III

--Non, ce n’est rien... C’est Marie Lewinska qui s’en va.

--Comme tu es nerveux ce soir, Lucien!

--Oui, très!... Alors, vrai? Maman, tu ne peux pas?

--Je t’en prie, mon petit; ne me parle plus de cela!

--Même cinquante louis, tu ne pourrais pas?

--Même cinquante louis. Et d’ailleurs, pourquoi veux-tu partir?...

Pourquoi?... Je te le demande...

Il ne répondit point.

Elle l’entendit qui marchait dans la pièce voisine.

Ils ne pouvaient se voir, l’un l’autre: un rideau les séparait, masquant

toute cette large baie par laquelle le boudoir, que Lucien arpentait,

communiquait avec le cabinet de toilette où Mme Vigier, à demi-nue, sans

corset ni jupon, se prélassait, ainsi qu’elle avait coutume, chaque

jour, au retour de la promenade.

Moments heureux d’une existence monotone!... Les grandes bûches

crépitaient dans la cheminée, l’air était saturé de parfums, les bougies

brûlaient sous les abat-jour en dentelle, et, dans les glaces qui

éloignaient les blanches parois, Mme Vigier regardait, sans inquiétude,

bien qu’elle eût plus de quarante ans, son corps dévêtu, sa taille

pliante de fausse maigre, à prendre entre les doigts, sa jambe jolie, et

sa petite poitrine, et son tout petit visage qu’encadraient de

magnifiques, de sombres cheveux, et que terminait un menton si pointu

qu’on riait toujours d’y trouver une fossette.

--Tu es un enfant, Lucien... Tu n’as aucune suite dans les idées!

--Aucune, dit la voix de Lucien, derrière le rideau.

Il n’y avait point de lumière dans le boudoir, mais quelques rayons

glissaient à l’angle supérieur de la baie, entre la tenture et la

cloison, et ces rayons, parfois, frappaient le jeune homme au visage.

Que ne le voyaient-ils, à ces moments-là, ceux qui l’accusaient de se

peindre les joues?

La peur le tenait.

--Non, mon petit, aucune suite, reprit Mme Vigier, en continuant, dans

le cabinet de toilette, sa paresseuse promenade.--Depuis un mois, tu ne

cesses de me répéter que ta situation est intenable, et qu’il faut que

tu en sortes, coûte que coûte... T’en voilà sorti, et tu veux fuir!...

C’est incompréhensible, car, enfin, que crains-tu?... Naturellement, il

sera un peu fâché en lisant _Femina_, mais tu devais t’y attendre, et

c’eût été bien autre chose si tu étais allé lui dire hier:--«J’ai fait

une pièce et je voudrais qu’on la jouât.»--Jamais il ne t’aurait permis

de risquer son précieux nom dans une telle aventure, et il aurait en

tout cas exigé que tu réussisses ton concours avant de penser au

théâtre... Aujourd’hui, ta pièce est officiellement annoncée, tu as

écrit qu’on te jouerait ce printemps; tu as bluffé, puisque tu n’as pas

les vingt-cinq mille francs que Vincent te réclame; il n’en reste pas

moins que tout Paris va s’occuper des _Attendris_, et que les élèves et

les collègues de ton père lui en parleront. Crois-tu qu’il avouera ne

pas la connaître?... Il aimerait mieux mourir que de blâmer l’un de

nous, publiquement!... Pour une fois, son monstrueux orgueil nous

servira à quelque chose!... Et c’est ce qu’il y a d’admirable dans la

combinaison, c’est ce qui m’a séduite tout de suite quand tu me l’as

proposée: ... du même coup, tu prouves à Vincent que tu es capable, bien

que tu sois un débutant, de faire du bruit autour de ton œuvre, et tu

trouves en ton père un allié, et un allié puissant, car s’il veut s’en

donner la peine, s’il parle au Ministre, ce n’est pas au

Grand Théâtre qu’on te jouera, mais aux _Français_, oui, aux

_Français_!--affirma-t-elle, comme si quelqu’un l’eût contredite,--et

cela vaut, il me semble, mon chéri, que tu supportes l’ennui d’une

scène... D’ailleurs, écoute: je suis ta complice, puisque, sans ma

photographie, _Femina_ n’aurait rien publié. Eh bien! tout à l’heure,

quand Batchano sera parti, ou même avant, parce que je ne serais pas

fâchée que Batchano fût là pour m’entendre, dès que je serai habillée,

j’irai trouver ton père et je lui dirai...

--Quoi?... que lui diras-tu?... interrompit Lucien.

Et, comme elle hésitait et se tournait vers le rideau qui lui cachait

son fils:

--Laisse ça, mère! Crois-moi, ne t’en mêle pas!

--Mais si, je m’en mêlerai! Il y a trop longtemps que nous souffrons de

son égoïsme. Et d’abord, ta pièce est un chef-d’œuvre!

--Un chef-d’œuvre? Ma pauvre maman!... Ah! et puis, je t’en conjure, ne

me parle plus ni de _Femina_, ni de ma pièce. Si tu savais ce que tout

cela, ce soir, m’est égal.

--Comment, cela t’est égal?... Mais alors... Eh bien, je m’en doutais!

Et elle s’avança vers la baie comme si, oubliant qu’elle était à

demi-nue, elle allait soulever la tenture:

--Lucien, tu me caches quelque chose... Tu as des ennuis?

--Des ennuis?... Non. J’ai un ami qui part ce soir pour l’Italie,

j’aurais voulu l’accompagner, je t’ai demandé cinq mille francs, puis

mille. Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas, voilà mes ennuis, je n’en ai

pas d’autres.

A ces mots, Mme Vigier changea de figure. Quand on menaçait sa bourse,

c’était une autre femme. Elle pinça la bouche, tourna le dos à la baie

et se tut pendant quelques minutes, occupée à se poudrer les joues,

puis, tout à coup, et, sans doute parce que l’agaçait le bruit des pas

de Lucien dans le boudoir, elle demanda:

--Comment s’appelle-t-il, cet ami qui va en Italie?

--Tu ne le connais pas. Il se nomme Lovell, c’est un sculpteur.

--Je connais ses œuvres. Au dernier salon, elles ont eu beaucoup de

succès. Mais, dis-moi, mon petit, si tu as tellement envie de

l’accompagner, pourquoi ne demandes-tu pas de l’argent à ton père?

--Ça, c’est le comble! s’indigna Lucien qui bouscula une chaise. Tu as

quarante mille francs de rente. Mon père n’a pas le sou. Tu me refuses

cinquante louis et tu me conseilles...

--Je te refuse cinquante louis, parce que je ne les ai pas. Combien de

fois faudra-t-il que je te répète que je ne puis toucher au capital de

la rente que mon oncle Rickley m’a laissée?... Si tu crois qu’on va loin

avec trois mille francs par mois!... Là-dessus, il faut que je paie mon

remise et mes robes, sans compter ce que je vous donne, à Louise et à

toi. Je suis criblée de dettes!... Oh! tu as beau rire, je ne sais pas

comment j’en sortirai!... Que ton père n’ait pas le sou, c’est possible,

mais à qui la faute? Il n’en serait pas là, s’il avait gardé les cent

mille francs de son prix Nobel au lieu de s’amuser à créer ce

laboratoire...

--S’amuser? Ah! pardon, maman, je ne te permettrai pas...

--Tu ne me permettras pas! Qu’est-ce à dire?

--Non, je ne te permettrai pas plus longtemps de critiquer mon père.

Sans cesse, tu essaies de le rabaisser devant moi. Tout à l’heure, à

propos de ma pièce...

--Je n’ai fait que te rappeler tes paroles, Lucien. Tu oublies vite.

--Je n’oublie pas, je t’ai dit des infamies!

--Voilà du nouveau.

--Des infamies! Mais tu m’y as encouragé, comme tu m’encourages, chaque

fois que je m’irrite contre lui, et c’est absurde, vois-tu, parce que

jamais tu ne pourras comprendre combien je l’aime et je l’admire. Oui,

malgré mes sottes révoltes et mes mensonges, malgré tout, je l’admire

passionnément... passionnément!... tu entends?... et le jour que je ne

pourrai plus l’admirer, ce jour-là... Écoute! maman, je ne veux pas

juger ta conduite, je n’en ai pas le droit... Mais si j’étais à ta

place!... Que fais-tu pour lui? Tu te lamentes sur ta solitude, et tu te

paies des robes par douzaines. Et à quoi te servent-elles, tes robes? à

quoi cela t’avance-t-il de t’habiller chaque soir, comme si nous allions

dans le monde, puisque nous n’y allons jamais?... Et tu m’obliges à me

mettre en habit pour dîner en famille!... Regarde «_Femina_», nous

sommes grotesques!... Mais ne parlons pas de la façon dont tu m’as

éduqué. Ce que je veux dire, ce que je prétends, c’est que mon père a

toujours été sublime et que tu ne l’as jamais compris. D’ailleurs,

est-ce qu’une femme peut comprendre un grand homme?

Et, rassasié de mots et de divagations, Lucien, en heurtant les meubles,

s’éloigna de la baie.

Derrière le rideau, Mme Vigier, les mains contre les tempes, écoutait

battre son cœur, et disait, sans trêve, et d’une voix qui peu à peu

faiblissait:

--Comment oses-tu, Lucien, comment oses-tu?

Il ne l’entendait pas, il était ailleurs, là-bas, dans le cabinet de

travail, avec son père et Batchano.

Si Batchano parlait, qu’allait-il devenir?

Il posa les coudes sur le marbre de la cheminée qui était au fond du

boudoir. Or, sur cette cheminée s’appuyait une grande glace dans

laquelle tombait le peu de lumière qui traversait obliquement la pièce,

et Lucien s’étant penché, lui et son reflet se regardèrent dans les

yeux.

--C’est indigne, indigne! gémissait Mme Vigier qui s’était affaissée

dans une bergère dont les coussins de soie rose caressaient son corps

presque nu.

--Indigne!... Voilà, j’ai été trop bonne!

Du talon de sa mule, elle frappait le tapis.

--Il me tuera avec de telles scènes.

Elle eut un petit sanglot. La chemise glissa et découvrit les épaules

qui frissonnèrent.

--C’est sûr, il me tuera!... et moi qui l’aime tant!

Elle ne l’entendait plus marcher dans la pièce voisine. Était-il parti?

l’avait-il abandonnée?... Ah! comme elle l’aimait, ce fils cruel!...

Elle aimait jusqu’à ses colères, jusqu’aux rebuffades méchantes, aux

apostrophes injurieuses qu’il lui prodiguait, à propos de tout et de

rien, comme s’il eût voulu, lui si doux et si timide avec les autres,

prendre, sur elle, sa revanche. Même, elle l’aimait davantage quand il

l’avait maltraitée. Elle pensait:

«Moi seule connais l’ardeur qu’il cache sous ses façons polies. Pour moi

seule, il lève le masque.»

Et comme il était tendre et beau, quand il lui demandait pardon!

Aucun bruit dans le boudoir.

Mme Vigier appela:

--Lucien?

Il ne répondit pas.

Sur son visage reflété, il cherchait les raisons de sa vie, et, soudain,

devant le miroir, il grimaça, il laissa pendre la lèvre, il baissa la

tête afin que, par la frange des cheveux, fût diminuée l’étendue de son

front.

Alors, il goûta un étrange plaisir.

Inquiète, troublée par le silence, Mme Vigier se leva et s’approcha de

la baie:

--Lucien!... Es-tu là?

--Oui, dit-il.

--Tu m’as fait beaucoup de peine, mon petit, soupira-t-elle en lâchant

la tenture qu’elle avait un peu écartée au bord de la cloison.--Je suis

contente que tu admires ton père; c’est naturel. Mais il y a bien des

choses que tu ne sais pas!

--Tu as raison, maman, raison! raison! fit Lucien avec lassitude. Il y a

bien des choses, en effet. Excuse-moi. J’ai eu tort. Ma tête ne va pas.

Je suis nerveux, malade. Malade, voilà!

Il s’appuyait derrière le rideau, contre le montant de la baie.

Mme Vigier eut un sourire de convalescente:

--Je te pardonne... Je devine ce qui t’arrive: il faut que tu défendes

_les Attendris_, ce soir, et tu es inquiet, tu doutes de ta pièce, et

quand un artiste doute de son œuvre, il souffre tellement qu’il rend

responsable ceux qui l’entourent. Oh! je te comprends. Tu n’es pas le

seul artiste que j’aie connu! Autrefois...

--Ah! non, mère, non, pas ça, interrompit Lucien. Je sais, c’était un

peintre, l’ami de papa et le tien. Il est mort. Laissons-le en repos...

Et pourtant... Si! si! reprit-il avec acharnement. Parle-moi de lui, je

veux que tu me parles de lui!

--Mais qu’est-ce que tu as, Lucien? Tu es fou!

--Je ne suis pas fou. Je veux...

--Lucien, n’entre pas!

--Je n’entrerai pas. Je veux que tu me dises!... Écoute, maman, je ne

peux pas t’expliquer, mais il faut que je sache...

--Quoi?... Que dois-tu savoir?... Entre, à présent. Entre! je t’en

supplie... Oh! comme tu es pâle!... Mais c’est horrible! Tu ne devrais

pas me bouleverser ainsi, Batchano m’a défendu...

--Écoute, maman!

--Ne me touche pas, Lucien. Je te défends de me toucher.

--Écoute, mère... Il y a dix années, il y aura dix ans à la fin de ce

mois, tu es partie, un jour, et tu es restée absente tout l’automne. Et

quand tu es revenue, on n’a plus vu à la maison M. Vendel. Et, avant ton

départ, il y avait toujours beaucoup de monde chez nous, et, après ton

retour, vous ne receviez personne... Ne dis rien, ne dis rien, pas

encore... Et les photographies de M. Vendel, qui étaient dans chaque

pièce de l’appartement, ont disparu, sauf une que tu gardais dans ta

chambre et que tu cachais quand j’entrais chez toi. Et, un an, deux ans

plus tard, tu m’as raconté que M. Vendel était mort en Afrique, et,

depuis ce temps, tu me parles de lui et tu n’en parles jamais devant mon

père. Oh! ne tremble pas comme cela!... Tu l’as aimé? N’aie pas peur de

moi!... Cela ne me fera pas de peine. Et surtout ne nie pas! Les enfants

ne comprennent pas, mais les domestiques leur disent... Pourquoi

caches-tu ton visage, maman?... Je t’aime...--et il la prit dans ses

bras.--Reste là dans mes bras... Je t’aime... Alors, papa a su que tu

étais allée en Algérie avec M. Vendel?... Et, quand tu es revenue, il

t’a pardonné, il n’a pas été trop dur? Oh! il comprend que l’on soit

faible et malheureux!... Ne pleure pas! Je suis sûr qu’il doit

comprendre... Ne pleure pas, maman!

--Mais il faut bien que je pleure...

--Non, ne pleure pas. Réponds-moi.

--Que veux-tu que je te réponde?... C’est la fatalité... Ton père avait

plus de cinquante ans; moi, à peine trente. Quand nous sommes partis,

c’est que nous étions las de mentir. Et, quand je suis revenue...

--Mais comment as-tu osé revenir?

--Ce n’est pas moi... On a écrit à ton père que je mourais de tristesse,

loin de vous, et ton père a répondu que je pouvais... que je pouvais

rentrer.

--Il a répondu cela? Mais c’est très beau, maman!

--Non, ce n’était pas beau! Ce n’était ni par bonté, ni par pitié,

c’était pour vous, pour lui surtout, pour éviter un scandale autour de

sa gloire, parce que, vois-tu, au fond de lui-même, il ne m’a jamais

pardonné, jamais!... Pour lui, je n’existe plus... Il m’a rayée de sa

vie, séparée de mes amis... Ce que j’ai souffert, mon chéri!... Ah! ce

que j’ai souffert!

--Chut! Tais-toi! on a ouvert une porte...

Et, dénouant les bras de sa mère, Lucien s’élança vers la baie.

Il écouta, un instant, puis:

--Non. Je me suis trompé... Comme Batchano reste longtemps avec papa!

Il s’en alla jusque vers la bergère, s’y laissa tomber, et, la tête

appuyée sur les coussins, les yeux clos, les cils formant une ombre sur

les joues, il demeura immobile. Ses cheveux étaient coiffés si plat

contre son front que la lumière des bougies brillait sur la surface

dorée.

Tout à coup, il sentit qu’on lui prenait la main. Sa mère était à genoux

devant lui. D’abord, il la repoussa. Elle lui faisait horreur!...

L’instant d’après, il l’attirait contre sa poitrine.

--Maman, ma petite maman...

--Mon Lucien, ne me méprise pas!

--Moi, te mépriser?...--Et, avec un sanglot:--Ah! si tu savais!

Lucien · 第 10 / 48 题