Comme toujours quand soufflait le vent d’Est, la cheminée fumait dans la
salle à manger.
--Cette maison est odieuse!
--Faites venir les ramoneurs, Yvonne.
--Les ramoneurs n’y peuvent rien. Il faudrait écrire au gérant.
--Eh bien! écrivez-lui...
--Ce n’est pas à moi de lui écrire.
--Soit! je lui écrirai.
--Gertrude, ouvrez la fenêtre.
--Mais, madame, le vent...
--Ouvrez la fenêtre, vous dis-je!... Et, d’abord, donnez-moi mon châle.
Pour chercher le châle, il fallait que Gertrude quittât la pièce.
Debout près de la table, à côté de Louise, François Vigier attendait, le
regard fixé sur la porte par laquelle son fils allait entrer, car Lucien
était en retard, ainsi qu’il avait accoutumé.
Dans les asiles et les hôpitaux de Paris, François Vigier était célèbre
pour son diagnostic en coup de foudre. En face d’un malade, pour la
première fois aperçu, les conclusions que lui dictait son instinct
avaient, pour lui-même, comme pour ses disciples, quelque chose de
mystérieux et d’indiscutable.
* * * * *
Lucien entra. François Vigier détourna les yeux.
* * * * *
Le jeune homme était en habit de soirée. Il salua son père, timidement
et de loin, puis s’approcha de sa mère qui inspectait la cheminée où les
flammes faisaient un bruit d’incendie.
--Eh bien! lui demanda-t-il à voix basse, mais elle ne lui répondit que
par un geste irrité.
Gertrude apporta le châle. Elle ouvrit la fenêtre. On dut la refermer
aussitôt, à cause de la tempête et du froid.
L’odeur de suie persista. L’air troublé piquait les yeux. Louise
reniflait. Mme Vigier haussa les épaules.
Tous s’assirent. Lucien jetait autour de lui des regards inquiets.
De hauts candélabres éclairaient la salle à manger. Contre les vieilles
boiseries des murs, il y avait quelques porcelaines rares, et ni le
buffet, ni le dressoir ne manquaient de valeur. Au centre de la table,
dans une coupe en argent, des roses se fanaient. Chaque détail de
l’ameublement semblait luxueux, choisi avec soin, mais l’ensemble
manquait d’harmonie, tout cela sentait le désordre et la fatigue.
Mme Vigier avait enveloppé sa gorge et son cou d’une écharpe pailletée,
travail égyptien, qui brillait comme une cotte de mailles, et, de ce
châle métallique, le petit visage sortait, maussade et plus fragile.
Près de sa mère, Louise, en robe blanche, simple mais décolletée,
montrait une poitrine un peu grasse, des joues rondes et des cheveux
blonds. La pointe de son nez moqueur menaçait Lucien. Cependant la jeune
fille soupçonnait quelque mystère et n’osait dire les railleries
auxquelles elle pensait.
A gauche de Louise, François Vigier, dont le simple veston et la cravate
négligée faisaient contraste avec les toilettes des trois autres
convives, était assis dans un large, vaste et provincial fauteuil à bras
matelassés et recouverts de tapisserie.
Ce meuble avait sa légende. Jadis, vers 1860, à Dôle, dans le Jura, le
père de François Vigier était médecin, grand médecin d’un petit pays,
homme illustre dans trois vallées qui lui semblaient le monde. Il
régnait sur quatre cents masures, maître des corps et des consciences,
et cette autorité avait mis en lui quelque chose de majestueux que
précisait, aux yeux de sa famille entière, le fauteuil de patriarche où,
chaque soir, devant la table servie, le médecin de campagne, sa journée
faite, se laissait tomber avec un ahan de bûcheron. Ce siège respecté,
les enfants du «docteur», au lendemain des funérailles, avaient appris
qu’il était légué, hors partage, ainsi que les livres de médecine et les
instruments de chirurgie, à celui d’entre eux qui suivrait la carrière
que le mort avait tant aimée, et, dès que la chambre de François Vigier,
étudiant près la Faculté de Paris, fut assez vaste pour contenir ce
fétiche encombrant, Mme Vve Vigier l’expédia à son fils, avec une lettre
admirable, religieuse et naïve.
Entre les bras matelassés de ce fauteuil, bien souvent le jeune homme
s’était endormi, lassé par l’étude. Blottis contre le haut dossier de
chêne où l’on voyait un hibou sculpté, François Vigier, déjà célèbre, et
sa jeune femme encore amoureuse, se plaisaient, au lendemain de leur
mariage, à deviser de leur indestructible tendresse. Et quand l’infidèle
s’était enfuie, Lucien et Louise, chaque soir, avant de gagner leurs
lits d’enfants, grattaient du bout des doigts l’inusable tapisserie pour
éveiller leur père qui rêvait. Plus tard, d’autres rêves, les grands
rêves...
* * * * *
--Est-ce vrai, papa, ce que Jacques Duprin m’a dit? demanda Louise,
fatiguée par le silence. Il prétend que vous avez dessiné au crayon
bleu, sur le corps de Lecamus, le trajet de tous ses nerfs malades, pour
les reconnaître quand il sera mort.
--Louise! protesta Mme Vigier.
--Mais, maman, je ne parle pas de maladie.
--C’est pire!... Tais-toi.
* * * * *
De l’autre côté de la table, Lucien, le visage anxieux, le dos rond,
mangeait vite, et, à mesure que le repas avançait, tournait davantage
vers son père l’épaule qu’il levait un peu, comme s’il eût voulu qu’elle
le protégeât.
* * * * *
Combien de fois, François Vigier, se promenant avec Batchano, ne
s’était-il pas réjoui de pouvoir saisir au vol si facilement, sur le
visage des passants, le secret de leurs tares? Comme Balzac imaginait la
vie, il imaginait la déchéance. Et, tout à l’heure, dans le cabinet de
travail, Batchano s’était écrié: «Maître! si vous rencontriez dans un
salon, dans la rue, un jeune homme présentant les symptômes qui sont
apparents chez votre fils, vous n’hésiteriez pas une seconde...» Eh
bien! oui, Batchano ne s’était pas trompé!
Quand François Vigier avait eu le courage de regarder son fils, de le
regarder en se dépouillant de la noblesse d’âme qui lui défendait de
soupçonner d’infamie les êtres qui lui étaient proches, quand il l’avait
regardé en libérant son redoutable instinct de clinicien génial, la
réponse qui s’était gravée en lui, nette, claire, indiscutable, il avait
voulu l’effacer par ce sursaut de révolte habituel aux pauvres hommes
qui ne savent pas reconnaître à la science le droit de leur apporter la
preuve d’un désastre.
Mais Batchano ne s’était pas trompé.
Et, tandis que Gertrude continuait autour de la table son service,
tandis que Mme Vigier toussotait pour bien prouver qu’elle sentait
encore de la fumée, tandis que Louise boudait, tandis que Lucien levait
l’épaule, François Vigier, les dominant tous, s’appuyant des bras sur
les accoudoirs du fauteuil, et mangeant avec lenteur, avec effort, mais
mangeant, mangeant comme d’habitude, parce qu’il se refusait à subir la
dépression physique de la douleur, souffrait deux fois, et d’être un
homme qui aimait son fils et d’être un grand homme qui ne savait pas
douter de soi.
Cette beauté, dont il était fier--il était heureux d’être beau, ce
vieillard qui avait eu pour lui-même un tel respect qu’il avait maîtrisé
son caractère afin que toute son existence, comme son œuvre, pût servir
de modèle!--cette beauté, sa beauté, il la retrouvait dans la figure
qu’il étudiait sournoisement.
La ressemblance que cultivait Lucien servait de prétexte aux disciples
de François Vigier pour imaginer d’innocentes flatteries. Ne savait-on
pas dans les salles de garde que le Maître, hors la science, ne
chérissait que son fils? Il en parlait si souvent, si abondamment! Quel
orgueil: Lucien avait réussi à prendre sa licence en droit!... Quel
sourire plein de malice: on lui avait évité l’ennui du service
militaire. Quel éloge de la diplomatie: Lucien serait ambassadeur!... Et
les élèves de François Vigier lui donnaient la réplique:
«Il est votre portrait, Maître. Comment ne serait-il pas intelligent?»
Mais non, cette ressemblance était un trompe-l’œil... Il y avait de
l’asymétrie dans ce visage, de la dégénérescence dans la forme des
oreilles et dans la mollesse des lèvres. Et pourquoi cette coiffure lui
donnait-elle un air équivoque? Et cette peau trop transparente, trop
jolie, trop fine, comme épilée... Et, là, sur la joue, cette trace de
poudre. Et cette élégance précieuse de la toilette, et cette poitrine
bombée, et ces gestes craintifs et maniérés, cette façon féminine d’être
assis de côté sur la chaise, et cette épaule qui avançait, qui se levait
comme un bouclier, et surtout ce regard fuyant, ce regard coupable!...
Il fallait bien que Lucien regardât son père: il se sentait comme dévêtu
devant lui.
Le jour que Lucien passait devant le conseil de révision, parmi d’autres
jeunes hommes braillards et cyniques, il avait eu la même impression de
gêne, la même!... Il avait voilé de ses mains sa nudité, comme il aurait
voulu, ce soir-là, cacher tout son être, afin que les yeux qui pesaient
sur lui le laissassent en repos.
Mais les yeux ne le quittaient pas.
A présent, ils s’appuyaient sur les mains de Lucien, et Lucien cacha ses
mains.
Comme pour les réchauffer, il les glissa sous l’assiette que Gertrude
posait devant lui, mais, dès qu’elles reparurent, elles se sentirent
découvertes.
Pourquoi ces poignets fragiles?... Pourquoi ces ongles carrés à forte
voussure?... Pourquoi cette bague si lourde?... De qui venait-elle?...
Qui l’avait donnée?
Mais la prodigieuse mémoire de François Vigier ne répondit pas. Un
remords surgit dans sa conscience. Tous, il les avait laissés vivre à
leur guise, tous, sa femme, Louise, et même ce fils qu’il aimait.
Il l’aimait pour son intelligence, pour sa rapidité à comprendre, parce
que, souvent, Lucien passait des heures à l’écouter. Il l’aimait comme
tout rêveur aime quiconque s’envole facilement dans les espaces
imaginaires. Il l’aimait comme il aimait ses disciples dont l’existence
quotidienne et la vie morale ne l’intéressaient en aucune façon.
Sur le doigt de Lucien, la bague ciselée dessinait des lignes simples et
vraiment belles.
A coup sûr, ce n’était pas un bijou de camelote! Qui l’avait donné?
Était-il croyable que François Vigier ne s’en souvînt pas?
Il voyait si peu ce qui se passait autour de lui. Il écoutait si peu
leurs bavardages. Le temps pressait. La mort n’était pas loin, et il
restait tant de livres à écrire!
Pourtant, François Vigier crut se rappeler qu’il avait entendu, l’année
précédente, Lucien expliquer quelque chose à sa mère à propos de cette
bague. Quelque chose?... Quoi?
Lucien appuya contre sa joue ses doigts repliés, et la bague disparut.
Alors, le vieillard mit sa mémoire à la torture. Cet oubli sans grande
importance devint le centre de son angoisse. Il souffrit de cela
surtout, comme il avait souffert, dans sa vanité, quand, à l’époque de
sa jeunesse, durant l’épreuve orale d’un concours, il lui avait été
impossible de trouver, devant ses juges, un mot indispensable, le mot le
plus simple, le nom de la plus commune des maladies... Et ce fut, dans
son énervement, ce souvenir qui se précisa: la salle d’examen, les juges
sur l’estrade, la pendule qui mesurait le temps accordé au candidat, la
grande aiguille qui tournait, et ce mot, ce mot dont l’absence faisait
le vide dans sa pensée. Ne pouvoir se rappeler!... Et les autres
souvenirs qui accourent!
A vingt-trois ans, lui non plus n’avait pas de maîtresse, n’affichait
aucune liaison. Il travaillait... Il s’était marié vierge de cœur, sinon
de corps. Ah! les belles années, les terribles années!... C’était chez
le vieux professeur Malan, dont le fils avait épousé Miss Rickley, la
cousine d’Yvonne, qu’il avait rencontré cette jeune fille de seize ans,
si parfaitement harmonieuse et si douce. Elle avait encore un peu
d’accent étranger, ayant été élevée à New-York, bien qu’elle fût
Française. Mais ce léger accent était une séduction de plus, et, quand
François Vigier avait appris qu’elle était ruinée et presque orpheline,
son père étant devenu fou à la suite de la catastrophe qui avait détruit
leur fortune, quand François Vigier avait compris qu’il pouvait
prétendre, en dépit des vingt-huit années qui les séparaient, à la main
de cette enfant délicate, ah! l’ivresse des fiançailles, l’ivresse de la
possession dans l’amour!
Son amour?... Qu’avait-il fait de lui, son amour?... Qu’est-ce que cette
femme avait introduit dans sa vie?... Des regrets, des mensonges, du
désespoir, un sang pourri, et ce fils!... Pourtant, comme il l’avait
aimé, ce fils! Comme il en était fier! Hier encore, ce fils, c’était
pour lui tout l’avenir! Bel avenir! Destrem disait qu’il ne pouvait
prendre aucun engagement. L’avenir?... L’effondrement, la gloire
souillée, la cour d’assises... Ah! le misérable!
Mais c’était son fils, son fils qu’il aimait, et tout cela était
impossible.
François Vigier n’en pouvait plus.
Lucien n’en pouvait plus; les regards de son père le déchiraient.
Batchano avait parlé, c’était sûr, il fallait fuir.
Et comme Gertrude présentait les fruits, Lucien tira sa montre:
--Oh! dit-il, jouant la surprise. Tu permets, maman?
--Où vas-tu? dit François Vigier, la voix sourde.
--J’ai un rendez-vous, père. Je suis en retard. Maman t’expliquera.
--Reprends ta place. Je ne veux pas que tu sortes, ce soir.
--Mais, papa, j’ai promis...
--Tu ne tiendras pas ta promesse.
--Pourtant, François, il n’a plus quinze ans, ce garçon!
--Pardon, Yvonne!... Assieds-toi, Lucien, et finis de dîner.