I
Il y avait une fois un magicien et une magicienne, riches et puissants.
La magicienne était savante et très habile dans son art de magie, mais
dure et impérieuse; quant au magicien, son mari, c'était un pauvre
bonhomme qui, n'ayant jamais eu beaucoup d'esprit, en avait maintenant
un peu moins tous les jours. Ils vivaient assez heureux cependant et
leur plus grande peine était de ne point avoir d'enfants.
Un matin, que le magicien chassait en forêt, il aperçut, au fond d'un
fourré, une belle biche étendue sur la mousse et deux petits enfants
attachés à ses mamelles. Il n'osa pas tirer sur elle, de peur de
blesser ses nourrissons; il s'approcha tout doucement; mais aussitôt
que la biche le vit, elle s'enfuit. Alors il prit les deux petits êtres
et, les enveloppant dans son manteau, les emporta du mieux qu'il put à
son château.
La magicienne, étonnée de le voir revenir de si bonne heure, alla
au-devant de lui pour s'enquérir du motif de son retour.
Il lui montra les deux enfants, qui dormaient d'un paisible sommeil, et
souriaient en dormant.
«Voyez, femme, dit-il, ce que je viens de trouver dans le bois!
--Oh! les charmants poupons! s'écria-t-elle, ils sont beaux comme les
amours... Garçon et fille! La fille sera pour moi, le garçon pour vous.
Chacun élèvera son enfant à sa guise.»
Et, prenant la petite fille dans ses bras, elle ajouta:
«Voilà ma mignonne! je l'appellerai _Azénor_ et je lui montrerai tous
les secrets de la magie.
--Eh bien! dit le bonhomme, mon gars se nommera _Arzur_, et je tâcherai
d'en faire aussi quelque chose de bien.»
Les années passèrent. Les enfants étaient bien traités au château,
mais, à mesure qu'ils grandissaient, la magicienne s'attachait
davantage à Azénor, qui était belle et spirituelle et apprenait
facilement tout ce qu'on lui montrait. En revanche, la dame ne pouvait
souffrir Arzur, quoiqu'il fût bon et gentil garçon; mais, d'une
intelligence moins vive que sa sœur, il impatientait, par ses lenteurs,
la redoutable sorcière.
Le bon naturel d'Azénor l'avait défendue contre les mauvais exemples et
les mauvais conseils de la magicienne; elle n'avait pris de ses leçons
que la science qu'elle en pouvait tirer et avait gardé un cœur aimant,
tout plein d'affection pour son jeune frère.
Un beau soir, qu'elle et lui étaient allés se promener un peu loin
du château, ils s'assirent sur les rochers, au bord de la mer, et se
mirent à causer. Pour la centième fois, le pauvre Arzur se plaignit
des rigueurs de sa marâtre. Azénor ne lui répondait pas, et regardait,
d'un air pensif, les flots, que la lune argentait de mille paillettes
mouvantes.
«Enfin, soupira Arzur, n'est-il pas bien triste qu'une mère soit si
dure pour son enfant! Comment veux-tu que je l'aime, ainsi qu'un bon
fils doit aimer sa mère? C'est au-dessus de mes forces; je ne puis pas
aimer une femme qui ne cherche qu'à me rendre malheureux, de toutes les
façons. Tu ne dis rien, Azénor?»
La jeune fille tourna vers son frère son beau visage et ses yeux
inspirés. Le clair de lune, dans ses cheveux légers, faisait comme une
sorte d'auréole et le cercle d'or qui retenait son voile brillait d'une
lueur étrange.
«Mon cher Arzur, dit-elle, tu n'es pas obligé d'aimer cette femme
cruelle, elle n'est pas ta mère ni la mienne. Nous sommes bien frère
et sœur, mais le magicien n'est pas notre père. J'ai appris ce secret
ce matin, et c'est pour te le révéler, sans crainte d'être entendue,
que je t'ai amené dans cet endroit désert. Tu as raison de dire que
la magicienne te déteste; elle te prépare de rudes épreuves, je n'en
puis douter, mais ne t'effraye pas, ne crains rien. Tu sais combien je
t'aime; je te protégerai, j'en ai la ferme volonté, et, je crois, le
pouvoir. Depuis longtemps, j'ai étudié ses livres de magie; j'en sais
aujourd'hui plus qu'elle. Ne t'inquiète donc de rien, je parviendrai
toujours à te tirer d'embarras, mais à condition que tu feras tout ce
que je te dirai de faire. As-tu confiance en moi?
--Oh! oui! ma sœur, ma belle petite sœur! ma chère Azénor! tu as bien
plus d'esprit que moi, je le sais, et puis tu es bien plus instruite;
je t'obéirai aveuglément.
--Allons, c'est bien, dit Azénor, calme-toi, nous viendrons bien à bout
de sortir de peine. Rentrons, la lune touche au bord de l'horizon,
c'est l'heure de regagner le logis.»