Il y avait à peine trois mois qu'il était marié quand il reçut une
lettre de son père, lui ordonnant de partir tout de suite.
Elle était ainsi conçue:
«Mon cher fils,
«Je me fais vieux, je me sens malade et fatigué, je veux finir mes
jours en paix, et j'ai résolu d'abdiquer. Seulement je n'ai pas encore
décidé auquel de mes trois fils je laisserai ma couronne. J'ai appelé
aussi vos frères auprès de moi. Ils ont, comme vous, épousé des filles
de roi et leurs droits sont égaux aux vôtres. Venez donc, avec eux,
traiter cette grave question.»
Mylio fit ses adieux à ses beaux-parents et à sa femme et arriva,
le soir même, au château royal. Il fut bien reçu par son père, mais
ses frères, qui avaient pour femmes des princesses d'une très grande
beauté, le regardèrent avec un peu de dédain, car ils avaient appris
l'histoire de son bizarre mariage.
Quand les trois princes furent réunis, leur père les fit venir en sa
présence et leur parla ainsi:
«Vous savez, mes fils, pourquoi j'ai voulu vous voir ici. Je vous ai
déjà appris, dans la lettre que chacun de vous a reçue, que j'ai le
dessein d'abdiquer. Je suis las des soucis du gouvernement, je suis
trop vieux pour faire la guerre. Mon peuple désire un souverain jeune
et actif. Un de mes fils doit donc me succéder. Vos droits sont égaux,
car, dans ce royaume, on n'admet pas le droit d'aînesse. Mon affection
ne met pas non plus de différence entre vous; je vous laisse donc le
soin de décider, à l'amiable, lequel de vous sera roi à ma place. Pour
mes trésors, vous les partagerez entre vous quand j'aurai quitté ce
monde. Apportez-moi votre réponse demain matin, à pareille heure.»
Les trois princes remercièrent leur père de la confiance qu'il avait en
eux et se retirèrent. Tout le jour, ils eurent de longues discussions
au sujet de la succession au trône, sans parvenir à se mettre d'accord.
Les conseillers, les hommes de lois qu'ils consultaient, ne faisaient
qu'embrouiller les choses. Ils passèrent toute la nuit à feuilleter
des chartes, des recueils de lois, des paperasses et des grimoires de
toutes sortes, sans en être beaucoup plus avancés.
«Eh bien! demanda le roi, quand ses fils se trouvèrent de nouveau
devant lui, qu'avez-vous décidé?
--Mon père, dit l'aîné, avec votre permission, nous avons pensé que
votre couronne devait appartenir à celui qui aurait accompli les plus
brillants exploits.
--Non, non, dit le roi. Rien de ce genre ne me convient. Point de
guerres. J'en ai fait assez quand j'étais jeune.
--Cependant, mon père,... dit Mylio.
--Il est inutile d'insister, c'est un point résolu. Ma couronne ne sera
point au plus batailleur de mes trois fils.
--Pourquoi ne la donneriez-vous pas alors à celui qui a le plus
d'héritiers mâles?» dit le second fils, qui était père de deux jumeaux.
Mais l'aîné se récria.
Il n'avait qu'une fille et ne voulait pas voir la couronne lui échapper.
«Cela n'a pas le sens commun, dit-il, notre cadet vient seulement de
se marier, il y a trois mois; les chances de combat sont par trop
inégales. On pourrait, au besoin, attendre quelque temps, mais vous
savez que notre père est pressé d'abdiquer.»
Mylio avait rougi de colère, car cette allusion maligne à son mariage
l'avait blessé profondément.
Il allait répliquer avec aigreur, mais le roi l'interrompit.
«Je vois que vous n'êtes pas près de vous entendre, dit-il; ce sera
donc moi qui vous mettrai d'accord. Écoutez: la reine, votre mère,
était la plus belle princesse qu'on pût voir au monde, et quand elle se
présentait en public, parée des ornements royaux, le peuple l'acclamait
avec transport, tant il était fier et heureux d'avoir une si belle
souveraine. Vous m'avez répété bien des fois que vous aviez épousé des
princesses incomparables, c'est le cas de me le prouver. Amenez-les
ici, et, je le jure, celui de vous qui aura la plus belle femme sera
mon successeur.
--Mais moi, mon père,... dit Mylio, à demi-voix.
--Toi, mon fils Mylio, tu t'es marié comme tu as voulu. Tu m'as dit que
ta petite épouse souriquoise était une charmante princesse, enchantée
par une sorcière. Tâche de faire cesser l'enchantement, tu en as le
temps, puisque tu es le seul qui demeure près d'ici. Tes frères ont
tout un voyage à faire pour aller chercher leurs familles. Cela te
donne un délai suffisant pour agir. Et maintenant, adieu, partez tous
les trois et, dans un mois d'ici, soyez à cette même place avec les
trois princesses, mes belles-filles.»
Les deux princes aînés partirent de très bonne humeur, car chacun d'eux
était persuadé qu'aucune femme ne pouvait lutter de beauté avec la
sienne. Mylio, au contraire, revint chez lui fort triste.
«Qu'avez-vous qui vous peine? demanda la petite souris. Est-ce que
votre père ne vous a pas bien reçu?
--Si, très bien.
--Ou vos frères vous ont-ils causé quelque désagrément?
--Non,... c'est-à-dire si..., en quelque sorte. Ils ont poussé mon père
à imposer de telles conditions pour obtenir la couronne que je suis
obligé d'y renoncer.
--Et c'est là ce qui vous inquiète? Mais le royaume de mon père vaut
cent fois celui du vôtre, et vous savez bien qu'il vous appartiendra
quelque jour; tout de suite, même, si je le lui demande. Laissez donc
vos frères se disputer la couronne paternelle, et vivez en paix auprès
de moi.
--Non, je ne puis y consentir. J'ai autant de droits qu'eux à
l'héritage de mon père. Je ne veux pas qu'on puisse dire que je suis un
fils déshérité et que j'ai accepté ma disgrâce sans essayer de l'éviter.
--Vous avez peut-être raison, mais que voulez-vous faire?
--Je ne sais vraiment pas.
--Qu'est-ce donc que votre père demande?
--A quoi bon vous le dire? cela ne ferait que vous affliger.
--Dites toujours, je veux le savoir.
--Vous m'en voudrez, si je vous obéis.
--Mais non, je ne vous en voudrai pas. Si ce que j'apprends me
contrarie, je n'aurai à m'en prendre qu'à moi-même, puisque c'est moi
qui aurai insisté pour que vous me le disiez.
--Eh bien! le roi Rivoal, mon père, laissera sa couronne à celui de ses
trois fils qui lui amènera...» Il s'arrêta.
«Qui lui amènera?... Pourquoi ne continuez-vous pas?
--Une bru à son goût.
--Ah! ah! Et comment faut-il qu'elle soit, cette bru, pour être à son
goût?
--Fille de roi!...
--Je le suis.
--Aimable et spirituelle.
--Ne le suis-je pas?
--Si, vous l'êtes; mais, ce n'est pas tout...
--Quoi donc encore?
--Grande, bien faite, gracieuse, pleine de majesté et d'une beauté
éblouissante, telle qu'était la feue reine, ma mère.»
La souris se mit à rire...
«Pour le coup, je ne suis rien de tout cela, dit-elle. Mais ne perdez
pas courage, je pourrai le devenir.»
Mylio ne lui répondit rien, pour ne pas la peiner inutilement, et ne
parla plus sur ce sujet.
Le jour fixé pour l'épreuve, par le roi Rivoal, était arrivé.
De grand matin, la souris dit à son mari:
«Ne vous préparez-vous pas à partir pour aller chez votre père?
--Certes non, dit Mylio. Qu'irais-je y faire?
--Lui présenter votre femme, comme vos aînés.»
Mylio rit d'un rire amer.
«Vous oubliez, ma chère, que mon père a ordonné qu'on lui amenât une
femme,--une belle femme,--et non pas une souris.
--Je vous en prie! Mylio, emmenez-moi, vous n'aurez pas à vous en
repentir.
--Non, ma chère; j'irai, car je crains que mon père ne prenne mon
absence pour un manque de respect, mais quant à vous emmener!... non!
je n'en ferai rien!...»
Et il la quitta brusquement.
Elle l'entendit descendre les escaliers quatre à quatre, et, bientôt
après, le bruit des roues du carrosse qui s'éloignait, lui apprit qu'il
était parti sans la revoir.
Elle resta un moment triste et songeuse, puis grimpa sur un balcon d'où
l'on voyait les jardins et la basse-cour. On le lui avait fait arranger
de façon qu'elle pût voir les ébats des animaux domestiques, ce qui
l'amusait beaucoup.
«Pâtre! viens près de la fenêtre», cria-t-elle de sa petite voix claire
à un jeune garçon qui s'occupait de faire sortir ses moutons.
Il laissa là ses bêtes et accourut à l'appel de la princesse.
«Tu vois ce grand coq rouge qui se promène là-bas au milieu de ses
poules?
--Oui, je le vois.
--Attrape-le, apporte-le ici. Tu diras que je le demande, et on te
laissera passer.»
Le jeune garçon obéit et parvint, sans difficulté, jusqu'à
l'appartement de la princesse.
«Maintenant, lui dit-elle, tu vas me brider ce coq avec une bride
d'écorce de saule, que tu lui mettras dans le bec; et puis je me
cacherai dans ton bonnet et tu nous emporteras, le coq et moi.»
Tout se passa comme elle l'avait voulu, et une heure environ après que
Mylio avait quitté le château, la souris passait par la même route,
montée sur le dos du grand coq rouge qu'elle conduisait allègrement,
tenant la bride de saule entre ses petites pattes de devant. Elle alla
passer, dans cet équipage, devant la tour où demeuraient les deux
sorcières. Il y avait au pied une flaque bourbeuse où le coq refusa
d'entrer. La souris lui criait: «Hop!... hop!» et secouait la bride
pour le faire avancer; mais, quand il avait fait un pas en avant, il en
faisait deux en arrière.
A cette vue, la vieille renfrognée, que rien n'avait jamais déridée,
partit d'un si grand éclat de rire que les échos de la tour en
retentirent.
Sa sœur accourut.
«Qu'est-ce qui te fait rire ainsi?»
La vieille lui montra l'équipage comique de la petite souris, sur son
coq bridé. La sorcière ne put s'empêcher de rire aussi et alla tout de
suite trouver la princesse.
«J'ai promis à ton père, dit-elle, que tu serais délivrée le jour où
tu aurais fait rire ma sœur. Tu y as réussi,... le charme est rompu.
Deviens une belle princesse, la plus belle qui soit sous les regards du
soleil!»
La métamorphose s'accomplit à l'instant même.
«A présent, il te faut de riches parures pour te présenter à la cour du
roi Rivoal et ton coursier ne peut plus te porter. Je vais pourvoir à
tout cela.»
D'un coup de baguette en effet, la peau de souris fut changée en
vêtements magnifiques, la bride de saule, en carrosse doré, et le coq
rouge, en un cheval superbe harnaché de velours et d'or.
[Illustration: A CETTE VUE LA VIEILLE PARTIT D'UN IMMENSE ÉCLAT DE
RIRE.]
«Pars sans crainte, dit la magicienne. Quand je me mêle de faire les
choses, elles sont bien faites, je m'en vante! tu peux lutter de beauté
et d'élégance avec n'importe qui.»
La princesse remercia la vieille femme et se remit en route dans son
brillant équipage. Elle rencontra son mari, à peu de distance, et le
dépassa bientôt. Alors, elle fit arrêter son carrosse. Quand Mylio
passa près d'elle, elle lui fit signe de s'arrêter aussi. Il descendit
de sa voiture et s'approcha d'un air respectueux de la belle princesse
qu'il ne reconnaissait pas.
«Vous n'avez pas fait beaucoup de chemin depuis ce matin, prince
Mylio», lui dit-elle.
Le prince, tout étonné, la regarda sans lui répondre.
«Vous êtes pourtant pressé d'arriver à la cour du roi Rivoal, votre
père. J'y vais aussi. Venez dans mon carrosse, je vous y offre une
place, nous irons comme le vent.
--Je conviens, princesse, que ma voiture et mon petit cheval gris font
triste mine à côté de votre brillant attelage. Mais, est-ce généreux de
votre part de me le reprocher?»
La princesse fit un sourire.
«Ce sont petites taquineries innocentes qu'on peut se permettre entre
mari et femme. Ne me reconnaissez-vous pas, Mylio?
--Comment vous reconnaîtrais-je, madame? je ne vous ai jamais vue.
--Oh! que si!
--Non, madame, jamais, je vous jure!
--Vous n'avez jamais regardé votre femme?
--Vous n'êtes pas ma femme, malheureusement. Ma femme est la fille
du roi Conan. Elle a été métamorphosée en souris par une méchante
sorcière. Mais, malgré cela, je l'aime telle qu'elle est, et je lui
suis attaché fidèlement.»
La princesse se jeta au cou de son mari et l'embrassa en versant des
larmes de joie.
«Mon cher mari! mon cher Mylio! s'écria-t-elle, que je suis heureuse de
voir comme vous aimez votre pauvre petite souris! Mais notre épreuve
est finie. C'est moi qui suis la fille du roi Conan, et votre vraie
épouse.»
Elle lui raconta alors tout ce qui venait de se passer, et tous deux
montèrent dans le beau carrosse et arrivèrent ensemble à la cour du roi
Rivoal.
Les deux autres frères étaient déjà là. On avait beaucoup admiré le
luxe de leurs équipages et la beauté de leurs femmes, mais quand
Mylio et la princesse entrèrent dans la cour, il n'y eut qu'un cri
d'admiration générale.
Le vieux roi accourut, attiré par la curiosité. Il fut si ébloui des
charmes de sa nouvelle belle-fille qu'il se sentit tout rajeuni. Il
descendit, d'un pas ferme, les degrés du perron, et, avec un air de
courtoisie vraiment royale, offrit la main à la princesse pour l'aider
à mettre pied à terre. Elle le remercia avec un sourire qui acheva sa
conquête, et il s'écria:
«Vous êtes la plus belle princesse que mes yeux aient jamais
contemplée! Ma couronne est à mon fils Mylio; je suis trop heureux
qu'il la partage avec vous!»
En vain les deux aînés protestèrent; ils furent obligés, eux et leurs
femmes, étouffant de jalousie, d'assister au triomphe de leur frère
cadet. Le roi Rivoal fit partir en hâte un envoyé pour inviter le roi
Conan aux fêtes du couronnement. Le bon roi accepta cette invitation
avec empressement. Il arriva à la cour, avec la reine son épouse, dès
le soir même, et tous deux furent au comble du bonheur de pouvoir, de
leur vivant, voir le diadème royal sur la tête de leur fille, la chère
petite souris.
_Imité de F. M. Luzel, sous le titre: La princesse métamorphosée
en souris, tome XXV (p. 134) des Littératures
populaires de toutes les nations. Contes populaires de la
Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration: IL APERÇUT UNE BICHE ET DEUX PETITS ENFANTS ATTACHÉS A
SES MAMELLES.]