II

D’un geste impatient, François Vigier posa son porte-plume sur l’immense

table:

--Ne bredouillez donc pas ainsi, Batchano!... Avec votre accent roumain

et votre façon d’avaler les syllabes, vous devenez incompréhensible, mon

pauvre ami... Voyons! que me racontez-vous?... Une personne, que vous ne

nommez pas, vous a mal parlé de mon fils, ce matin... Cet après-midi,

vous avez convoqué Lucien chez vous pour lui répéter ce que l’on vous

avait dit... Il vous a répondu grossièrement, et vous venez vous

plaindre de son attitude... Eh bien! mon enfant, je dois vous donner

tort. Vous avez soigné sa mère, vous savez qu’il tient d’elle une

irritabilité nerveuse presque morbide. D’autre part, vous n’ignorez pas

qu’il est jaloux de la sympathie et de la confiance que je vous

témoigne. Dans ces conditions, comment, vous, psychologue, avez-vous pu

croire un instant qu’il vous permettrait de prendre ma place auprès de

lui?... Je dis «ma place», car il n’appartient qu’à moi de juger sa

conduite. Allons! allons! Batchano, n’ayez pas cette figure!... Je

n’attache guère d’importance aux commérages d’un monde auquel vous tenez

trop, et je déteste les dénonciations anonymes. Donnez-moi le nom de la

personne qui nous fait l’honneur de s’occuper de Lucien. Parlez

lentement, nous irons deux fois plus vite.

Et le vieillard, les bras sur les accoudoirs du fauteuil, rapprocha

l’une de l’autre ses mains dont les doigts allongés se joignirent.

La nuit montait.

De l’autre côté de la table, Batchano, debout, la tête rejetée en

arrière, tenait fixé sur son Maître ce regard intense, presque gênant,

qui lui avait valu tant d’ennemis et tant d’admiratrices.

On aurait cru qu’il voulait suggérer ce qu’il devait et ne savait pas

annoncer.

C’était simple pourtant... Qu’il nommât le préfet de police, et

l’entretien prendrait une autre tournure; mais Batchano avait peur

d’être forcé, ensuite, de tout dire et d’une façon trop brutale; il lui

semblait qu’il fallait préparer... qu’il fallait insinuer... Cela ne se

dit pas, une abomination pareille!

Lorsqu’il était entré dans le cabinet de travail, une exclamation

presque joyeuse l’avait reçu:--«Ah! c’est vous!... J’allais vous

écrire... On me téléphone, à l’instant, qu’il ne passera pas la nuit...»

Celui dont François Vigier prédisait la mort était un pauvre diable

interné à l’asile de Villejuif et que tourmentait une rare névrose.

Autour de Lecamus, nº 15 de la salle Broca, les psychiâtres, depuis un

an, se querellaient, et, en toute autre circonstance, l’espoir de cette

autopsie aurait magnifiquement exalté Batchano, lui eût donné l’ardente

fièvre de l’alchimiste qui va briser le creuset, mais, ce jour-là,

Batchano était incapable de s’exalter, et le sentiment de cette

impuissance lui avait montré davantage combien était criminel le destin

qui allait arracher François Vigier à son œuvre pour le plonger dans la

plus déprimante des angoisses.

--Avant de vous nommer la personne qui m’a parlé de Lucien, mon cher

Maître, je voudrais attirer votre attention sur les symptômes que vous

avez remarqués chez votre fils.

Et cette phrase qu’il voudrait plus ambiguë, il la prononce en détachant

les syllabes.

Mais à peine l’a-t-il achevée que la porte du bureau s’ouvre en coup de

vent:

--Peut-on entrer?

--Il me semble, Marie, que vous n’attendez pas la permission, dit

François Vigier, en s’adressant à une jeune fille qui avait paru sur le

seuil, tout enveloppée de fourrures, jolie comme le sont parfois les

Polonaises, et qui s’écria, l’œil étincelant, la bouche frémissante,

avec ces intonations slaves qui frisent les r et font chanter les

voyelles:

--Oui, sans doute, Maître, je vous dérange!... Mais ne bougez pas, s’il

vous plaît... Vraiment il faut que je compare... Oh! tout à fait, tout à

fait admirable!

Debout sur le pas de la porte, Marie Lewinska (vingt-trois ans) secouait

sa gracieuse tête aux cheveux cendrés, et regardait tour à tour la revue

_Femina_, qu’elle levait jusque devant son visage, et le cabinet de

travail, où elle venait de pénétrer d’une façon si indiscrète.

--Quoi?... quoi?... Qu’y a-t-il d’admirable?... demanda François Vigier.

Il se levait, très grand et maigre, appuyant son bras contre ses reins

fatigués.

Sans lui répondre, la jeune fille se tourna vers Batchano:

--Pour dix sous, une visite chez François Vigier! dit-elle. Je ne trouve

pas que cela soit cher, moi, monsieur le docteur Batchano!...

Puis, soudain, changeant d’attitude:

--Ah! Maître, Maître! comment, vous! avez-vous permis cela?... Et dans

ce _Femina_ où il y a des ouvrages de dame, des actrices, pas une étude

sérieuse!

--Mais je n’ai rien permis, dit François Vigier, et surtout je ne vous

ai pas permis de faire chez moi tout ce tapage. Calmez-vous.

Il s’était approché d’elle. Il la dominait de la tête. Le regard froid

de ses yeux bleus descendit sur les yeux de Marie.

Elle battit des paupières, rougit jusqu’au front, et tendit la brochure.

François Vigier s’en empara d’un mouvement un peu brusque; il se pencha

et reconnut, au milieu d’une page, la photographie de la pièce où il se

trouvait.

C’était une salle haute de plafond, assez vaste et profonde. Il y avait

au centre une table immense, si large que les livres, entassés sur ses

bords, semblaient se confondre, dans la demi-obscurité du crépuscule,

avec les volumes de ces bibliothèques qui tapissaient les parois et

entouraient, au fond de la pièce, une cheminée énorme, Louis XV, laide,

en marbre veiné, sous des appliques de cuivre.

Ce bureau, à vrai dire, n’avait rien de pittoresque, mais, dans la

gravure, il paraissait somptueux et disposé uniquement pour servir de

cadre au fauteuil de François Vigier, à François Vigier lui-même, dont

les cheveux blancs, la belle figure rasée et le profil impérial se

détachaient sur un fond de sombres reliures.

* * * * *

On trouvera cette image dans la collection de _Femina_. Le cliché est

curieux; il montre, autour du grand homme, sa famille réunie, sa jeune

femme, leur fille et leur fils.

Dans une robe fort décolletée, Mme Vigier, «exquise», en vérité! avec sa

taille qui plie, son tout petit visage et sa puissante chevelure, paraît

avoir vingt ans de moins que son mari, et l’on se demande pourquoi,

alors qu’il a gardé ce veston de travail sur lequel tombent les plis

négligés d’une cravate aux larges boucles, elle est vêtue, elle, comme

pour le bal. Penchant la tête sur son épaule nue, elle a l’air amoureux,

nonchalant et déçu. Auprès d’elle, sa fille Louise, tout au contraire,

rit comme une petite folle. C’est une gamine, la beauté du diable. Elle

se moque du photographe: sa main a bougé.

A droite de ce groupe, voici, dans un habit noir qui moule les longues

formes d’un corps charmant, un jeune homme dont la ressemblance avec

François Vigier est accentuée par la manière que le père et le fils ont

de disposer leurs cheveux, coiffure qui, chez le vieillard, ne diminue

pas la noblesse du visage: une frange plate, taillée droit, à l’antique,

descendant sur le front.

Seule, la bouche de Lucien détruit la ressemblance que cet adolescent

cultive. Les lèvres sont grasses, molles, trop nues. Elles expriment à

la fois la sensualité et le dégoût. Sous un pli de la joue, leurs angles

se cachent.

Mais, sur la bouche de François Vigier, sur cette large bouche imberbe

et si fermement dessinée, il semble que l’on aperçoive une âme paisible,

armée de cette redoutable patience qui est la compagne des plus hauts

génies.

Pour le reste, les deux figures ont la même douceur dans les plans et

les lignes, la même vigueur dans le modelé. Les mêmes yeux vous

cherchent, grands et pâles, sous des paupières un peu lourdes.

* * * * *

Une minute à peine, François Vigier regarda _Femina_.

--Dites-moi, Batchano, fit-il à voix presque basse. C’est vous, mon

garçon, qui avez pris cette photographie, il y a trois semaines?

Ainsi mis en cause, Batchano, qui se tenait à l’écart, s’approcha pour

répondre. Marie ne lui en laissa pas le loisir:

--Je me rappelle très bien, monsieur Batchano, lui dit-elle sur un ton

péremptoire, que vous n’avez tiré de ce cliché que trois épreuves; du

moins avez-vous promis cela au Maître devant moi!... Eh bien! l’une de

ces épreuves est dans le salon de Mme Vigier, la seconde est chez moi,

la troisième était chez madame Batchano.

Elle appuya sur le verbe _était_ de la façon la plus insultante, mais

Batchano haussa les épaules.

Entre ces deux êtres régnait la singulière jalousie qui pousse parfois

les disciples d’un grand homme à se haïr les uns les autres. Riche (deux

cent mille francs de rente), orpheline à vingt ans et libre de vivre à

sa guise, Marie Lewinska, éprise d’idéologie, était venue en France, du

fond de sa Pologne, pour étudier notre âme et la sienne, auprès d’un

maître dont elle savait les livres. Dès qu’elle avait aperçu François

Vigier, cette inconsciente passionnée avait donné à ce beau vieillard

son cœur autant que son esprit. Elle souffrait: François Vigier ne

l’avait pas attendue; il était marié, il avait des enfants, des

disciples, un disciple qu’il aimait: le docteur Batchano.

Pour triompher du rival, elle eût commis un crime. Afin de trouver

Batchano en faute, elle le guetta pendant des mois. C’était l’époque où

ce jeune Roumain qui, pauvre et marié au sortir de l’adolescence,

n’avait vécu, jusque-là, que pour l’amour des plus nobles études, se

laissait éblouir par les succès que lui valaient, dans certains salons

du quartier de l’Étoile, son apparence prestigieuse et ce qu’il y avait

d’un peu barbare dans ses violences et sa tendresse. Aux dépens de ses

nuits, Batchano passait les soirées à faire la roue. Et Marie, plus

d’une fois, l’aperçut en posture ridicule, comme ce jour, où, allant à

Rome pour un congrès, il porta à la princesse Padovana les trois

immenses chapeaux que lui envoyait la duchesse d’Armanjon...--Petits

travers!... Marie les dénonçait à François Vigier. Il souriait. Elle

s’en irritait davantage. Elle accusait Batchano d’avilir la science.

Elle en était encore à penser qu’un savant doit vivre comme un prêtre.

François Vigier vivait ainsi.

Infatigable rêveur, il semblait ignorer les plaisirs du monde. Quand il

n’écrivait pas ses livres, il s’enfermait, à Villejuif, dans le

laboratoire de psychologie expérimentale, qui est son œuvre et qui porte

son nom. Rarement on le voyait dans les deux Académies dont il était

membre, et les innombrables récompenses que la France et l’Europe lui

avaient décernées (le prix Nobel et combien d’autres!), il les avait

reçues sans joie ni mépris, avec ce regard lointain que Marie adorait.

Il était son héros, son idole, sa propriété.

Qu’on juge de sa colère devant le sacrilège: l’image de son Dieu ornant

_Femina_. Pas un instant, elle n’avait hésité: c’était Batchano le

coupable!... Elle ne se demanda pas dans quel but il aurait livré la

photographie dont il était l’auteur. Elle le voulut traître, s’indigna

et se réjouit. N’avait-elle pas entendu cent fois François Vigier blâmer

ceux de ses confrères qui s’abaissaient jusqu’à imiter, par d’indignes

réclames, les mœurs des baladins?... Frémissante, elle s’était

précipitée chez le Maître, afin d’être la première à lui dénoncer le

scandale. La présence de Batchano l’avait surprise, elle fut plus

surprise encore quand Batchano, ayant haussé les épaules, dit à François

Vigier:

--Si vous voulez bien, mon cher Maître, prier Mademoiselle Lewinska de

nous laisser seuls?... Ceci se rattache à l’incident dont je vous

entretenais quand nous avons été interrompus.

Et, se tournant vers Marie:

--Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, fit-il avec politesse.

Puis, comme François Vigier, incrédule, haussait les sourcils, il le

prit à l’écart et lui dit à l’oreille:

--C’est Lucien qui a donné cette photographie à _Femina_. Lisez

l’article.

--Dois-je me retirer? demanda Marie, offensée, tandis que François

Vigier se dirigeait vers la table, allumait une lampe et ouvrait le

magazine.

Les rayons, que retenait un abat-jour opaque, couleur de turquoise,

éclairaient les livres entassés et les larges feuilles d’un manuscrit.

François Vigier lut l’article où il était dit qu’«_à la gloire de son

père, Lucien François-Vigier rêvait d’ajouter une gloire nouvelle_».

Cependant Marie toisait Batchano, mais elle lui trouva une figure si

grave qu’elle en fut troublée.

François Vigier se redressa:

--Laissez-nous, mon enfant, fit-il, avec bonté. Revenez tout à l’heure,

si vous avez quelque chose à me dire. Pourquoi ne dîneriez-vous pas ici

ce soir?

--Ce soir? s’écria-t-elle joyeusement.

Une invitation de François Vigier était chose rare et ce qu’elle

recherchait le plus au monde. Mais elle reprit:

--Ce soir?... Oh! c’est terrible!... J’ai promis depuis une semaine: je

dîne chez Lady Cynthia Gore, avec Monsieur et Madame Batchano, je crois?

--En effet, dit Batchano.

--Mais je puis envoyer une dépêche, Maître!

--Non, non, ma petite! Vous viendrez une autre fois, répondit François

Vigier avec indifférence.

--Une autre fois?... Bien! C’est cela... Comme il vous plaira! fit-elle,

offensée de nouveau. Donc, je m’en vais?... Je vous laisse _Femina_.

Et, saluant de la tête Batchano, elle passa la porte, mais elle ne

sortit pas seule de la pièce: François Vigier, avec cette extrême

courtoisie qui lui était naturelle, accompagna la jeune fille jusqu’au

seuil de l’appartement; puis il revint au cabinet de travail:

--Et maintenant, Batchano, soyez précis, dit-il. Je vous écoute.

Lucien · 第 9 / 48 题