I
Il y avait une fois un roi nommé Conan, déjà âgé. Il n'avait pas
d'enfants, ce qui lui faisait beaucoup de chagrin. Il commençait à
désespérer d'avoir jamais un héritier direct de sa couronne, quand, à
sa grande joie, il apprit que la reine le rendrait bientôt père.
Ce fut, non pas un fils comme il l'aurait désiré, mais la plus
charmante petite fille que l'on pût voir, et le couple royal était si
heureux de posséder enfin un enfant, qu'on célébra sa naissance par
tout le royaume avec des fêtes magnifiques pendant quinze jours entiers.
Dans une forêt voisine du château royal habitait une sorcière laide,
vieille et méchante. Elle n'avait pas été invitée aux festins de gala
et résolut de s'en venger.
Un jour la nourrice, qui venait de donner à téter à l'enfant, se mit
tout à coup à pousser de grandes clameurs.
«Ah! mon Dieu! prenez garde d'écraser la petite souris! attrapez-la!...
attrapez-la vite! C'est la princesse! elle vient de m'échapper! elle a
été changée en souris dans mes bras!»
Tout le palais fut en rumeur en un instant. Chacun courait, criait,
se démenait, depuis le premier chambellan jusqu'au dernier marmiton.
Ceux mêmes qui, toute leur vie, avaient tressailli de peur à l'aspect
d'une souris, se mettaient à quatre pattes pour essayer de saisir au
passage la princesse royale. La pauvre petite bestiole, effarée de tout
ce bruit et de tout ce mouvement, allait de-ci de-là, trottait vite et
menu, et finit par se réfugier sous la jupe de la reine, qui n'osait
bouger de peur de lui faire mal. La nourrice la prit doucement; elle
tremblait de peur, on la réchauffa et on l'emporta dans une chambre
bien close. Ce fut une grande affaire que de bien loger une si mignonne
créature et de la défendre contre les périls qui pouvaient la menacer.
Le roi fit appeler les plus habiles architectes de son royaume; après
de longues conférences, ils s'entendirent pour créer à la pauvre
princesse une demeure en harmonie avec son rang et sa bizarre destinée.
De plus, on choisit tout un personnel de jeunes filles qui ne devaient
jamais la perdre de vue, et on chercha à lui rendre la vie agréable par
tous les moyens qu'on peut employer pour plaire à une souris.
Cependant, le roi et la reine ne se contentaient pas de ces efforts
pour assurer le bien-être de leur enfant; ils ne négligeaient rien pour
la faire revenir à sa forme première. Ils avaient consulté les plus
fameux devins, les plus grands magiciens connus; aucun d'eux n'avait
pu les contenter, malgré tous les charmes et conjurations imaginables.
[Illustration: ILS AVAIENT CONSULTÉ LES PLUS FAMEUX DEVINS.]
Un jour que le roi, désolé et découragé, se promenait, la tête basse,
dans une des avenues de la forêt, il vit à quelques pas de lui, appuyée
sur un grand bâton de houx, une petite vieille, laide et mal tournée,
qui le regardait de ses petits yeux clignotants, avec un air malicieux,
et, de temps à autre, lui tirait la langue pour se moquer de lui.
Le pauvre roi était trop triste pour ressentir cette injure comme
il l'eût fait autrefois. Il s'approcha de la vieille et lui dit sans
courroux:
«Pourquoi me faites-vous de si laides grimaces, bonne femme?
--Je ne suis pas bonne, dit la vieille; je suis une méchante sorcière;
vous l'avez dit vous-même, il n'y a pas bien longtemps. Vous n'avez pas
voulu que je m'asseye à votre table, et je me suis vengée; eh! eh! eh!
bien vengée, oui-da! et votre belle princesse royale est une misérable
petite souris, dont le premier chat venu ne ferait qu'une bouchée.»
Le roi frissonna d'horreur...
«Je vois bien que vous êtes une puissante magicienne, dit-il. Je vous
en prie, indiquez-moi le moyen de rompre l'enchantement de ma fille; et
je vous donnerai tout mon or, tous mes bijoux, tous mes trésors...
--Je n'ai que faire de ton or et de tes trésors; quand j'en veux, je
sais m'en procurer.
--Voulez-vous ma vie? prenez-la et sauvez mon enfant! Sa mère lui
reste, elle saura l'élever et lui transmettre ma couronne. Je suis prêt
à mourir.»
La vieille prit un air un peu moins féroce.
«Tu es un bon père, après tout! et puis, tout à l'heure, tu m'as
appelée _bonne femme_; c'est un nom qu'on ne me donne pas souvent. Je
veux bien faire quelque chose pour toi; mais à charge de revanche.
Écoute, j'ai une sœur, mon aînée, qui est bien tout ce qu'il y a de
plus maussade au monde. Elle est toujours assise dans un coin de
fenêtre, d'où elle ne veut pas bouger, faisant peur aux gens, avec
sa figure renfrognée. Jamais être vivant ne l'a vue même sourire,
jamais, entends-tu bien? Si ta fille vient à bout de la faire rire aux
éclats... elle redeviendra la jolie princesse qu'elle était.»
Le roi se confondit en remerciements et donna à la vieille une superbe
chaîne d'or qu'il portait au cou. Il était si heureux de penser à une
délivrance possible pour sa fille, qu'il ne s'arrêtait même pas à se
demander comment la singulière condition qu'y avait mise la sorcière
serait jamais remplie.
[Illustration: UNE PETITE VIEILLE LUI TIRAIT LA LANGUE.]
La reine partagea sa joie et tous deux attendirent avec confiance que
les événements vinssent favoriser leurs espérances.
La petite souris, heureusement, avait gardé le don de la parole et une
vive intelligence. Son père et sa mère l'aimaient autant que si elle
eût été une créature humaine.
Elle avait quinze ans sonnés, lorsqu'une terrible épreuve vint menacer
son pays. Un roi voisin, nommé Rivoal, déclara la guerre au bon roi
Conan. Celui-ci aimait la paix par-dessus tout, mais son devoir
l'appelait aux combats et, malgré son âge un peu avancé, il voulut
commander lui-même son armée.
Il fit donc ses adieux à la reine, sa femme, baisa mille fois sa chère
petite souris de fille, et, les larmes aux yeux, il allait la replacer
dans la riche corbeille qui lui servait de lit, quand elle lui dit:
«Emmenez-moi avec vous, mon père.
--Comment, ma pauvre enfant, puis-je t'emmener telle que tu es?
--Je vous en prie! mon père, emmenez-moi avec vous; je ne veux pas vous
quitter, et puis je veux aller à la guerre.
--Mais, ma pauvre petite fille, qu'y feras-tu?
--Vous verrez que je me rendrai utile.
--Tu mourras de peur.
--Non, non, je suis très brave.
--Mais tu te perdras; où veux-tu que je te mette?
--Dans l'oreille de votre cheval Kalounek[21], il me connaît bien, et
j'ai plus d'une fois dormi, sur sa crinière, entre ses deux yeux.»
[21] Le courageux.
Le vieux roi, ne pouvant se décider à se séparer de sa fille, fit comme
elle disait. Elle était si menue, si menue, que c'est à peine si le
cheval la sentait dans son oreille. Ils partirent donc, laissant la
reine toute en larmes, car elle tremblait pour son mari et pour son
enfant.
Arrivés sur le champ de bataille, les deux rois vinrent l'un au-devant
de l'autre, pour échanger quelques paroles encore, avant d'entamer les
hostilités, car le roi Conan ne voulait s'y résoudre qu'à la dernière
extrémité, et s'il voyait qu'il lui fût impossible de céder aux
exigences de son adversaire sans faillir à l'honneur.
Au moment où les deux princes se saluaient, on entendit tout à coup une
musique ravissante. Elle était tellement au-dessus de l'ordinaire que,
des deux côtés, on fit silence pour l'écouter.
Alors une voix céleste s'éleva, et, de tout le camp, on pouvait suivre
le sens des paroles qu'elle chantait. Elle invitait les hommes à
s'aimer en frères, à cesser de s'égorger pour leurs projets ambitieux;
elle célébrait les charmes de la paix, de la vie heureuse au foyer
domestique, elle chantait les moissons, les vendanges, les fleurs et
les fruits, et tout ce que Dieu donne aux cœurs de bonne volonté!
Les deux armées ravies, dans une sorte d'extase, l'écoutaient muettes
d'admiration et, quand la voix se tut, tout le monde était plus
désireux de s'embrasser que de se battre.
Mylio, fils du roi Rivoal, jeune prince plein d'ardeur et de vivacité,
courut au roi Conan.
«D'où vient, sire, la délicieuse musique que nous venons d'entendre?
--C'est ma fille qui chante, répondit le roi avec orgueil.
--Votre fille? est-il possible? mais où donc est-elle? je ne la vois
pas.
--Elle est là, tout près de moi, dans l'oreille de mon cheval.
--Est-ce que vous êtes devenu fou, sire, ou bien vous moquez-vous de
moi?
--Nullement; la princesse, ma fille, a été soumise dans sa première
enfance à un enchantement. Il ne durera pas toujours, mais, pour le
moment... (le bon Conan fit un gros soupir), elle est sous la forme
d'une souris;... et comme elle aime beaucoup son vieux père, et
qu'elle est très brave,--se pressa-t-il d'ajouter,--elle a voulu venir
à la guerre avec moi.
--Quelle étrange histoire! dit le prince. Et son enchantement ne durera
pas toujours, dites-vous?... Voulez-vous me la donner en mariage? la
guerre sera finie avant d'être commencée!
--Comment? dit le roi, tout joyeux, vous épouseriez une souris?
--Pourquoi pas? Elle ne sera pas toujours souris, et ses chants ont
ravi mon cœur. Demandez-lui si elle veut de moi.
--Voulez-vous épouser ce jeune prince, ma fille? dit le roi Conan, en
se penchant vers la tête de son cheval.
--Je le veux bien, mon père», répondit la princesse, d'une petite voix
claire et harmonieuse.
Les noces furent célébrées immédiatement, et les deux armées, au lieu
de s'entre-tuer, fraternisèrent le verre en main.
Le prince Mylio alla vivre avec sa femme auprès de son beau-père. Il
s'attachait à elle chaque jour davantage et la comblait de petits soins
et d'attentions.