait

de Reggie de nouveau, et, en même temps, il entendit marcher dans le

corridor.

Si François Vigier trouvait chez son fils la photographie de Lovell, la

discussion s’égarerait une fois de plus.

Lucien courut vers la table pour faire disparaître ce portrait

dangereux. Il le prit si brusquement que le cadre de vermeil accrocha la

gâchette du revolver armé.

Le coup partit. La chambre fut pleine de fracas.

Dans le corridor, la voix de Mme Vigier fit un cri effroyable.

Portant les mains à sa poitrine nue, Lucien s’était rejeté en arrière,

et, aspirant l’odeur de la poudre, il restait livide, les yeux fous,

épouvanté, ne comprenant pas.

Mais, quand il comprit que la balle, sans le toucher, s’était perdue,

tout l’appartement était en tumulte: clameurs de Mme Vigier derrière la

porte fermée au verrou, appels de François Vigier à l’extrémité du

couloir, questions aiguës de Louise et de Gertrude.

Cela ne dura qu’une seconde.

Pendant cette seconde, Lucien eut la vision totale de ce qui allait

arriver quand on le trouverait sans blessures, à demi-nu, grelottant

comme s’il avait peur. Il vit la moue railleuse de Louise, l’étonnement

de sa mère, le regard injurieux de son père: «_Tu n’as jamais voulu

mourir..._» Et les domestiques qui riaient.

La porte gémit sous les coups. La voix de François Vigier ordonnait aux

femmes de se taire.

--Je t’entends, Lucien... Es-tu blessé?

Que se passa-t-il dans son âme désespérée? Quel sursaut d’orgueil lui

fit prendre le revolver, l’appuyer au hasard contre sa poitrine?

--Lucien! Réponds-moi!

--Mon chéri, réponds!

Il abaissa un peu la crosse et tira, de toutes ses forces, sur la

gâchette.

Plus tard, il devait dire: «Cela ne fait pas plus de mal qu’un coup de

poing.»

Il tomba, l’épaule brisée, comme s’il était mort.

Lucien · 第 15 / 48 题