Courtois et distant, François Vigier se leva, derrière la grande table,
au milieu de ses livres.
Et ce fut comme jadis.
Mme Vigier serra les épaules: ce n’était plus pour Lucien qu’il lui
fallait plaider.
--Bonsoir, François!
Elle avançait dans la pièce, le front bas, et, comme elle regardait en
dessous, elle aperçut le magazine ouvert près de la lampe.
--Tiens! vous avez déjà vu _Femina_? dit-elle, d’une voix qu’elle aurait
voulu enjouée.
--Oui, j’ai vu... répondit-il, doucement.
Alors, elle essaya de sourire.
--Eh bien! je venais justement pour vous expliquer...
Il l’arrêta d’un geste calme.
--Non, ne m’expliquez rien.
--Mais, il faut...
--Je vous en prie.
Et il y avait dans son accent une telle fatigue que Mme Vigier osa lever
les yeux.
Or, pour la première fois depuis dix années, elle trouva, dans le regard
fixé sur elle, de la tendresse. Elle eut peur davantage, détourna la
tête et frissonna.
Il la contemplait avec mélancolie. Comme elle lui était devenue
étrangère!... Comme elle était encore belle!... Comme elle était
émouvante, avec sa robe de bal, ses épaules nues, son fard et ses
bijoux, au milieu de cette pièce qui devait lui paraître tellement
hostile!... Une petite femme bien irresponsable!... Comme elle avait dû
souffrir!... Mais, lui, n’avait-il pas souffert?... Plus qu’un autre!...
Et surtout, quand il avait compris ce qu’il était devenu dans ses bras:
un pauvre être si facilement, si lâchement heureux, un pauvre être
torturé, après l’abandon, par les dégradantes jalousies des nuits
hantées, jusqu’à ce matin où, comme par miracle, il avait entendu son
cœur se taire... Ah! le beau matin, le ciel limpide sur les cours de
Villejuif! Plus jeune que ses jeunes élèves, il s’était longtemps
promené autour des arbres dépouillés par l’automne, et jamais, devant
ses disciples qui l’écoutaient, épris de son génie, il n’avait parlé
avec plus d’éloquence de son œuvre et de l’avenir... C’était fini: il
n’aimait plus!... Fini, l’esclavage!... Finie, la torture!... Ah! douce
vieillesse du corps et magnifique jeunesse de l’esprit!... De ce
matin-là, par reconnaissance, il avait daté, une année plus tard, cette
préface qui sert d’introduction à l’étude de ses livres. Quand sa femme
était revenue, il n’avait pas eu besoin de lui pardonner, il n’avait eu
qu’à se défendre pour qu’elle ne lui enlevât pas la paix intérieure, la
paix conquise, la pure joie des âmes qui se sont évadées, «car, pour
nous autres aussi, il existe, loin des hommes, un royaume de Dieu»,
disait-il à Batchano qu’il voulait introduire dans cet aride royaume des
grands solitaires.
Mais c’était leur fils, et l’heure du pardon n’avait-elle pas sonné?
Ah! quelle indigne faiblesse!... Allait-il donc faire porter ce fardeau
à celle qu’il avait rayée de sa vie?... Non! dans la solitude qu’il
avait voulue pour s’exalter, il devait demeurer pour souffrir.
Et, comme Mme Vigier murmurait humblement:
--Pourtant, François, je voudrais savoir si vous êtes fâché?
Il répondit, sans hausser la voix:
--Oui, je suis très fâché contre Lucien et je le punirai. Ne le défendez
pas. Je connais toutes les excuses que vous croyez avoir, l’un et
l’autre; et il me serait pénible de vous faire, à vous, les reproches
que vous méritez.
Elle baissa la tête. Elle se méprisait. Pourquoi avait-elle honte?
Il s’approcha d’elle et murmura gentiment:
--Ne restez pas ici, ma petite Yvonne. Cette pièce est très froide. Vous
êtes toute tremblante... Venez au salon, il doit être l’heure de dîner.
Il la poussait vers la porte, mais, soudain, elle se retourna, et, lui
faisant face, lui jeta ce regard dédaigneux par lequel les faibles se
vengent; puis, très droite dans sa robe lamée d’or, elle sortit du
cabinet de travail.