Ils achevaient leur repas, et, seule, Louise osait encore lever la tête.
Qu’avaient-ils tous, ce soir?... Jamais, devant sa fille, François
Vigier n’avait parlé de cette voix brutale.
--Vous avez fini? demanda sèchement Mme Vigier, quand le vieillard eut
posé, selon son habitude, sa serviette roulée sur la table.
Ils repoussèrent leur chaise et franchirent la porte qui conduisait au
salon.
La cheminée de cette pièce ne fumait pas, bien que les trois hautes
fenêtres qui donnaient sur le quai fussent tellement balayées par le
vent, qu’on voyait se gonfler les rideaux qui les recouvraient.
Près de la seconde fenêtre, il y avait un piano à queue, et, lui faisant
face, dans un angle, une petite chaise-longue, de forme empire,
qu’entourait à demi un paravent dont les feuilles étaient disposées de
telle sorte que Mme Vigier se sentit protégée quand elle se fut étendue
sur la liseuse. Elle ne voyait plus que le piano et le tabouret sur
lequel Lucien se laissa tomber.
Elle lui fit signe de venir auprès d’elle, mais il refusa.
Contre le manteau de la cheminée, François Vigier s’appuyait. Au milieu
du salon, près d’une table, Louise attendait Gertrude, qui apporta le
café.
Chaque soir, c’était ainsi. L’habitude les avait ramenés aux places qui
leur étaient familières, mais, ce jour-là, leur silence avait quelque
chose de pénible, de lourd, de froid.
On entendit deux allumettes frottées. Lucien et Mme Vigier allumaient
leur cigarette. Tous deux fumaient du tabac d’Égypte très parfumé.
Lucien ouvrit machinalement le piano. Souvent, il chantait en
s’accompagnant lui-même. Bien que n’ayant reçu aucune éducation
musicale, il avait la voix juste, agréable, et le don de se rappeler les
phrases entendues. Devant le clavier, il resta immobile, puis il sortit
de sa manche son mouchoir, l’y renfonça, le sortit encore, et il agitait
son pied, nerveusement.
--Tiens, papa, ton café, dit Louise qui s’était approchée de son père
sans qu’il l’aperçût.
François Vigier ne cessait de rassembler d’inutiles souvenirs que le
soupçon impur salissait, gâtant même les scènes les plus simples.
Il posa sur la cheminée la tasse que sa fille lui avait offerte, et,
tout à coup, il regarda Louise, dans les yeux, profondément, comme pour
s’assurer qu’en celle-là du moins il n’y avait pas d’ignominie.
Elle supporta ce regard et sourit.
Le timbre du vestibule sonna.
--C’est les Duprin! dit Louise en courant vers la porte.
Lucien s’était levé. Il ne doutait pas que ce coup de timbre n’annonçât
l’arrivée de Batchano qui venait assister à l’interrogatoire.
Mais la porte s’ouvrit, et Renée et Jacques Duprin entrèrent; elle,
longue, maigre et brune, empruntée dans une robe au décolleté timide,
figure ingrate qu’éclairaient des yeux très tendres; lui, grand gaillard
roux, au visage franc et poupin, avec une ombre de moustache sur une
bouche rieuse, sorte d’hercule dont les muscles tendaient trop l’étoffe
d’un méchant habit noir.
Dès qu’ils eurent franchi le seuil, Jacques sourit à Louise, et Renée
rougit devant Lucien, puis ils saluèrent Mme Vigier derrière son
paravent et François Vigier auprès de la cheminée.
--Bonsoir, mon cher Maître, dit Jacques, de sa voix trop sonore. Je vous
apporte des nouvelles toutes fraîches de Lecamus. Je viens de téléphoner
à Villejuif. Il a 38.5 et le sérum agit. Vous verrez qu’il s’en tirera
encore cette fois.
Il parlait avec bonne humeur. François Vigier s’en irrita et lui
répondit du bout des lèvres. Pourtant il aimait ce Jacques Duprin.
C’était le fils de son premier élève. Orphelin de père et de mère,
Jacques Duprin vivait, avec sa sœur, pauvrement et gaîment, au Quartier.
Près du piano, Renée disait à Lucien:
--Vous chanterez, ce soir?... Non?... Oh! pourquoi?... Il faut! N’est-ce
pas, Madame?...
--Il sait, ma petite Renée, dit Mme Vigier, qu’il me fait toujours
plaisir quand il chante.
Mais Lucien ferma le piano:
--Non, Renée, je vous en prie... Je ne suis pas en forme.
Cependant Jacques avait rejoint Louise.
--Votre père a-t-il vu _Femina_? lui demanda-t-il à voix basse.
--Je ne sais pas, fit-elle, mais il y a du grabuge.
Tout à coup, Lucien s’avança vers la cheminée:
--Tu attends Batchano, papa? dit-il, et lui-même fut surpris par la
valeur de sa question.
--Non, répondit François Vigier. Mais il faut que je te parle,
murmura-t-il en se penchant vers son fils. Viens dans mon bureau.
Les genoux de Lucien tremblèrent. Il sentit qu’il allait être lâche, et
ses ongles firent mal à la paume de ses mains.
--Maintenant, père?... Mais...
--Suis-moi, dit François Vigier.
Et Lucien le suivit.