--Maître, à quoi bon?... Je vous ai compris, et je m’incline. J’admets
toutes vos conclusions. Mon diagnostic était faux. Lucien n’a commis
qu’une imprudence, il s’est laissé entraîner dans un milieu qu’il ne
connaissait pas et dont les agents des mœurs ont sans doute exagéré
l’infamie... Ne discutons plus, monsieur Vigier, je cède... Même les
aveux de Lucien, ce que j’appelais tout à l’heure ses aveux, son
attitude, cet après-midi, et ses réponses équivoques ne sont que des
bravades provoquées par une démarche que je n’aurais pas dû entreprendre
puisque vous ne l’approuvez pas.
Et Batchano se tut, l’âme humiliée.
La lampe n’éclairait qu’une faible partie du cabinet de travail. A
l’entour, la nuit prenait les livres.
Dans la cheminée, dont les cuivres accrochaient quelques rayons de
lumière, ce n’était plus que des cendres qui rougeoyaient. Le vent
d’Est, qui se levait sur la Seine, tombait par bourrasques contre les
vitres.
Les bras sur les accoudoirs du fauteuil, François Vigier gardait la tête
haute. Pas un muscle ne bougeait, mais la rigidité du masque prouvait à
Batchano l’atroce combat qui se livrait dans l’âme la plus orgueilleuse
que l’amour de la science et la passion de la gloire eussent jamais
créée.
Le grand clinicien qu’était François Vigier réunissait ses souvenirs, et
c’en était fait de l’illusion paternelle.
Soudain, les yeux du vieillard cherchèrent Batchano, et Batchano, comme
appelé, leva les yeux.
Quiconque n’a connu ce jeune Roumain que dans les salons où son énergie
se dispersa, ne saurait imaginer quelle expression de pitié,
d’intelligence et d’amour animait alors son ardent visage.
Avec un sourire navré, François Vigier secoua la tête.
--Ah! Maître, s’écria Batchano, j’aurais donné ma vie pour vous épargner
cette abomination.
Mais François Vigier l’arrêta:
--Non, mon ami! non, ne parlez plus!
Et il appuya lourdement le menton sur le nœud de la cravate aux larges
boucles; puis, comme pour se protéger contre la lumière qui touchait la
frange blanche de ses cheveux, il se cacha le front dans la paume de la
main.
Après une minute, il reprit:
--Je suivrai le conseil du préfet de police, Batchano, et j’accepte
votre dévouement: vous partirez avec Lucien dans deux jours... Ce voyage
ne sera pas inutile à votre carrière. Le congrès de Philadelphie s’ouvre
dans quelques semaines. Vous aurez une mission.
Il s’interrompit. Autour de son front, il serrait ses doigts à la peau
ridée.
--Je compte interroger Lucien, ce soir, poursuivit-il, Vous avez bien
fait de ne pas lui dire que vous m’avertiriez... Vous devez comprendre
qu’il m’est difficile d’admettre ce que vous avez admis si facilement.
Peut-être avez-vous raison... Je le croyais incapable de me mentir, et
ceci prouve--il montra la brochure de _Femina_ étalée sous la
lampe--qu’il m’a menti pendant des mois; mais ce que vous soupçonnez...
De nouveau, il s’interrompit.
--Et pourtant... dit-il.
Cet aveu déchira Batchano:
--N’interrogez pas Lucien, Maître!... Vous m’avez appris qu’il ne faut
jamais soigner les malades que l’on aime. Vous m’avez confié madame
Vigier, confiez-moi votre fils.
--Je vous remercie, Costi, dit François Vigier qui donna son regard,
mais il serait indigne de moi de ne pas lui parler des soupçons que vous
avez fait naître et que lui seul peut détruire. En tout cas vous
l’emmènerez. Même s’il n’a commis qu’une imprudence, même s’il ne fut
que le témoin occasionnel de ces dépravations, nous devons le séparer
d’amis si dangereux. Je vous demande de voir le préfet de police,
demain. Je ne puis me résoudre à lui rendre visite. Vous lui direz que
je suis convaincu de l’innocence de mon fils, mais que je crains les
chantages auxquels il pourrait être exposé s’il restait en France. Et
maintenant, allez, mon ami, je ne veux pas vous retenir davantage.
Il se leva et se glissa entre les bibliothèques et le bord de la table,
tandis que Batchano cherchait avec maladresse son pardessus.
François Vigier alluma les lampes du plafond. Elles éclairèrent les
hautes bibliothèques qui tapissaient les parois.
--Laissez-moi _Femina_, Costi; peut-être aurai-je à m’en servir.
--Mais cet exemplaire ne m’appartient pas, monsieur Vigier.
--C’est juste! je le rendrai à Marie, et cela me fera souvenir de la
gronder pour le ton qu’elle a pris avec vous.
--Oh! je ne lui en garde pas rancune, dit Batchano. Elle est jalouse,
elle aussi, de l’affection que vous avez pour moi.
--Elle a bon cœur, dit François Vigier. Le jour qu’elle sera mariée,
elle deviendra tout à fait charmante. Bonsoir, mon garçon, je vous
verrai demain à Villejuif.
Et plus longuement qu’il n’avait coutume, il serra la main de Batchano.
--Disposez de moi, Maître, fit le jeune homme avec émotion.
* * * * *
Resté seul, François Vigier ne changea ni de figure ni d’attitude. Il
n’était point de ceux qui ont besoin de spectateurs. Du même pas un peu
lourd, il s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers la rouge
clarté des cendres.
Au dehors, le vent d’Est faisait rage, gémissait continûment sur le
fleuve, s’acharnait contre les fenêtres.
François Vigier pressa le bouton d’un timbre.
Presque aussitôt parut une forte fille à taille campagnarde, à grosse
figure revêche sous le coquet bonnet que portent les servantes en
Angleterre.
--Gertrude, monsieur Lucien est-il à la maison? demanda François Vigier.
--Monsieur Lucien est chez Madame, répondit Gertrude.
Puis, familière, elle ajouta:
--Faut-il que je l’appelle?
Une seconde, François Vigier hésita:
--Non. Fermez les persiennes et tirez les rideaux.
Gertrude ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans la pièce. Des
feuilles voltigèrent. François Vigier se pencha sur l’immense table, et,
de son buste maigre et de ses bras écartés, il sembla, contre la
bourrasque, protéger son œuvre.
V
--C’est Louise qui rentre.
--Non, elle aurait sonné... C’est Batchano qui part, et voilà le timbre
du cabinet de travail.
L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de
l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre
l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait
faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie:
personne à la gare; au seuil de l’appartement une domestique: «Les
enfants dorment, Monsieur est dans son bureau.» Elle avait couru
jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était
arrêtée. Mais, quand elle avait osé... ah! le glacial souvenir!...
Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu
de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un
geste trop calme: «Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on
vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas?»
Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu
pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne
faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du
mépris qu’il lui montra.
--Écoute, maman!
Des pas traînaient dans l’antichambre.
Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps: Gertrude
allait l’appeler, l’heure était venue... Par un mouvement puéril, il
prit la main de sa mère.
Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules
de Lucien, une fatigue écrasante tomba.
--Eh bien! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison?... Si
Batchano avait vu _Femina_, ton père t’aurait fait chercher.
Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du
cabinet de toilette reflétèrent leur double image.
Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa
pensée: Batchano n’avait pas parlé... Mais comment l’aurait-il pu?... Il
avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue?
Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.
Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans
sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la
cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de
la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette
grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.
Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression
si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait
aperçu tout à l’heure. Et pourquoi _cela_ serait-il un crime?... Les
curiosités de Lovell, oui, peut-être... oui, à coup sûr!... Mais, comme
une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré,
révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier
de Reggie... Un crime?... Non! la destinée... Voilà! c’était la
destinée!... Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au
tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon?... La police avait
fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte... Et ce qui était,
était!... D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie!... Que risquait-il?...
Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter?... Batchano se
tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent
les heures et le temps passe.
«Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour
qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et
pourtant, je suis si jeune!... J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh! mon
Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi!»
Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie
par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se
reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se
souriaient, tendrement enlacés.
* * * * *
--Bonsoir, exquise madame Vigier!... Bonsoir, charmant enfant de
l’illustre psychiâtre!...
C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne
blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.
Elle brandissait _Femina_ et pouffait de rire.
--Si tu crois que tu es spirituelle! dit Lucien qui lui tourna le dos.
Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable:
--Pourquoi rentres-tu si tard, Loute?
Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de
rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard
comme un halo doré.
--J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté _Femina_, et
alors...
--Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de
demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon
ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.
--Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.
--Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé?
--Quoi? je ne me rappelle plus...
--De lui parler.
--Ah! c’est vrai... Mais, tu ne voulais pas, Lucien?
--J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.
--Mais non. Seulement... Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.
Lucien quitta le cabinet de toilette.
Devant la cheminée, Louise se chauffait.
--C’est étonnant! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie
tempête et, ici, on n’entend rien... A cause de la cour, bien sûr!
Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se
disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.
--Ouf!... Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la
bergère. Mais ton parfum sent fort!... Papa a raison.
Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que
gonflait une poitrine un peu forte.
--Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans _Femina_?
Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait
Gertrude et songeait.
Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse: c’était son ami et son
confident, elle le défendrait!... Tout à l’heure, elle irait là-bas, et
elle dirait... Que dirait-elle?... Elle dirait:--«Regardez-moi,
François: je suis jeune... J’aurais pu me venger de vos mépris... Depuis
dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous
m’accordiez une grâce!... Laissez votre travail!... Il s’agit de votre
fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire?... Ah! si vous
m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être
heureux!... Vous m’auriez aimée... Il est temps de vous en souvenir...
Pardonnez-moi!... Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais
vous êtes si loin que nous avons peur... Pensez, pourtant, comme ce
serait admirable, si le grand savant créait un grand poète!... Il a du
talent, je vous le jure!... Sa pièce est très, très belle!... Il faut
que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir...» Hélas! elle savait
qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long... Il resterait en
face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se
tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté,
d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se
sentirait, comme jadis, humble et criminelle.
--Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise,
poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable
d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant
des heures?
Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.
--Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.
Benvenuto, c’était une robe de Callot.
--Va t’habiller, Louise.
--Oh! j’ai le temps!... Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut
pas une heure pour changer de costume.
Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la
soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit
visage, disparurent un instant; puis la servante agrafa le dessous de
jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa
personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.
Louise regardait sa mère.
--Tu as de la chance, toi! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait
cette robe, ce serait bien, évidemment... Mais, sur toi, c’est... Enfin,
je ne trouve pas le mot... Ce que je donnerais pour te ressembler!
Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les
épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne,
ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.
Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux
blonds.
--J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner.
Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je
ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne
s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une
rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et,
c’est drôle! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses
travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté... Figure-toi que
Lecamus va mourir, cette nuit.