VIII

Ils achevaient leur repas, et, seule, Louise osait encore lever la tête.

Qu’avaient-ils tous, ce soir?... Jamais, devant sa fille, François

Vigier n’avait parlé de cette voix brutale.

--Vous avez fini? demanda sèchement Mme Vigier, quand le vieillard eut

posé, selon son habitude, sa serviette roulée sur la table.

Ils repoussèrent leur chaise et franchirent la porte qui conduisait au

salon.

La cheminée de cette pièce ne fumait pas, bien que les trois hautes

fenêtres qui donnaient sur le quai fussent tellement balayées par le

vent, qu’on voyait se gonfler les rideaux qui les recouvraient.

Près de la seconde fenêtre, il y avait un piano à queue, et, lui faisant

face, dans un angle, une petite chaise-longue, de forme empire,

qu’entourait à demi un paravent dont les feuilles étaient disposées de

telle sorte que Mme Vigier se sentit protégée quand elle se fut étendue

sur la liseuse. Elle ne voyait plus que le piano et le tabouret sur

lequel Lucien se laissa tomber.

Elle lui fit signe de venir auprès d’elle, mais il refusa.

Contre le manteau de la cheminée, François Vigier s’appuyait. Au milieu

du salon, près d’une table, Louise attendait Gertrude, qui apporta le

café.

Chaque soir, c’était ainsi. L’habitude les avait ramenés aux places qui

leur étaient familières, mais, ce jour-là, leur silence avait quelque

chose de pénible, de lourd, de froid.

On entendit deux allumettes frottées. Lucien et Mme Vigier allumaient

leur cigarette. Tous deux fumaient du tabac d’Égypte très parfumé.

Lucien ouvrit machinalement le piano. Souvent, il chantait en

s’accompagnant lui-même. Bien que n’ayant reçu aucune éducation

musicale, il avait la voix juste, agréable, et le don de se rappeler les

phrases entendues. Devant le clavier, il resta immobile, puis il sortit

de sa manche son mouchoir, l’y renfonça, le sortit encore, et il agitait

son pied, nerveusement.

--Tiens, papa, ton café, dit Louise qui s’était approchée de son père

sans qu’il l’aperçût.

François Vigier ne cessait de rassembler d’inutiles souvenirs que le

soupçon impur salissait, gâtant même les scènes les plus simples.

Il posa sur la cheminée la tasse que sa fille lui avait offerte, et,

tout à coup, il regarda Louise, dans les yeux, profondément, comme pour

s’assurer qu’en celle-là du moins il n’y avait pas d’ignominie.

Elle supporta ce regard et sourit.

Le timbre du vestibule sonna.

--C’est les Duprin! dit Louise en courant vers la porte.

Lucien s’était levé. Il ne doutait pas que ce coup de timbre n’annonçât

l’arrivée de Batchano qui venait assister à l’interrogatoire.

Mais la porte s’ouvrit, et Renée et Jacques Duprin entrèrent; elle,

longue, maigre et brune, empruntée dans une robe au décolleté timide,

figure ingrate qu’éclairaient des yeux très tendres; lui, grand gaillard

roux, au visage franc et poupin, avec une ombre de moustache sur une

bouche rieuse, sorte d’hercule dont les muscles tendaient trop l’étoffe

d’un méchant habit noir.

Dès qu’ils eurent franchi le seuil, Jacques sourit à Louise, et Renée

rougit devant Lucien, puis ils saluèrent Mme Vigier derrière son

paravent et François Vigier auprès de la cheminée.

--Bonsoir, mon cher Maître, dit Jacques, de sa voix trop sonore. Je vous

apporte des nouvelles toutes fraîches de Lecamus. Je viens de téléphoner

à Villejuif. Il a 38.5 et le sérum agit. Vous verrez qu’il s’en tirera

encore cette fois.

Il parlait avec bonne humeur. François Vigier s’en irrita et lui

répondit du bout des lèvres. Pourtant il aimait ce Jacques Duprin.

C’était le fils de son premier élève. Orphelin de père et de mère,

Jacques Duprin vivait, avec sa sœur, pauvrement et gaîment, au Quartier.

Près du piano, Renée disait à Lucien:

--Vous chanterez, ce soir?... Non?... Oh! pourquoi?... Il faut! N’est-ce

pas, Madame?...

--Il sait, ma petite Renée, dit Mme Vigier, qu’il me fait toujours

plaisir quand il chante.

Mais Lucien ferma le piano:

--Non, Renée, je vous en prie... Je ne suis pas en forme.

Cependant Jacques avait rejoint Louise.

--Votre père a-t-il vu _Femina_? lui demanda-t-il à voix basse.

--Je ne sais pas, fit-elle, mais il y a du grabuge.

Tout à coup, Lucien s’avança vers la cheminée:

--Tu attends Batchano, papa? dit-il, et lui-même fut surpris par la

valeur de sa question.

--Non, répondit François Vigier. Mais il faut que je te parle,

murmura-t-il en se penchant vers son fils. Viens dans mon bureau.

Les genoux de Lucien tremblèrent. Il sentit qu’il allait être lâche, et

ses ongles firent mal à la paume de ses mains.

--Maintenant, père?... Mais...

--Suis-moi, dit François Vigier.

Et Lucien le suivit.

Lucien · 第 14 / 48 题