IV

--Maître, à quoi bon?... Je vous ai compris, et je m’incline. J’admets

toutes vos conclusions. Mon diagnostic était faux. Lucien n’a commis

qu’une imprudence, il s’est laissé entraîner dans un milieu qu’il ne

connaissait pas et dont les agents des mœurs ont sans doute exagéré

l’infamie... Ne discutons plus, monsieur Vigier, je cède... Même les

aveux de Lucien, ce que j’appelais tout à l’heure ses aveux, son

attitude, cet après-midi, et ses réponses équivoques ne sont que des

bravades provoquées par une démarche que je n’aurais pas dû entreprendre

puisque vous ne l’approuvez pas.

Et Batchano se tut, l’âme humiliée.

La lampe n’éclairait qu’une faible partie du cabinet de travail. A

l’entour, la nuit prenait les livres.

Dans la cheminée, dont les cuivres accrochaient quelques rayons de

lumière, ce n’était plus que des cendres qui rougeoyaient. Le vent

d’Est, qui se levait sur la Seine, tombait par bourrasques contre les

vitres.

Les bras sur les accoudoirs du fauteuil, François Vigier gardait la tête

haute. Pas un muscle ne bougeait, mais la rigidité du masque prouvait à

Batchano l’atroce combat qui se livrait dans l’âme la plus orgueilleuse

que l’amour de la science et la passion de la gloire eussent jamais

créée.

Le grand clinicien qu’était François Vigier réunissait ses souvenirs, et

c’en était fait de l’illusion paternelle.

Soudain, les yeux du vieillard cherchèrent Batchano, et Batchano, comme

appelé, leva les yeux.

Quiconque n’a connu ce jeune Roumain que dans les salons où son énergie

se dispersa, ne saurait imaginer quelle expression de pitié,

d’intelligence et d’amour animait alors son ardent visage.

Avec un sourire navré, François Vigier secoua la tête.

--Ah! Maître, s’écria Batchano, j’aurais donné ma vie pour vous épargner

cette abomination.

Mais François Vigier l’arrêta:

--Non, mon ami! non, ne parlez plus!

Et il appuya lourdement le menton sur le nœud de la cravate aux larges

boucles; puis, comme pour se protéger contre la lumière qui touchait la

frange blanche de ses cheveux, il se cacha le front dans la paume de la

main.

Après une minute, il reprit:

--Je suivrai le conseil du préfet de police, Batchano, et j’accepte

votre dévouement: vous partirez avec Lucien dans deux jours... Ce voyage

ne sera pas inutile à votre carrière. Le congrès de Philadelphie s’ouvre

dans quelques semaines. Vous aurez une mission.

Il s’interrompit. Autour de son front, il serrait ses doigts à la peau

ridée.

--Je compte interroger Lucien, ce soir, poursuivit-il, Vous avez bien

fait de ne pas lui dire que vous m’avertiriez... Vous devez comprendre

qu’il m’est difficile d’admettre ce que vous avez admis si facilement.

Peut-être avez-vous raison... Je le croyais incapable de me mentir, et

ceci prouve--il montra la brochure de _Femina_ étalée sous la

lampe--qu’il m’a menti pendant des mois; mais ce que vous soupçonnez...

De nouveau, il s’interrompit.

--Et pourtant... dit-il.

Cet aveu déchira Batchano:

--N’interrogez pas Lucien, Maître!... Vous m’avez appris qu’il ne faut

jamais soigner les malades que l’on aime. Vous m’avez confié madame

Vigier, confiez-moi votre fils.

--Je vous remercie, Costi, dit François Vigier qui donna son regard,

mais il serait indigne de moi de ne pas lui parler des soupçons que vous

avez fait naître et que lui seul peut détruire. En tout cas vous

l’emmènerez. Même s’il n’a commis qu’une imprudence, même s’il ne fut

que le témoin occasionnel de ces dépravations, nous devons le séparer

d’amis si dangereux. Je vous demande de voir le préfet de police,

demain. Je ne puis me résoudre à lui rendre visite. Vous lui direz que

je suis convaincu de l’innocence de mon fils, mais que je crains les

chantages auxquels il pourrait être exposé s’il restait en France. Et

maintenant, allez, mon ami, je ne veux pas vous retenir davantage.

Il se leva et se glissa entre les bibliothèques et le bord de la table,

tandis que Batchano cherchait avec maladresse son pardessus.

François Vigier alluma les lampes du plafond. Elles éclairèrent les

hautes bibliothèques qui tapissaient les parois.

--Laissez-moi _Femina_, Costi; peut-être aurai-je à m’en servir.

--Mais cet exemplaire ne m’appartient pas, monsieur Vigier.

--C’est juste! je le rendrai à Marie, et cela me fera souvenir de la

gronder pour le ton qu’elle a pris avec vous.

--Oh! je ne lui en garde pas rancune, dit Batchano. Elle est jalouse,

elle aussi, de l’affection que vous avez pour moi.

--Elle a bon cœur, dit François Vigier. Le jour qu’elle sera mariée,

elle deviendra tout à fait charmante. Bonsoir, mon garçon, je vous

verrai demain à Villejuif.

Et plus longuement qu’il n’avait coutume, il serra la main de Batchano.

--Disposez de moi, Maître, fit le jeune homme avec émotion.

* * * * *

Resté seul, François Vigier ne changea ni de figure ni d’attitude. Il

n’était point de ceux qui ont besoin de spectateurs. Du même pas un peu

lourd, il s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers la rouge

clarté des cendres.

Au dehors, le vent d’Est faisait rage, gémissait continûment sur le

fleuve, s’acharnait contre les fenêtres.

François Vigier pressa le bouton d’un timbre.

Presque aussitôt parut une forte fille à taille campagnarde, à grosse

figure revêche sous le coquet bonnet que portent les servantes en

Angleterre.

--Gertrude, monsieur Lucien est-il à la maison? demanda François Vigier.

--Monsieur Lucien est chez Madame, répondit Gertrude.

Puis, familière, elle ajouta:

--Faut-il que je l’appelle?

Une seconde, François Vigier hésita:

--Non. Fermez les persiennes et tirez les rideaux.

Gertrude ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans la pièce. Des

feuilles voltigèrent. François Vigier se pencha sur l’immense table, et,

de son buste maigre et de ses bras écartés, il sembla, contre la

bourrasque, protéger son œuvre.

V

--C’est Louise qui rentre.

--Non, elle aurait sonné... C’est Batchano qui part, et voilà le timbre

du cabinet de travail.

L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de

l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre

l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait

faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie:

personne à la gare; au seuil de l’appartement une domestique: «Les

enfants dorment, Monsieur est dans son bureau.» Elle avait couru

jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était

arrêtée. Mais, quand elle avait osé... ah! le glacial souvenir!...

Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu

de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un

geste trop calme: «Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on

vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas?»

Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu

pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne

faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du

mépris qu’il lui montra.

--Écoute, maman!

Des pas traînaient dans l’antichambre.

Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps: Gertrude

allait l’appeler, l’heure était venue... Par un mouvement puéril, il

prit la main de sa mère.

Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules

de Lucien, une fatigue écrasante tomba.

--Eh bien! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison?... Si

Batchano avait vu _Femina_, ton père t’aurait fait chercher.

Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du

cabinet de toilette reflétèrent leur double image.

Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa

pensée: Batchano n’avait pas parlé... Mais comment l’aurait-il pu?... Il

avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue?

Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.

Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans

sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la

cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de

la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette

grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.

Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression

si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait

aperçu tout à l’heure. Et pourquoi _cela_ serait-il un crime?... Les

curiosités de Lovell, oui, peut-être... oui, à coup sûr!... Mais, comme

une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré,

révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier

de Reggie... Un crime?... Non! la destinée... Voilà! c’était la

destinée!... Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au

tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon?... La police avait

fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte... Et ce qui était,

était!... D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie!... Que risquait-il?...

Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter?... Batchano se

tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent

les heures et le temps passe.

«Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour

qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et

pourtant, je suis si jeune!... J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh! mon

Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi!»

Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie

par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se

reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se

souriaient, tendrement enlacés.

* * * * *

--Bonsoir, exquise madame Vigier!... Bonsoir, charmant enfant de

l’illustre psychiâtre!...

C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne

blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.

Elle brandissait _Femina_ et pouffait de rire.

--Si tu crois que tu es spirituelle! dit Lucien qui lui tourna le dos.

Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable:

--Pourquoi rentres-tu si tard, Loute?

Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de

rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard

comme un halo doré.

--J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté _Femina_, et

alors...

--Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de

demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon

ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.

--Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.

--Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé?

--Quoi? je ne me rappelle plus...

--De lui parler.

--Ah! c’est vrai... Mais, tu ne voulais pas, Lucien?

--J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.

--Mais non. Seulement... Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.

Lucien quitta le cabinet de toilette.

Devant la cheminée, Louise se chauffait.

--C’est étonnant! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie

tempête et, ici, on n’entend rien... A cause de la cour, bien sûr!

Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se

disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.

--Ouf!... Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la

bergère. Mais ton parfum sent fort!... Papa a raison.

Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que

gonflait une poitrine un peu forte.

--Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans _Femina_?

Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait

Gertrude et songeait.

Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse: c’était son ami et son

confident, elle le défendrait!... Tout à l’heure, elle irait là-bas, et

elle dirait... Que dirait-elle?... Elle dirait:--«Regardez-moi,

François: je suis jeune... J’aurais pu me venger de vos mépris... Depuis

dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous

m’accordiez une grâce!... Laissez votre travail!... Il s’agit de votre

fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire?... Ah! si vous

m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être

heureux!... Vous m’auriez aimée... Il est temps de vous en souvenir...

Pardonnez-moi!... Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais

vous êtes si loin que nous avons peur... Pensez, pourtant, comme ce

serait admirable, si le grand savant créait un grand poète!... Il a du

talent, je vous le jure!... Sa pièce est très, très belle!... Il faut

que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir...» Hélas! elle savait

qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long... Il resterait en

face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se

tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté,

d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se

sentirait, comme jadis, humble et criminelle.

--Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise,

poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable

d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant

des heures?

Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.

--Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.

Benvenuto, c’était une robe de Callot.

--Va t’habiller, Louise.

--Oh! j’ai le temps!... Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut

pas une heure pour changer de costume.

Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la

soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit

visage, disparurent un instant; puis la servante agrafa le dessous de

jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa

personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.

Louise regardait sa mère.

--Tu as de la chance, toi! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait

cette robe, ce serait bien, évidemment... Mais, sur toi, c’est... Enfin,

je ne trouve pas le mot... Ce que je donnerais pour te ressembler!

Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les

épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne,

ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.

Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux

blonds.

--J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner.

Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je

ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne

s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une

rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et,

c’est drôle! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses

travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté... Figure-toi que

Lecamus va mourir, cette nuit.

Lucien · 第 11 / 48 题