Yvon passa une semaine fort agréable au Château de Cristal. Seulement
il ne pouvait s'expliquer l'existence bizarre de son beau-frère qui,
tous les matins, partait au lever du soleil, et ne revenait qu'à la
nuit tombante. Il se décida à questionner sa sœur à ce sujet.
«Est-ce que ton mari, depuis que tu es ici, sort ainsi tous les jours
pour ne rentrer que le soir?
--Oui, mon frère chéri, tous les jours.
--Et où va-t-il?
--Je n'en sais rien.
--Tu ne lui as pas demandé?
--Non, je n'ai pas osé.
--Tu n'es guère curieuse! Moi, je veux en savoir plus long, et demain
je lui demanderai de m'emmener avec lui.
--Fais comme tu voudras, frère chéri, mais prends bien garde de ne pas
le fâcher.
--Oui, oui, sois tranquille, je lui parlerai de façon à ne le
contrarier en rien.»
Le lendemain matin, au moment où le prince allait partir, Yvon
s'approcha de lui.
«Me permettez-vous, beau-frère, de vous faire une petite demande?
dit-il d'un air timide.
--Que désires-tu, beau-frère Yvon? parle sans crainte.
--Eh bien! si ce n'était pas trop exiger de vous, je vous prierais de
vouloir bien m'accepter comme compagnon de route aujourd'hui. Je suis
très bien et très content dans votre château, mais je voudrais voir un
peu les environs et puis, ce serait un grand plaisir pour moi que de me
promener avec vous.
--Je ne vois pas d'inconvénient à t'accorder ta demande, mon petit
Yvon, mais je ne le fais qu'à une condition, c'est que tu m'obéiras en
tout et partout.
--Oui, beau-frère, je vous obéirai en tout et partout, je le jure!
--C'est bien, viens avec moi alors, mais écoute-moi bien!... Quoi que
tu voies, ou que tu entendes, tu ne toucheras à rien, et tu ne parleras
qu'à moi seul!
--Je le promets», dit Yvon.
Ils partirent du Château de Cristal; le prince marchait devant, et
Yvon le suivait de près, car ils étaient dans un sentier si étroit
qu'on n'y pouvait marcher deux de front. D'un côté, s'élevait le roc
abrupt; de l'autre, se creusait un profond abîme. Au bout d'une heure
environ, ils arrivèrent à cette grande plaine que les frères d'Yvon
avaient traversée. Il n'y avait plus de chevaux, mais, sur le sol aride
et sablonneux, des bœufs et des vaches, gras, luisants, rebondis,
ruminaient tranquillement et paraissaient très heureux de leur sort.
Yvon en fut fort étonné, il ne dit mot pourtant, car il avait un peu
peur de son beau-frère.
Il fut encore bien plus surpris, quand, dans l'herbe fraîche et
drue, il vit des vaches et des bœufs d'une maigreur de squelettes
qui beuglaient d'une manière lamentable et se battaient à coups de
cornes;--pour le coup, sa curiosité l'emporta sur sa crainte, et il dit:
«Pourriez-vous, beau-frère, m'expliquer une chose si extraordinaire?
Comment! dans cette belle prairie, où ils sont dans l'herbe jusqu'au
ventre, les bestiaux sont maigres à faire pitié; ils gémissent, ils se
battent comme s'ils étaient les plus malheureux du monde, et là-bas,
au milieu des pierres et du sable, j'en ai vu d'autres qui semblaient
repus, satisfaits et dans un bien-être complet!
--Voici l'explication de ce mystère, dit le prince: ceux-là sont
les pauvres qui, contents de leur sort et de la condition que Dieu
leur a faite, ne convoitent pas le bien d'autrui, et vivent heureux
avec peu de chose; mais ceux-ci, au contraire, ce sont les riches qui
n'ont jamais assez, cherchent toujours à amasser du bien aux dépens du
prochain, ont des procès, des querelles et pas un moment de repos.»
Yvon ne répondit rien, il cherchait à comprendre ce que venait de lui
dire son beau-frère et marchait la tête basse. Un grand bruit la lui
fit relever, et il vit alors, au bord d'une rivière, deux arbres qui
s'entre-choquaient et se battaient, avec tant de force et de fureur,
que des morceaux de branches, des éclats de bois abattus jonchaient le
sol autour d'eux.--C'était un spectacle effrayant.
Yvon s'avança intrépidement entre eux et, les touchant de son bâton, il
s'écria:
«Cessez de vous faire du mal, et vivez en paix!» A peine eut-il
prononcé ces paroles, que les deux arbres reprirent la forme humaine et
lui parlèrent ainsi:
«Que notre bénédiction soit sur vous! Voici trois cents ans passés
que nous nous battions, personne encore n'avait eu pitié de nous et
n'avait daigné nous dire un seul mot. Nous sommes deux époux qui nous
disputions sans cesse quand nous étions sur la terre, et, pour nous
punir, Dieu nous avait condamnés à continuer de nous battre encore ici,
jusqu'à ce qu'une âme charitable eût compassion de notre misérable sort
et nous adressât une bonne parole. Vous avez mis fin à notre supplice
et nous allons au Paradis, où nous espérons vous revoir un jour...»
Et le mari et la femme disparurent.
Yvon rejoignit son beau-frère qui avait pris les devants, et
il le retrouva près d'une caverne, d'où sortait un effroyable
vacarme.--C'étaient des cris, des hurlements, des imprécations, des
blasphèmes, des bruits de chaînes, des coups de fouet, des grincements
de dents. Le sang se glaçait dans les veines, rien qu'à entendre tout
cela.
Yvon s'arrêta effrayé.
«Que se passe-t-il là-dedans, beau-frère? dit-il.
--Des choses épouvantables, lui répondit le prince, car c'est l'entrée
de l'enfer. Je vous l'aurais fait visiter avec moi, si vous ne m'aviez
désobéi, mais je ne puis vous conduire plus loin maintenant.
--Comment donc vous ai-je désobéi? dit Yvon, qui avait déjà oublié les
deux arbres.
--N'avez-vous pas touché et parlé à ces deux arbres qui se battaient au
bord de la rivière?
--C'est vrai, balbutia Yvon tout confus, je vous en demande pardon.
--Je vous pardonne, car votre faute est légère, mais vous n'irez pas
plus loin aujourd'hui. Retournez au château, auprès de votre sœur; moi
je continue ma route. Demain matin, nous partirons encore ensemble, et
je vous mettrai sur le chemin qui doit vous conduire chez vos parents.»
Yvon ne répliqua pas, il revint au château, seul et l'air un peu
honteux.
Sa sœur en fut toute surprise.
«Te voilà déjà de retour, mon frère chéri? dit-elle.
--Oui, ma petite sœur, répondit-il d'un ton triste.
--Et tu reviens seul?
--Tout seul...
--Et mon mari? Qu'en as-tu fait?
--Il a continué sa route.
--Mais pourquoi n'as-tu pas continué avec lui?
--Parce que...
--Tu lui as désobéi?
--Oui, dit Yvon en baissant la tête; et il lui raconta l'étrange
histoire des deux arbres qui se battaient avec un si cruel acharnement.
[Illustration: IL LISAIT LES NOMS DE TOUS SES PARENTS.]
--Je ne puis dire que tu aies mal fait, mais nous ne sommes pas plus
avancés qu'hier et tu ne peux toujours pas me dire où va mon mari.
--Non, il ne m'en a pas parlé, et je n'ai rien deviné.»
Le soir, le prince rentra à l'heure ordinaire. Il ne fit point de
reproches à Yvon, mais le jour suivant, tout au matin, il l'éveilla.
«Vous savez ce que je vous ai dit hier, beau-frère, je regrette de vous
séparer de votre sœur, mais par votre désobéissance, vous avez perdu
le bonheur de rester auprès d'elle. Cependant, consolez-vous, vous
reviendrez sans tarder et ce sera alors pour toujours. Seulement il
faut que vous passiez encore un peu de temps dans votre pays.»
Yvon fit ses adieux à sa sœur, et son beau-frère le conduisit jusqu'à
un chemin large et facile.
«Allez toujours droit devant vous, lui dit-il, ne craignez rien, vous
ferez un bon voyage, et, répéta-t-il d'un air affable, vous reviendrez
sans tarder.»
Yvon se remit en marche, un peu triste, mais résigné et résolu. Il
ne s'arrêtait ni jour ni nuit, car il n'avait ni faim, ni soif, ni
besoin de dormir et de se reposer. Il ne pensait même plus à toutes
ces misères de la vie humaine. Il allait, poussé par une force
intérieure qui semblait le faire agir par une autre volonté que la
sienne. Il arriva enfin dans son pays et fut stupéfait de n'y plus rien
reconnaître...
A la place où s'élevait la maison de ses parents, il n'y avait plus
qu'une ruine, couverte d'un épais manteau de lierre; leurs champs et
leurs jardins étaient remplacés par une prairie avec des chênes et des
hêtres très vieux.
«C'est pourtant bien ici qu'était notre maison, se dit-il; voilà la
petite rivière et, là-bas, la forêt; et même le pont que j'ai vu
construire et où j'ai passé tant de fois avec mon troupeau; mais comme
il a pris un air de vétusté! Les pierres sont toutes rongées par la
mousse et on le dirait prêt à crouler! Mais voici une chaumière que
je ne connaissais pas; elle n'a pas l'air jeune non plus; peut-être y
aurai-je l'explication de tout ce que je vois ici d'incompréhensible.
Il entra.
«Bonjour, bonjour, dit-il; pouvez-vous m'apprendre ce qui est arrivé à
la famille et à la maison de mon père, Iouenn Dagorn?»
La femme à qui il parlait, le regarda tout ébahie.
«Iouenn Dagorn?... répéta-t-elle. Je ne connais pas cet homme-là.
--Moi non plus, dit son mari. Il n'y a pas de Iouenn Dagorn par ici.»
Un vieillard tout courbé, assis au foyer, dit d'une voix cassée, que
l'âge faisait trembler:
«Quand j'étais tout jeune, j'ai entendu mon grand-père parler d'un
Iouenn Dagorn que son grand-père avait connu dans son enfance. Mais il
y a bien longtemps que ce Dagorn est mort et les enfants de ses enfants
aussi; et il n'y a plus de Dagorn dans le pays...»
Le pauvre Yvon resta un moment atterré; puis il prit congé des bonnes
gens et se rendit au cimetière.
Sur des pierres usées par le temps, se lisaient les noms de tous ses
parents...
«Qu'ai-je à faire en ce monde? s'écria-t-il en levant les bras au ciel!
Mon Dieu! retirez-moi d'ici!»
Il entra dans l'église, s'agenouilla dévotement sur les dalles... Du
fond du cœur il adressa au ciel une fervente prière... et tomba raide
mort!
Il est allé sans doute rejoindre sa sœur au Château de Cristal. Je
voudrais bien être avec lui.
_Imité de F. M. Luzel, tome XXIV (p. 40) des Littératures
populaires de toutes les nations. Contes populaires
de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration]
[Illustration: «AH! MON DIEU! LA PRINCESSE VIENT D'ÊTRE CHANGÉE EN
SOURIS!»]